Noël a du bon





(Équipement millésime 1985, à vue de nez.)


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Adios


Elle est épuisante, cette fin d'année, non ?

D'abord, Gaston m'a lâchement laissée tomber - mon fidèle compagnon informatique acheté il y a 6 ans et quelques jours donnait de sérieux signes de faiblesse depuis une bonne année (bonne année ! (pardon, j'anticipe)), et a fini par rendre l'âme lamentablement. Je ne sais pas pourquoi, c'est toujours stressant les problèmes informatiques. Trouver un moyen de récupérer les données de l'ancien PC, se rendre compte à cette occasion que le disque dur externe est mort lui aussi, se demander à quoi ça sert de faire des sauvegardes si elles ne sont plus accessibles quand on en a besoin, se rappeler que ça fait un an qu'on parle de passer aux sauvegardes en ligne, racheter un disque dur externe, racheter un ordinateur, réinstaller les 10 000 trucs qu'il faut réinstaller, maudire Windows, songer pour la centième fois à passer à Linux et puis non, maudire ses logiciels trop vieux, bidouiller pour trouver comment les rendre compatibles, se dire qu'on fera ça après les fêtes, et puis non, quand même, on voudrait bien s'assurer que le logiciel de sous-titrage fonctionne sur le nouvel ordi et que le convertisseur de PDF marche histoire de pouvoir envoyer ses dernières factures de l'année avant de partir, etc., etc.

Et puis j'ai été fort occupée. Quand je pense que le mois dernier, j'étais tellement désoeuvrée que j'ai trouvé le temps d'étiqueter mes pots à épices, disons qu'en décembre j'ai été servie, merci. Arriver à boucler ce qu'il faut boucler avant de pouvoir partir sinon le coeur léger, au moins en ayant rendu les trucs à rendre impérativement, passer d'un docu musical à un texte de droit puis à une simu ou une série de relectures, se rappeler soudain qu'on a une déclaration de TVA à faire en décembre, qu'il faudrait aussi faire un "pré-bouclage" de sa compta histoire d'être parée en début d'année, repenser aux factures en suspens qui traînent un peu partout dans le salon/bureau, régler un différend en cours avec une bibliothèque qui n'a pas enregistré le retour de bouquins rapportés en... avril dernier et aller passer un après-midi sur place pour retrouver lesdits bouquins dans les rayons de ladite bibliothèque, accepter des commandes urgentes qu'on ne peut pas refuser parce qu'elles se rapportent à une autre trad qu'on a faite précédemment, se demander comment on va caser tout ça dans son emploi du temps, essayer de se tenir quand même à la règle des 21h (à 21h, j'éteins mon ordinateur, à 21h, j'éteins mon ordinateur, à 21h, j'éteins mon ordinateur, à 21h, j'éteins mon ordinateur...), tenter aussi de ne pas trop fumer malgré le stress parce que merde, on voit une tabacologue pour ça, etc., etc.

En un mot comme en cent (ou plus) : c'est donc sur les rotules que je pars dans mon Est presque natal, avec mon ordinateur portable sous le bras et dans mon sac à dos, la production de bredele 2010, une montre dinosaures pour Neveu S., un CD de jazz et blues pour petites oreilles pour Nièce A., un bracelet et une bague coccinelle pour Nièce M. et un jeu rigolo avec une tortue pour Neveu L. Partir enfin, retrouver des gens que j'aime à Strasbourg et dans les Vosges (meuh oui, il y a aussi des gens que j'aime à Paris), faire des risettes à mes neveux et nièces et me poser quelques jours entre un documentaire consacré à la mainmise de Veolia sur la distribution d'eau, un joli texte rédactionnel sur l'Inde et un peu plus tard, un docu scientifique sur le biomimétisme... Voilà un programme pas si reposant que ça, mais qui me sortira au moins du quotidien parisien.

Et avec un peu de chance, les Vosges seront belles cette année...



La mer de nuages, un grand classique vosgien
(et tant qu'on est au-dessus, pourquoi s'en plaindre ?).



À bientôt, bonnes fêtes à tous !


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Un billet pur beurre (avec du sucre dedans)


Mine de rien, votre blogueuse dévouée est particulièrement contente de ses damiers vanille/choco, de ses petits coeurs au café et de ses petits gâteaux amandes/coco/citron, cette année (le reste est chouette aussi, mais plus classique). Et zou, j'aurai quand même réussi à parler de ma folie annuelle de bredele sur ce blog.




Les damiers :

Ingrédients
230 g de beurre mou
100 g de sucre
1 cuiller à café d'extrait de vanille
2 bonnes pincées de sel
350 g de farine
3 cuillers à soupe de cacao en poudre (non sucré, genre Van Houten)
1 oeuf

Préparons la pâte
On travaille le beurre en pommade dans un saladier. On ajoute le sucre, on mélange longuement le tout pour obtenir une texture crémeuse.

On ajoute la vanille, le sel et la farine tamisée.

Là, il faut mélanger et y mettre les doigts pour former une boule de pâte qu'on va travailler un bon moment, histoire qu'elle ne s'effrite plus.

On divise la pâte en deux morceaux équivalents. On réserve le premier et on mélange l'autre avec le cacao en poudre. Il faut bien pétrir, sans quoi le cacao ne s'incorpore pas bien à la pâte. Oui, on en a plein les mains, c'est super.

Etalons, découpons, boudinons, en un mot : amusons-nous un peu
Là, on passe à la phase un peu délicate : on place une boule de pâte entre deux feuilles de film transparent et on l'étale au rouleau (ou à la bouteille de pinard, tout aussi efficace) pour former un carré d'environ 1 cm d'épaisseur. On fait pareil avec l'autre boule de pâte. Le but est d'obtenir deux carrés de mêmes dimensions.

Avec un couteau bien aiguisé (et une règle si on n'a pas la géométrie dans le sang), on découpe chaque carré en 8 bandes de même largeur.

On fouette (oh oui) l'oeuf avec un peu d'eau et on place une nouvelle feuille de film transparent sur le plan de travail. On dispose côte à côte deux bandes de pâtes (une nature, une choco), et on badigeonne le tout du mélange oeuf/eau pour bien solidariser les deux bandes de pâte. Par-dessus, on pose deux autres bandes en alternant les couleurs, et on recommence l'opération "collage" avec l'oeuf battu.

On enveloppe le tout dans la feuille de film alimentaire en serrant bien (mais pas trop pour ne pas déformer) et on place au frigo au moins 30 minutes.

On répète l'opération avec le reste des bandes.

Découpons - encore - mais cette fois, les petits sablés proprement dits
Préchauffer le four à 190°.
On découpe chaque boudin en tranches d'environ 0,5 cm - et normalement, miracle, ils ne se défont pas, grâce au badigeonnage soigneusement effectué préalablement. On dépose les sablés sur une plaque de cuisson recouverte de papier sulfurisé, on laisse cuire 10 petites minutes.




Les coeurs au café :

Ingrédients
- petits gâteaux :
2 cuillers à soupe de Nescafé
2 cuillers à soupe d'eau tiède
250 g de farine
1 demi sachet de levure
80 g de noisettes en poudre
100 g de sucre roux
1 pincée de sel
125 g de beurre mou
2 jaunes d'oeuf
- glaçage :
150 g de sucre glace
1 cuiller à café de cacao en poudre (non sucré, toujours genre Van Houten)
1 cuiller à café de Nescafé
3 cuiller à soupe d'eau chaude

Préparons la pâte
On mélange la farine, la levure, le sucre, les noisettes et le sel. On ajoute le beurre coupé en morceaux, le Nescafé dilué dans l'eau tiède et les jaunes d'oeufs. On pétrit, on pétrit, on pétrit et on laisse reposer une heure au frigo.

Etalons, découpons, cuisons, tout ça tout ça
On préchauffe le four à 180°.
On choisit les emporte-pièce qu'on veut (mais pour faire des coeurs au café, le mieux, c'est un emporte-pièce en forme de coeur) et on découpe les gatals.
On laisse cuire une dizaine de minutes sur une plaque garnie de papier sulfurisé et on laisse refroidir.

Glaçons
On délaye le sucre glace, le cacao et le café dans l'eau, et on en badigeonne les petits gâteaux. On laisse sécher quelques minutes avant de se jeter dessus, s'il vous plaît.




Les petits gâteaux coco/amande/citron

Ingrédients
100 g de noix de coco râpée
100 g d'amandes effilées
2 oeufs
20 g de farine
200 g de sucre en poudre
1 citron (zeste)

Mélangeons, battons et cuisons, car tout cela ne prend que 20 minutes montre en main
On préchauffe le four à 180°.
On écrabouille un chouia les amandes effilées, pour en faire des fragments un peu plus petits (un coup de robot mixeur fait très bien l'affaire - mais attention à ne pas réduire les amandes en poudre - sinon, un verre aussi, ou le bout des doigts). On mélange la noix de coco râpée et les amandes dans un saladier. On ajoute la farine tamisée, le sucre, le zeste d'un citron.
Côté oeufs, on sépare les blancs des jaunes, on verse les jaunes dans le saladier. On bat les blancs en neige et on mélange bien avec le reste.

On confectionne de petites boules de pâte qu'on dépose délicatement sur une plaque recouverte d'un papier sulfurisé. On pense à les espacer un peu, parce qu'avec les blancs battus en neige, elles vont s'étaler. Cuisson : 12 minutes environ, l'intérieur doit rester moelleux et l'extérieur, dorer à peine.

NB 1 : les recettes appellent toujours ça des rochers, mais je n'ai jamais réussi à obtenir autre chose que des rochers très, très érodés et aplatis par le temps, malgré diverses variantes testées. J'appellerais bien ça des mini-macarons, mais Pierre Hermé & Co. ont je crois définitivement détourné le concept (pour un avis d'expert incontestable sur le sujet, voir ici).

NB 2 : c'est aussi très bon sans le zeste de citron, si on n'aime pas ça.




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Tics, manies et autres névroses (ép. 2)



Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l'entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de "déformations professionnelles" pour minimiser la chose, mais let's face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.


Vous êtes ami, conjoint, parent proche d'un traducteur ou d'une traductrice ?

Un conseil : en vacances, évitez les régions frontalières et les pays où plusieurs langues officielles coexistent.

Car le traducteur professionnel est souvent atteint d'une névrose méconnue et sous-estimée : la comparite.

Celle-ci consiste à comparer les différentes versions linguistiques des panneaux et autres affichages officiels de ses lieux de villégiature, et à repérer immédiatement toute erreur ou imprécision dans la traduction.

Symptômes : la découverte d'un panneau fautif s'accompagne souvent d'un "Ha, t'as vu ?" hargneux et triomphant à la fois, ponctué d'un geste accusateur en direction dudit panneau (qui n'a pourtant rien fait).

Cette nouvelle manifestation maladive du virus traductophile peut être illustrée par quelques panneaux croisés dans les rues de Strasbourg (notez bien que cet exemple a été pris complètement au hasard, selon une savante procédure de plouf-plouf-ça-sera-toi effectuée sous le contrôle télépathique d'un huissier libano-colombien).

À Strasbourg, donc, il est possible, pour le traducteur atteint, de déambuler calmement à peu près dans toute la ville. Les panneaux bilingues français-alsacien sont en règle général tout à fait acceptables. Et bien qu'il y ait parfois des fantaisies dans la traduction de rue/ruelle (gass/gässel), le traducteur respire un grand coup et se dit qu'après tout, la ruelle d'aujourd'hui était peut-être une rue il y a trois siècles, et vice versa.






Ici ou là, un léger frisson le parcourt lorsqu'il note que la concordance n'est pas absolument parfaite entre alsacien et français, qu'il manque un détail dans l'une ou l'autre version... Mais le traducteur, qui sait être magnanime, se contente alors d'un ronchonnement discret.



Steinbruck, littéralement : Pont de pierre (également "photo floue", en indonésien)




Klein Stadelgass : Petite rue de la grange




Gerwergrawe : Fossé des tanneurs (tout court, sans rue).




En revanche, voici trois rues du centre-ville à éviter à tout prix en compagnie d'un traducteur. Leurs noms français ont visiblement été victimes de l'Histoire et n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils étaient autrefois.



Metzjergrawe : Fossé des bouchers




Büechergass : Rue des livres




Nejstross : Rue nouvelle, Nouvelle rue, Rue neuve, etc.




Conseils aux accompagnateurs : ne soupirez pas en levant les yeux au ciel, ce geste pourrait être mal interprété. Opinez d'un air grave, comme si vous preniez réellement la mesure du problème, en ajoutant éventuellement une phrase de soutien - mais sans prendre le risque de vous prononcer sur la qualité de la traduction ainsi fustigée, car vous risqueriez de mettre le petit doigt dans un engrenage diabolique. (Suggestion de phrase-type suffisamment vague pour ne pas déclencher un monologue débat interminable sur les subtilités de la traduction du basque ou de l'italien : "Ouais. C'est fou, ça.") Enfin et surtout : éloignez au plus vite cette furie de traducteur du panneau incriminé.


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L'émotion du premier


Mon premier bouquin en yiddish est arrivé dans ma boîte aux lettres. Ne nous emballons pas, c'est un conte pour enfants bilingue car pour l'instant, je ne suis pas capable d'ânonner grand-chose d'autre (et je n'ai pas de dictionnaire).



(Admirez le titre, mesdames et messieurs.)

Mais blague à part, c'est toujours une grande émotion (non ?), le premier livre qu'on découvre dans une langue étrangère - et ce, quel que soit son niveau de difficulté, son intérêt ou son degré de sophistication. C'est même un souvenir impérissable, je trouve, beaucoup plus marquant en tout cas que les magazines type Vocable ou I Love English dont je ne me souviens que très vaguement alors que je les ai soi-disant lus pendant plusieurs années.

Le premier bouquin en anglais que j'ai eu entre les mains, c'était The Apprentices, de Leon Garfield. Bouquin qui appartenait à Frère L., lequel ne l'a je crois jamais lu mais en avait hérité un peu par hasard, parce que mes parents avaient rencontré Leon Garfield à je-ne-sais-plus-quelle-occasion et avaient rapporté un livre dédicacé pour leur fiston fan de cet auteur. Mais c'était un peu ardu pour moi, The Apprentices, et je me souviens qu'après quelques pages, j'ai laissé tomber. Du coup le premier livre en anglais que j'ai vraiment lu était une édition de Boy et de Going Solo de Roald Dahl (que je connaissais par coeur en français, c'était donc un peu de la triche), achetée chez Waterstone's à Cork quand j'avais une treizaine d'années.



Côté allemand, ça s'est aussi passé en deux temps. Quand j'avais 9 ou 10 ans, la copine de l'époque de Frère B., laquelle parlait allemand plus que couramment, m'a offert Max und Moritz, un conte pour enfant très connu en Allemagne - mais écrit en vers et datant du XIXe siècle, accessoirement. Comme cette sympathique jeune femme se préoccupait de mon éducation linguistique (et je crois qu'elle était à peu près la seule à le faire à cette époque - rendons-lui hommage, je lui dois tout), elle l'avait lu gentiment avec moi en m'expliquant ce que je ne comprenais pas (et il y avait du boulot). Plus tard, plus prosaïquement, il y a eu la collection "Premières lectures en allemand" du Livre de poche, qui m'a permis de découvrir un petit volume de nouvelles à la couverture moyennement attrayante, mais qui doit être le premier bouquin que j'ai lu dans la langue de Goethe (avec notes explicatives, une formule que j'ai toujours trouvée formidable pour commencer la lecture en langue étrangère).




En russe, selon le même principe ("Lire en russe"), c'était un volume de nouvelles contemporaines et, simultanément, La Dame de pique, déjà lu et relu en français des années auparavant et qui m'a re-valu des heures de ravissement en russe (si-si, de ravissement).



Et puis il reste l'italien. Une belle découverte, le premier bouquin en italien : La Tregua de Primo Levi. Je me souviens m'être dit que c'était drôlement chouette de pouvoir lire des oeuvres comme ça après quelques mois d'italien, sans notes explicatives et sans traduction en regard (je dis souvent "drôlement chouette", dans ma tête, c'est un tic regrettable). J'ai aussi découvert Natalia Ginzburg dans le texte à la même époque, avec beaucoup de plaisir. Pas de couvertures vintage à présenter ici, il s'agissait d'emprunts à la bibliothèque universitaire.



Bon, Filourdi le dégourdi ne vaut peut-être pas Primo Levi ou Pouchkine en termes de profondeur philosophique, mais ça m'a l'air d'être un bon début... Et vous, lecteurs amateurs de langues d'ailleurs, gardez-vous un souvenir ému de vos premières lectures ?


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C'est peut-être un détail pour vous


L'auriculothérapie, il faut avouer que ce n'est pas très agréable.




Le sachet de médocs prescrits par Dr M. me semble bien trop rempli pour être honnête (et les inscriptions anglaises sur la boîte de Sevrax, trop pleines de gallicismes pour avoir été confiées à un vrai traducteur de langue maternelle anglaise).



Et d'une manière générale, je ne bondis pas de joie à l'idée de réduire drastiquement ma consommation de clopes et de tenter d'arrêter de fumer (malgré les innombrables et merveilleux bienfaits à venir, blablabla-blablabla).

MAIS.


Je dois reconnaître que les brochures d'accompagnement au sevrage tabagique remises par ma tabacologue sont parfaitement assorties à l'un de mes sacs à main.




(En vrai, c'est plus vert et moins bleu que sur cette pitoyable photo.)



Et ça, c'est quand même vachement important.


Je fais ce que je peux pour voir le verre à moitié plein, hein.


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Typolitique


Une traduction récente m'a plongée du jour au lendemain dans une saga politico-typographique et germanique absolument fascinante.

Vous avez lu "typographique et germanique" et vous avez déjà envie de partir en courant. Je sais. Mais restez un peu et laissez-moi vous narrer les incroyables péripéties de la Fraktur, de l'Antiqua et du kleinschriftbewegung.

(Ah, ça y est, là, je vous vois saliver. Il suffisait de trouver les mots justes.)

Au XIXe siècle, en Allemagne, donc, il y a eu une méga bataille autour de la typographie. Comme quoi, en ce temps-là, on savait trouver des sujets d'affrontement certes ridicules, mais du coup relativement inoffensifs.

Avant le XIXe siècle, outre-Rhin, on utilise traditionnellement deux types de typos. D'un côté, la Fraktur. Ça ne vous dit rien ? Mais si, vous savez bien, cette façon d'écrire anguleuse et germanique en diable, que tout le monde appelle "gothique" pour aller vite (et à tort, paraît-il, mais je n'entrerai point dans ces subtilités ici). La Fraktur est généralement utilisée pour les textes 100% allemands. Genre, cet extrait d'une édition de 1866 de Maria Stuart (Schiller) :



(Je vous rassure : même quand on comprend l'allemand, c'est pas super lisible, hein.)

Et de l'autre (côté, hein, vous suivez ?), l'Antiqua, inspirée des lettres carolingiennes et romaines. Celle-là sert plutôt - en Allemagne toujours - pour les textes en latin. Genre, ça (merci à Wikipedia pour cette illustration) :



(Avouons qu'à part les "s" qui ressemblent à des "f", c'est déjà nettement plus clair.)

Donc, récapitulons. Fraktur d'un côté, Antiqua de l'autre. Mais les deux se côtoient parfois, comme dans ce vieux document allemand écrit en Fraktur, mais où les mots étrangers sont en Antiqua.




Théoriquement, l'utilisation de l'une ou l'autre de ces écriture est relativement neutre jusqu'au XIXème siècle. Mais théoriquement seulement, car il y a aussi des histoires religieuses dans tout ça : dans les textes catholiques, on opte plutôt pour l'Antiqua en raison de ses origines "latines" ; dans les publications protestantes, on s'en tient à la Fraktur. Autre exemple : dans une bible de Luther imprimée en 1545, on utilise la Fraktur quand il est question de grâce et de consolation ; par contre, quand on parle de punition et de rage divine, on switche à l'Antiqua. Incredibeul, ce parti pris.

Peu à peu, les deux polices se chargent de nouvelles connotations. Le XIXe siècle, c'est en effet 1. le siècle des nationalismes 2. le siècle du romantisme et 3. le siècle où l'on commence à codifier l'allemand moderne une bonne fois pour toutes. Tout ça à la fois, les amis, mais oui.

Donc, en schématisant un peu :
- dans les cercles romantiques, un certain penchant pour le gothique médiéval favorise l'utilisation de la Fraktur (la mère de Goethe, lequel aimait bien l'Antiqua pour sa lisibilité, aurait ainsi exhorté son fiston à "rester allemand, y compris dans ses lettres" - c'est-à-dire à opter pour la Fraktur)
- parce que la Fraktur semble plus "authentiquement allemande" que l'Antiqua, les milieux nationalistes la favorisent aussi.
- parce qu'on s'efforce de formaliser un corpus de littérature nationale allemande, on pense aussi que la Fraktur c'est mieux, plus allemand, alors que l'Antiqua, c'est pas bien.

N'empêche, il y a des tas de défenseurs de l'Antiqua, qui trouvent cette écriture plus claire et plus moderne. En 1911, l'affaire passe même devant le parlement allemand, mais c'est finalement la Fraktur qui l'emporte, après un premier vote très serré. Pendant quelques dizaines d'années, elle va donc être prédominante et perdre son caractère "partisan". En témoigne la une "gothique" de ce journal de gauche, le Braunschweiger Volksfreund, à la veille de la première guerre mondiale :




L'Antiqua disparaît donc à peu près complètement et la querelle se calme. Mais cette saga haletante n'est pas terminée, lecteur suspendu à ce blog de ce blog.

Au début du XXe siècle, il y a quand même des tas de gens qui continuent de trouver la Fraktur ringarde. Dans les milieux progressistes de gauche, on travaille donc à un renouveau de la typographie - chez les artistes du Bauhaus, par exemple, qui conçoivent des typos assez chouettes dans ce genre là :




(D'autres exemples de typo et de graphismes par là.)

Il y a aussi à la fin des années 20/début des années 30 les gens du kleinschriftbewegung qui travaillent sur la question. En traduction littérale, le kleinschriftbewegung, c'est le "mouvement pour l'écriture en minuscule" (c'est pour ça qu'on écrit son nom avec une minuscule, et non une majuscule comme tous les noms allemands, qu'ils soient communs ou propres). Grosso modo, ces gens-là combattent l'historisme à tout crin et jugent complètement crétin et rétrograde d'orthographier les noms communs avec une majuscule. Ils demandent dans la foulée une vaste réfome de la langue allemande pour que les enfants de prolétaires ne soient plus défavorisés face à l'apprentissage de l'allemand. Vaste programme.

Mais les progressistes de gauche, on ne les aime pas trop dans l'Allemagne du début des années 30 qui sent déjà pas mal le brun. Les tenants de la "neue Typografie" perdent leurs postes, sont forcés d'émigrer. La Fraktur, plus que jamais, est la seule écriture "authentiquement allemande".

C'est en pleine deuxième guerre mondiale qu'il se produit un rebondissement inattendu. Parce que la Fraktur a beau être considérée comme bien allemande de chez bien allemand, Hitler ne l'aime pas. Il trouve qu'elle incarne une représentation romantique et rétrograde de l'identité allemande (chacun sa définition de la modernité, visiblement). Au bout de huit années de présence des nazis au pouvoir, en janvier 1941, la Fraktur est donc carrément interdite - pour ce faire, on décrète du jour au lendemain que c'est une écriture inventée par les Juifs (argument d'une finesse imparable) et que la "Normalschrift" (l'écriture normale), c'est l'Antiqua. Bon, pour la petite histoire, le décret est imprimé sur le papier à en-tête du parti nazi, lequel est encore, en 1941... en Fraktur (scan ici, par exemple). Fin de la petite histoire. Tout l'état-major nazi applaudit des deux mains et trouve que c'est trop une bonne idée, Goebbels écrivant même dans son journal peu de temps après : "Très bien. (...) Désormais, notre langue va pouvoir devenir une langue universelle." (et quelle clairvoyance dans ces propos, il faut le dire : c'est vrai que l'écriture gothique était vraiment le seul frein à la généralisation de l'apprentissage de l'allemand).

Donc voilà comment la Fraktur a été abandonnée en Allemagne. À la fin de la guerre, les premiers timbres-poste des Alliés portaient bien la lettre M en Fraktur (M comme Militärpost), mais pour finir, l'Antiqua est restée - et bien sûr, d'autres typos de tout poil se sont développées depuis, je ne vous apprends rien (ce qui n'empêche pas qu'il y ait de fervents défenseurs de la Fraktur qui l'appellent "deutsche Schrift" (écriture allemande) et expliquent à qui veut les lire que c'est vachement plus facile à lire, ici, par exemple).


Pfiou, quelle histoire, non ? (Allez, un peu d'enthousiasme...) La prochaine fois, un billet santé-futilité qui vous prendra moins d'une minute à lire, promis.



Sources consultées :
Schrift als Politikum: drei Beispiele
die kleinschriftbewegung
Antiqua-Fraktur Streit
Bund für deutsche Schrift und Sprache
Die Nazis und die Fraktur


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(Premier épisode et rappel du principe.)

Quand il neige avant l'hiver, qu'il fait glacial dehors et que Frère L. a mis six heures (rectif : huit heures, pardon) à rentrer du boulot cette nuit faute d'efficacité de la DDE, rien de tel qu'une bonne séance de ciné au chaud dans l'hémisphère sud. Extrait aimablement communiqué (il y a déjà un bon bout de temps) par Madame Bonbon, lectrice elle-même en vadrouille au Vanuatu à l'heure où je poste.



When I was not going to Mrs P.’s with Myrtle or downtown to look at the boys, I now spent my time with Dots and Chicks, preparing for our lives as actresses and concert performers. Each week the scene was set for the following week by the Saturday afternoon 'picture'. We went to every film, watching through the news, the cartoon, the Pete Smith Novelties, the James Fitzpatrick travel talks, the serial, and, after halftime or interval, the 'big picture'. Sometimes I went with Myrtle, who was keen on Jack Dixon, the projectionist at the Majestic, who lived up the road in a house with a high macrocarpa hedge in front. When the music and the funny pastel advertisements of Oamaru shops had finished and the programme was about to begin, we'd see him walk the length of the aisle, go through a small door down by the stage, 'to turn on the sound', Myrtle would explain, then, returning, walk past us again, along the aisle, or go upstairs to the projection room, and sometimes we'd look up and see his shadow, high up near the ceiling at the back, and Myrtle would nudge me again and say, 'There's Jack Dixon moving around upstairs, The pictures are starting.'

There'd be a funnel of light directed onto the screen, the whirring noise of the film, and Jack Dixon was at work in earnest. He was a neat young man, rather pale but handsome, and the coat of his striped suit was always buttoned in front, the way George Raft buttoned his coat, except that George Raft was a villain.

Each week the manager, Mr Williams, appeared on the stage to announce competitions and to remind the adults about the community sing that was held at the Majestic each week. Mr Williams took the promotion of this films very seriously, and every serial had its special competition. We loved the serials, although our belief in them changed to a cynical tolerance when we realised that the hero and heroine were immortal in spite of those episodes where they lay beneath the stone crusher or in the caves with the sea advancing. Three memorable serials were The Lost Special, about a train that disappeared; The Invisible Man, who needed only to press a contraption on his belly button to disappear; and The Ghost City, a Western. The Ghost City was lettered in our minds, for each week we were given cardboard letters, each of the title, and the person first completing the title won the prize. There was furious searching, swapping, but what could be done with five Y's or three C's? I had a handful of H's. It was no use; we never won.

Then a chance came at the Opera House for someone in Oamaru to make 'the big time' in films. We knew what would happen. We'd seen it often enough in the films and read of it in the Motion Picture Weekly: the performance in the small-town theatre, (Oamaru), the presence in the audience of the Hollywood talent scout, then the contract, Hollywood, and the Big Time, with a house full of white telephones, dresses made of sparkly, scaly stuff like mermaids' dresses when you attended your premiere.

It happened that an Australian company wanted a young actor. Filled with the anticipation of being 'discovered', we flocked to the Opera House to find out that when the Australian producer called for volunteers to go on stage and, leaning towards an imaginary mine, cup their hands and cry, 'Look out, there's dynamite down there', only a handful of children were bold or brave enough to offer. We watched, amused, scornful, envious, admiring, while each performed. Some were scared at the last minute. Some made fools of themselves. Not Avril Luxon, whose glory shone a little on us, for he lived in the house on the other side of the bull paddock and his father was the butcher, going around with a horse and cart and wearing a striped apron with a worn leather bag like a bald sporran dangling in front, where he kept the money. Avril was a short, stocky boy with a red, freckled face and red hair, but his 'Look out, there's dynamite down there' echoed through the Opera House, and his performance is the only on I remember. He didn't win the part, though. Someone from Auckland, where people were more clever, won the film test and went off to Australia, on the way to Hollywood and the coveted Big Time, while our life in Oamaru settled again to the collection of letters for The Ghost City or playing the film we'd seen that week or writing our secret codes or trying to dance the Highland Fling, the Sword Dance, the Sailors' Hornpipe, the highland Chantreuse (which we knew as the Scottish).




Janet Frame, An Angel at My Table, To The Is-Land (part one),
The Women's Press Ltd, 1982, pp. 60-61


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Ça a l'air d'aller de soi, comme ça. Mais non. Il y a plein de gens qui ont l'air de penser qu'une traduction réalisée pour telle destination peut resservir telle quelle pour un autre usage.


Genre, la traduction papier d'une pièce de théâtre pour le sous-titrage d'une captation.

Genre, le doublage d'un film pour son sous-titrage.

Genre, les surtitres d'un opéra pour le sous-titrage d'une représentation diffusée
à la télévision.

(Genre, c'est louche, ça m'a l'air de concerner surtout le sous-titrage, tout ça.

Pauvre, pauvre sous-titrage, les amis.)


Donc, en vérité je vous le dis : ça ne marche pas, ce n'est pas la peine d'essayer.


Premier exemple : "T'as un doublage ? Pim-pam-poum, j'te bricole des sous-titres."


Il y a quelque temps, j'ai fait l'acquisition du DVD de American Gangster. J'ignore qui a sous-titré ce film pour la sortie en salles, mais visiblement, des sous-titres ont été refaits pour la sortie DVD.

Il se trouve que j'ai eu l'occasion de me pencher dessus de près dans des circonstances que je ne vais pas détailler ici, et de faire une espèce d' "explication de texte" de ce sous-titrage. Du coup, j'ai épluché tous les sous-titres des 40 premières minutes du film et remarqué des choses bizarres.

Bien sûr, il y avait les grandes caractéristiques propres à tous les mauvais sous-titrages :

- une lisibilité complètement passée à la trappe (c'est-à-dire que le spectateur a 1 seconde pour lire deux lignes de 40 caractères ou à peu près - alors qu'une lisibilité acceptable tourne autour de 12 à 15 caractères par seconde) ;

- un repérage visiblement fait à la hache (c'est-à-dire que les sous-titres se prolongent inutilement 5 ou 10 images au-delà d'un changement de plan, ou commencent sans raison quelques images avant un changement de plan, ce qui gêne la lecture pour le spectateur) ;

- un découpage hasardeux du texte à l'intérieur des sous-titres ou entre les sous-titres (j'en ai déjà parlé ici avec une belle capture d'écran du film en prime, je ne reviens pas là-dessus).

Et quand ces trois caractéristiques sont réunies, il est déjà extrêmement difficile de suivre un film.

Mais il y avait aussi des choses moins courantes et à première vue inexplicables dans la traduction elle-même :

- des mots ou des noms répétés inutilement dans le sous-titre. Du genre : "I got it, I got it." traduit par "Oui, oui. Attendez, attendez."

- des concours de synonymes au sein d'un même sous-titre. Du genre : "Hey, guys! Be cool." traduit par "Hé, là ! Cool ! On se calme !!"

- des faux-sens complets sur des répliques très, très simples. Du genre : "Take it easy." traduit par "Salut."

- des bouts de répliques inventés (or le but, dans un sous-titre, n'est généralement pas de mettre plus de texte que dans la réplique d'origine). Du genre : "You gotta help me. You gotta do something." traduit par : "Faut que tu m’aides ! Faut que tu fasses quelque chose ! Vite !"

- des répliques entières inventées, même. Du genre, à un moment où on entend un brouhaha de voix complètement indistinct et où on ne voit absolument pas qui peut être en train de parler, un sous-titre qui surgit hors de la nuit dans le vide et qui dit : "Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Mais c’est quoi ce bordel ? C’est quoi ?" (et d'ailleurs, c'est un peu ce que le spectateur aurait envie de hurler à ce moment-là).

Bref, j'étais perplexe.

Et puis, pour revérifier un truc il y a quelques semaines, j'ai revisionné ce DVD et lancé par erreur la version doublée avec les sous-titres. Ben vous allez pas me croire : ces crétins, ils s'étaient contentés de copier-coller le texte du doublage français dans les sous-titres.

Ce qui explique a posteriori

- la lisibilité inexistante : on reprend le texte parlé et on se fout de savoir si l'oeil est suffisamment rapide pour le lire à l'écrit. Pratique.

- les inventions de répliques : l'auteur du doublage avait écrit des dialogues pour que les scènes d'ambiance de la VF ressemblent à un brouhaha francophone au lieu du brouhaha anglophone d'origine, par exemple. Résultat : là où on ne distingue rien dans le brouhaha anglophone, on a quand même le texte du doublage français qui s'affiche. Utile. Dans certaines scènes, des petits mots avaient été ajoutés pour que le dialogue français colle au mieux aux mouvements des lèvres des comédiens. Résultat : bien qu'ils ne soient pas dans la VO, on les retrouve dans les sous-titres. Génial.

- les répétitions : oui, à l'oral, on dit effectivement "Oui, oui. Attendez, attendez." Mais non, on ne l'écrit pas dans un sous-titre, bordel.

Etc.

Donc non, on ne peut pas faire des sous-titres à partir d'un doublage. C'est incompréhensible et risible.



Deuxième exemple : "Il y a une traduction publiée de la pièce ? T'inquiète, les sous-titres, c'est comme si c'était fait."

C'était l'été dernier, début août, et j'étais contente de me plonger dans le sous-titrage de Kontakthof, la pièce de Pina Bausch (à ce sujet : si ce n'est pas fait, allez voir Les rêves dansants, le documentaire qui relate le montage d'une autre version de Kontakthof par la même Pina Bausch : c'est beau. Fin de la parenthèse). Problème : je n'avais pas de script, pas de relevé des dialogues, et la qualité du son de la captation était très mauvaise.


En furetant sur Internet pour glaner des informations sur la pièce et tenter de trouver une transcription de son texte, je suis tombée sur un petit bouquin quadrilingue qui proposait le texte de Kontakthof en allemand, anglais, italien et... français. Avec le texte en quatre versions, il y avait même un DVD sous-titré. Ça m'embêtait un peu de travailler en ayant une traduction existante sous la main, mais c'était visiblement la façon la plus simple d'avoir accès au texte, alors je l'ai commandé.

Forcément, à un moment donné, j'ai fini par jeter un coup d'oeil à la traduction papier. Raisonnablement, j'ai attendu d'avoir fini mon premier jet de sous-titres histoire de ne pas trop me laisser influencer, mais oui, j'ai regardé.

Et elle était intéressante, cette traduction. Je crois que c'est celle qui a été utilisée quand la pièce a été donnée en France ; elle a été réalisée (ou au moins validée) par Bénédicte Billiet, danseuse de la compagnie de Pina Bausch. Elle était même bien, dans l'ensemble, bien qu'incomplète (les chansons et les passages de la pièce en anglais et en russe n'étaient pas traduits, par exemple).

M'enhardissant comme c'est pas permis, j'ai même décidé de jeter un coup d'oeil aux sous-titres du DVD.

Repérage pas mal à la hache, lisibilité souvent sacrifiée, mais surtout : traduction qui n'avait visiblement pas été faite pour ce format.

Ben vous allez pas me croire : ces crétins, ils s'étaient contentés de copier-coller le texte de la trad papier dans les sous-titres.

Le résultat est moins hallucinant qu'American Gangster, mais ce n'est pas fluide, le débit de la personne qui parle n'est pas pris en compte, il y a des passés-simples un peu chelou, bref : ça ne va pas (ci-dessous un extrait un peu bavard).




Dans le même ordre d'idées, j'ai eu le plaisir de sous-titrer une représentation de Maria Stuart il y a quelques années : pièce bien costaud de Schiller, texte datant de l'année 1800, sous-titrage à faire en un temps assez serré. Du coup, j'avais la bénédiction de la chaîne Kulturelle qui me fait vivre pour réutiliser une traduction existante - et j'ai touché du doigt le ridicule de cet exercice : c'est complètement impossible, de copier-coller une traduction comme ça, même quand la traduction est bonne - et celle de Sylvain Fort chez L'Arche est top de chez top, un bonheur à lire un soir au coin du feu... mais pas à réutiliser pour un sous-titrage. C'est trop fourmillant, trop littéraire, trop complexe, trop long. Bref, c'est une traduction papier. Le lecteur peut revenir en haut d'un paragraphe pour relire quelque chose qui lui a échappé ou se remettre en tête le début d'une longue phrase. Le téléspectateur ne le peut pas toujours et n'en a pas forcément envie.

Donc non, on ne peut pas faire des sous-titres en reprenant une traduction papier. Ce n'est pas fait pour ça.



Troisième exemple : "Surtitrage d'opéra, sous-titrage d'opéra, c'est la même chose, nan ?"

Nan.

Ça y ressemble, d'accord. On adapte un texte en fonction de contraintes de temps et d'espace.

Mais nan, c'est pas pareil.

Pour plusieurs raisons :

- en général, le surtitrage se fait sur deux lignes, comme le sous-titrage. Mais... mais-mais-mais-mais-mais, j'en ai déjà vu sur trois lignes. Ouaip, trois lignes d'une bonne trentaine de caractères, bien remplies. Comme quoi, je vous dis, c'est pas pareil.

- le public de l'opéra, ce n'est pas tout à fait le même que le public de l'opéra à la télévision. Oui, il se recoupe en partie, j'imagine. Mais à la télévision, on doit aussi s'adresser au public qui ne va pas à l'opéra, qui tombe sur le spectacle par hasard. Si le surtitrage est mauvais, le spectateur ne s'en va pas de la salle. Parfois, il connaît de toute façon l'oeuvre par coeur et il s'en fiche un peu, des surtitres. Dans certaines salles, rien ne l'oblige à les lire, d'ailleurs : ils ne sont pas dans le champ de vision direct du public, il faut prendre la peine de lever les yeux ou de tourner la tête pour les voir. Si le sous-titrage est illisible, par contre, le téléspectateur zappe parce qu'il ne comprend rien. Ce n'est pas pareil, donc. Je n'ai pas vu des tonnes d'opéras surtitrés, mais tout à fait empiriquement, j'ai l'impression que les surtitres sont plus chargés et plus littéraires qu'un sous-titrage classique. Là encore, peut-être, une question de public.

- à l'opéra, il n'y a pas de problèmes de cadrage, pas de changements de plan. Le rythme des surtitres est déterminé avant tout par le rythme de la musique. La cantatrice tient la note 7 secondes ? Pas de souci, le surtitre peut durer 7 secondes. En sous-titrage, si on passe d'un plan large à un plan rapproché au milieu des 7 secondes, on va hésiter : vaut-il mieux suivre le rythme de la phrase musicale ou respecter le montage ? La réponse peut varier.

- à l'opéra, le surtitrage n'empiète pas sur l'image ; il oblige à se tordre un peu le cou, c'est différent. A la télévision, un plan large peut soudain donner l'impression qu'il n'y a rien d'autre à regarder que deux personnages minuscules à l'avant-scène, c'est-à-dire tout en bas de l'écran. Manque de bol, c'est aussi en bas de l'écran qu'apparaissent les sous-titres. Dans ce cas, le sous-titre va devoir obligatoirement tenir sur une ligne et être le plus "léger" et donc le plus discret possible.

- les surtitres sont conçus pour une production, une mise en scène particulière. Souvent, l'auteur des surtitres commence par travailler à partir du livret, puis retravaille sa traduction au fil des répétitions, histoire d'ajuster au mieux la lisibilité de son texte. Vouloir reprendre les surtitres d'une représentation et les copier-coller sur la captation d'une autre production est donc absurde. Il suffit que le tempo choisi par le chef d'orchestre soit un peu plus rapide, par exemple, et tout tombe à l'eau. Plouf.

- et puis le sous-titrage, c'est figé. Le surtitrage est nettement plus vivant. Il s'adapte au rythme de l'oeuvre jouée sur scène, c'est un opérateur qui envoie au bon moment la traduction des répliques. La cantatrice fait une pause de deux secondes de plus que prévu ? Pas grave, l'opérateur fait apparaître le sous-titre deux secondes plus tard.

- d'ailleurs, le surtitrage n'est qu'une toute petite partie d'un opéra, quand on le voit en direct, en chair et en os. Le spectateur est là pour voir un spectacle vivant, pour s'immerger dans une expérience esthétique (si si) qui fait appel à ses yeux, à ses oreilles et à sa perception de l'espace d'une façon beaucoup plus accaparante qu'une captation diffusée à la télévision. Il n'est là que pour ça, pour apprécier une oeuvre totale qui lui est présentée en direct. Et le surtitrage n'est qu'une minime béquille pour guider sa compréhension s'il le souhaite. Devant sa télévision, le spectateur est susceptible d'être distrait par le bruit du micro-onde qui lui indique que son plateau-repas est chaud ou par le coup de téléphone du dimanche soir de tante Eugénie. Et il se retrouve devant un spectacle en deux dimensions, avec un cinquième environ de l'écran occupé par des sous-titres. Non, non, décidément, ce n'est pas pareil.

Rien n'empêche de s'appuyer sur un listing de surtitrage pour élaborer un sous-titrage. Mais on ne peut en aucun cas injecter le premier tel quel dans un logiciel de sous-titrage et espérer que le résultat sera parfaitement adapté à cet usage. Il faut prévoir un travail d'adaptation supplémentaire, faute de quoi le rendu sera décevant.



Donc, quoi qu'il en soit : ne jamais oublier qu'en sous-titrage, on travaille sous contraintes (dure vie que celle du sous-titreur, je vous prie de me croire). Le montage, le débit des paroles, le jeu et les intonations des personnages, les normes de lisibilité, tout ça est à prendre en compte.

En d'autres termes : à chaque support, sa traduction.


Nan mais.


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It's alive...



Enfin, elle est terminée... La brochure pédagogique de l'ATAA destinée aux clients finaux des traductions audiovisuelles est achevée, et elle est toute belle, toute mignonne (on l'aaaiiiime, on en est fieeeeeers - si si). Faites tourner !
Le pdf se trouve ici, sur le site de l'association.












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Addenda et autres mises à jour


Il n'y a pas longtemps, lecteur assidû de ce blog, je t'ai gratifié d'un passionnant billet sur mes errements citationnaires récents.

J'ai oublié de mentionner un cas de figure, parce que je ne l'avais jamais rencontré et que mon esprit tout riquiqui m'empêchait d'imaginer que je le croiserais un jour sur ma route (surtout moins d'un mois après ledit passionnant billet).

Il est donc temps d'ajouter :

La citation top-moumoute

C'est celle qui figure carrément en intégralité et en version originale dans le script du documentaire allemand ou anglais. Oui, ça existe (ici, dans un documentaire sur le périple de Victor Segalen à travers la Chine) :




(Moment de grâce.)

(Qui se prolonge.)

(Hem.)

Alors oui, certains esprits chagrins ne manqueront pas de faire remarquer qu'il y a des coquilles dans la citation française. Mais qu'est-ce qu'une microscopique coquille à corriger, je te le demande, lecteur interpellé de ce blog, quand tout le travail est prémâché ?



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Il n'y a pas très longtemps non plus, lecteur décidément amateur de feuilletons haletants de ce blog, je jouais les crash test dummies avec Linguee - pour ton plus grand plaisir, ne le nie pas.

Figure-toi que la responsable du département francophone chez Linguee m'a aimablement contactée à la suite de ce billet et m'a apporté les précisions suivantes que je reproduis ici avec son autorisation :


En ce qui concerne les liens canadiens et le Conseil de l'Europe, nous devrions rendre très prochainement ces sources disponibles. Notre webcrawler a recensé plusieurs millions de pages, le traitement puis la mise en ligne prennent davantage de temps. Notre base de données a vocation à s'élargir avec le temps.

Vous avez d'autre part tout à fait raison en ce qui concerne les documents bilingues pour lesquels les deux langues apparaissent sur une seule page, nous ne les traitons pour l'instant pas en raison de la complexité de la tâche, ils ne viendront qu'ensuite.

Enfin la qualité des textes aussi devrait s'améliorer toujours davantage : Dans la mesure où le site brasse plusieurs millions de "bi-textes", il nous est absolument impossible de tous les vérifier. Notre programme s'auto-entraîne donc à distinguer toujours mieux une bonne d'une mauvaise traduction grâce aux votes de nos utilisateurs et nos propres évaluations des textes.



Voilà, tu en sais désormais autant que moi - une chose est certaine en tout cas, Linguee dispose d'un service communication d'une efficacité redoutable.



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Et puis il y a un bon bail que je te parle de cette histoire de grande aventure européenne (et tu es bien bon de me laisser déblatérer régulièrement sur ce sujet, je dois dire). Après avoir attendu avec espoir la fin du mois d'octobre, puis la date annoncée du 20 novembre, je commençais à me demander si les gars là-bas aux services des RH de l'UE n'avaient pas oublié qu'ils avaient lancé une procédure de recrutement l'été dernier. Mais non, les résultats ont fini par arriver cette semaine et j'ai eu le plaisir d'apprendre que j'étais encore dans la course. Prochaine étape, donc : épreuves de traduction et entretiens à Bruxelles, vraisemblablement au printemps prochain. Gloups, ça me fait tout bizarre. Parmi les cinq consoeurs zé confrères que je connais un peu ou beaucoup et qui s'étaient lancés aussi dans cette histoire, tous ne continuent pas, ce qui ternit un peu mon enthousiasme. Allez, quelques mois pour réviser mes cours de questions européennes de licence/maîtrise, et on en reparlera...



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J'allais modifier un autre post d'il y a quelque temps, mais puisque j'en suis aux mises à jour : voici quelques articles supplémentaires parus depuis le début de l'affaire Lionbridge rebaptisée depuis "Didiergate" (ils ne sont pas tous écrits par des traducteurs, d'ailleurs) :

Chez NoPeanuts! :
The Empire writes back: A Response to Lionbridge’s “Alan Walsh”
But doesn't that just mean you deserve to go out of business?
Discounts required
Urgent and important
What really goes on in mega-translation mills like Lionbridge and Transperfect?

Ailleurs :
The Lionbridge row: what everyone is missing
Lionbridge's path to profit
Translators aren't schmucks! 5 lessons I learned from Didiergate
Le Didiergate de Lionbridge révèle-t-il un malaise entre traducteurs et agences ?

Bonne lecture !
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