The revolution will be no re-run, brothers





Gil Scott-Heron n'est plus.


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Un peu de lecture ?


Je suis en vadrouille, ces jours-ci. Pendant ce temps-là, allez donc faire un tour chez les petits nouveaux qui ont rejoint le blogroll ces derniers temps :


Mescladis e còps de gula - un blog très riche (et encore plus riche si on comprend l'occitan et l'italien en plus du français) consacré, je cite, "aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier". De quoi se documenter sur les noms de maisons en occitan limousin, les Gallois argentins, la culture orale dans le sud des Pouilles, ou, en explorant les archives du blog, les accents de la francophonie et le travail sur le dialecte dans le film Gomorra. Vraiment, il y a de quoi y passer des heures - et pourtant, je dois avouer que les langues régionales et les dialectes ne me passionnent en général pas énormement.




Saperlipopen - blog tout neuf (même pas six mois au compteur) d'une journaliste en pleine reconversion dans la traduction. Ça parle de langues et de langue, de balades et de particularités culturelles, de bouquins et d'expos, et de plein d'autres choses sympathiques, avec une plume bien agréable à lire. Je recommande le récit de l'accompagnement d'un groupe d'Américains en visite en France, particulièrement savoureux : épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4.



La vie stupéfiante, par Paul Martin - "vignettes humoristiques et gags ditrayants" (c'est lui qui le dit) par l'auteur des déjà très bons Hippopotable et Hippopolivre (références de qualité s'il en est) (et il en est, donc). D'autres vignettes du même Paul Martin à découvrir par ailleurs sur Ventscontraires.net, la revue collaborative du Rond-Point.



Et puis sinon, le "Top 100 Language Lovers 2011" est lancé ! Parmi les sélectionnés dans la catégorie "Best language professional blog", il y a plein de gens sympathiques et talentueux qui rendent le vote bien compliqué : Laurent de (Not Just) Another Translator, Patricia d'Intercultural Zone, Sara de La Marmite/Les recettes du traducteur, Céline de Naked Translations, le blog du MA Translation Studies de Portsmouth tenu par Carol O'Sullivan, No Peanuts! for Translators, ou encore l'ingeniero traductor Mox... Que du beau monde ! (J'espère que je n'oublie personne...) Dommage que la liste mêle des blogs tenus par des traducteurs free-lance et d'autres d'agences de trad animés par des community managers... Vous avez jusqu'au 29 mai pour trancher ce dilemme cornélien et voter ici.


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Nouveau mot du jour, en allemand pour une fois, rencontré dans une traduction :



Schlendrian (der)


Contexte : une phrase d'une chanson du groupe est-allemand Feeling B qu'il m'est donné de sous-titrer en ce moment. Pas de clip ni de concert sur YouTube, mais tout de même un petit son sympathique :

Ich geh meinen Schlendrian
Und trinke meinen Drink
Wenn ich nicht bezahlen kann
So wird der Wirt gelinkt
Sollte auch mein Glas in 1000 Scherben trümmern
So hat sich doch kein Mensch
Kein Mensch darum zu kümmern




Feeling B n'a en l'occurrence rien inventé, mais gentiment détourné une vieille chanson à boire (enfin, un "Studentenlied", une chanson estudiantine, selon certaines sources - mais on va dire que c'est la même chose). En voici une version plus calme, avec paroles d'origine, légèrement différentes.

Ich gehe meinen Schlendrian
Und trinke meinen Wein
Und wenn ich nicht bezahlen kann
So ist die Sorge mein
Ja, schlüg ich auch dies Glas
In hunderttausend Trümmern
So hat sich doch kein Mensch
Kein Mensch darum zu kümmern.





Ce n'est pas : aucune idée. C'est la seule réflexion qui m'est venue à l'esprit quand j'ai croisé ce mot : "aucune idée de ce qu'il peut vouloir dire"... mais sa consonnance m'a plu, ne me demandez pas pourquoi.

C'est donc :

Selon le Langenscheidt allemand-français :




1. la routine, le train-train ; am alten Schlendrian festhalten ne rien vouloir changer à son train-train (quotidien) ; seinen Schlendrian gehen (et là, lecteur non-germaniste de ce blog qui as déjà bien du mérite d'être arrivé jusqu'ici, je t'indique gentiment que c'est cette expression qui est utilisée dans le premier vers de la chanson évoquée ci-dessus) aller, suivre son petit bonhomme de chemin
2. cf. Bummelei, Schlamperei (-> termes traduits par fainéantise, laisser-aller, négligence dans le même Langenscheidt).



Intéressant (si si) d'associer le même mot aux notions de routine et de laisser-aller, non ? La routine conduit-elle nécessairement au laisser-aller ? Vous avez quatre heures.

Bon. Mais j'ai un peu de mal à le cerner, ce mot nouveau - parce que j'ai franchement l'impression, dans ma grande incompétence, de ne l'avoir jamais croisé en contexte. Donc quelques recherches complémentaires s'imposent.

Que nous disent les vieux dictionnaires ? Celui de 1842 que l'on peut consulter ici aligne les équivalences suivantes pour "Schlendergang" (le suffixe -gang indiquant qu'il s'agit d'une démarche), "Schlenderjan" (ancienne forme de Schlendrian) et le verbe "schlendern" :






Donc "Schlenderjan" serait soit, littéralement, "Schlender-Jan", "Jean qui traîne" (une personne, donc), soit le fait de traînasser, d'avoir une démarche négligée, ou encore la routine, on y revient. Bon.

Mais le fort précieux dictionnaire des frères Grimm, lui, nous raconte que le substantif "Schlendrian" vient du verbe "schlendern" (voir capture d'écran ci-dessus pour le sens), auquel on a ajouté un faux suffixe latin pour obtenir un effet comique (trop drôle) - et c'est ce que confirme également cet ouvrage. Et le mot d'origine avec son suffixe latin au grand complet, "Schlenttrianus", nous dit le dico, apparaît pour la première fois dans Das Narrenschiff du poète et humaniste strasbourgeois Sébastien Brant, un ouvrage satirique du 15e siècle. Et ça tombe bien, parce qu'en bonne strasbourgeoise d'adoption que je suis, j'ai justement sous la main paf comme ça une édition de ce Narrenschiff qui porte le très beau titre de La Nef des fous en français. Après quelques fouilles longuettes dans le texte (nan, j'avoue, je n'avais pas pensé qu'il pouvait être décliné en -um, ce faux mot latin-allemand), voici donc le Schlendrian en situation dans le chapitre 110a intitulé "Von disches vnzucht" ("Des mauvaises manières à table", dans la traduction française) :




Version vieil allemand (consultable ici)

Mancher den schlenttrianum tribt
Die blat er vff dem disch vmb schibt
Do mit das best für jn kum dar

Version allemand modernisé (piquée ici)

Mancher auf Schlendrian ausgeht
Und die Schüssel auf dem Tische dreht,
Bis das Beste ist vor ihn gekommen.

Traduction française de Madeleine Horst (p. 454, éditions de La Nuée bleue, 2005)

On sacrifie souvent à la vieille coutume
De tourner tous les plats qui ont été posés tout le long de la table
Pour rapprocher de soi le morceau convoité.


Donc on est parti d'une vieille coutume (dans un sens un peu péjoratif, puisque l'auteur réprouve manifestement ladite vieille coutume) pour arriver à la routine paresseuse et à la négligence d'aujourd'hui.

Le dictionnaire des frères Grimm nous dit lui aussi que le terme peut désigner une personne - paresseuse, donc, qui exerce son métier selon une routine un peu plan-plan.

Ce qui explique (ha ha !) qu'on retrouve aussi Schlendrian employé comme nom propre (zinquiétez pas de la longueur de ce billet, hein, je finirai bien par m'arrêter un jour et par passer à autre chose). Par exemple dans un "roman comique" de la fin du 18e siècle écrit par un certain Franz Xaver Huber, autrichien, où monsieur Schlendrian est un juge qui applique la loi d'une façon absurde (un prétexte pour l'auteur pour parodier le ridicule du jargon juridique de son temps - si vraiment vous voulez vous abîmer les yeux, le texte intégral est ici).




Dans les sources françaises, les "Schlendrian-Schriften" de Franz Xaver Huber (il récidiva par la suite avec d'autres ouvrages parodiques du même style) sont désignés par l'expression "Ecrits de routine". Mouais.

Mais ce n'est pas le seul endroit où l'on trouve un Herr Schlendrian. Contre toute attente, on en rencontre également un chez Bach - oui, Jean-Sébastien lui-même, pas spécialement connu pour son côté marrant, d'habitude. Il s'agit d'une oeuvre intitulée Cantate du café, composée vers 1734 à partir d'un texte de Picander, poète satirique de Leipzig. Et voici ce que nous en dit le site de l'éditeur Analekta à la page consacrée à l'album Cantate du café / Cantate des paysans :



Le goût du café avait récemment pris l'Allemagne d'assaut et les cafés de Leipzig étaient alors particulièrement à la mode. Le Café Zimmermann de cette ville accueillait le Collegium Musicum, une association de musiciens et d'étudiants universitaires fondée par Telemann en 1702. J.S. Bach en assuma la direction en 1729, six ans après son arrivée à Leipzig. (...)

Cette cantate enjouée a été composée pour le Collegium. Son texte se moque à la fois des jeunes entichés du café et de la "vieille garde" rigide qui ne voit que du mal au nouveau breuvage. L'histoire en est toute simple : Lieschen (Lisette), une jeune fille de la ville, est tombée follement amoureuse du café ; elle est prête à tout sacrifier pour ses "trois tasses quotidiennes". Son père, Schlendrian — un nom qui pourrait se traduire par "Vieux Barbon" —, est tout aussi déterminé à préserver sa fille de cette odieuse boisson. La capricieuse Lieschen est accompagnée par une flûte langoureuse tandis que le père têtu est accompagné par une basse obstinée. Lieschen ne change d'avis que lorsque son père la menace de lui interdire son mariage.



Le "Schlendrian" attaché à ses coutumes devient un vieux barbon dans ce livret d'album. Pas mal trouvé ! Ecoutons ce que ça donne (comme je suis sympa, je vous mets une version en anglais de cette cantate - on entend tout de même bien "Here comes Herr Schlendrian" dans les premières secondes) :




Bon, qu'est-ce qu'il y aurait encore à dire de ce Schlendrian ?

Ah oui, un ouvrage d'un certain Miklós Vetö (De Kant à Schelling : les deux voies de l'idéalisme allemand, Volume 1) nous apprend que le Schlendrian (conservé tel quel dans le texte français) est un concept essentiel chez le philosophe Johann Gottlieb Fichte. Voyez plutôt :




Bien bien, je ne me prononcerai pas sur la pertinence du concept, mais n'hésitez pas à vous exprimer à ce sujet dans les commentaires.

Et "Schlendrian" apparaît aussi sous la forme d'une sorte d'exclamative sibylline, dans le premier couplet d'une inoubliable chanson de Theo Mackeben intitulée "Die Nacht ist nicht allein zum Schlafen da" ("La nuit n'est pas seulement faite pour dormir"). Elle est ici interprétée par Gustaf Gründgens, gloire du théâtre et du cinéma allemands de la première moitié du 20e siècle (dont le ralliement au Troisième Reich inspira le personnage principal de Mephisto, très chouette film d'István Szabó que je vous recommande chaudement - mais je sens que vous allez dire que je me disperse, alors que tout dans ce billet n'est que rigueur et refus de céder à la tentation de partir dans tous les sens). Je vous laisse savourer ces cinq minutes et quelque de grande modernité cinématographique et vocale (le film, Tanz auf dem Vulkan, est décrit ainsi dans le Dictionnaire du cinéma de Jean Tulard : "un film hybride où le meilleur côtoie le pire. Le pire étant certaines séquences musicales (...)).

Wenn die Bürger schlafen geh'n
in der Zipfelmütze
und zu ihrem König fleh'n,
dass er sie beschütze,
zieh'n wir festlich angetan
hin zu den Tavernen.
Schlendrian,
Schlendrian,

unter den Laternen!





Je te rassure, lecteur (unique ?) parvenu jusqu'ici de ce blog, je commence à avoir épuisé le sujet. On notera simplement que le "Schlendrian" se retrouve dans d'autres langues à influence germanique - comme le néerlandais ou le suédois, voir ci-dessous.





Incredible, non ?


La minute d'autosatisfaction de Tatie Les Piles :

Mine de rien, je ne suis pas peu fière d'avoir casé dans un même billet un groupe de punk est-allemand, un débat de société sur le café, un satiriste de la Renaissance, un abominable cabotin, une cantate de Bach, un philosophe du 19e siècle et une chanson à boire, moué.


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Du démontage nécessaire de la séduction


Je voulais attendre un peu avant d'écrire un billet sur ce bouquin que j'ai achevé de lire il y a deux mois et qui m'a coupé le souffle (d'aucuns - mauvaises langues - diront qu'il n'est pas difficile de couper le souffle à une fumeuse, mais je suis au-dessus de ces provocations puériles). Il est donc intitulé Séductions du bourreau - Négation des victimes et a été publié fin 2010 par les Presses universitaires de France, dans la collection "Intervention philosophique".

J'en ai entendu parler un matin sur France Inter. Ce que j'ai retenu de l'interview écoutée ce jour-là d'une oreille un peu distraite, entre mon café matinal, la gardienne de l'immeuble qui sonnait à ma porte et un coup de fil de je-ne-sais-plus-qui, c'est que l'essai de Charlotte Lacoste était un démontage en règle du dispositif romanesque des Bienveillantes de Jonathan Littell. Et je dois avouer que c'est ce qui m'a donné envie de le lire, dans un premier temps : le plaisir annoncé de lire un bon dégommage de ce roman porté aux nues par pas mal de critiques à l'époque de sa parution, dans un enthousiasme que j'ai eu du mal à comprendre rétrospectivement quand j'ai moi-même lu le bouquin un an et demi plus tard.

Deux mots sur Les Bienveillantes : comme je l'ai déjà signalé ailleurs, je ne me serais sans doute pas plongée dedans si je n'avais pas écopé début 2008 d'un documentaire à traduire sur la sortie en Allemagne de ce roman (documentaire qui est d'ailleurs évoqué dans Séductions du bourreau - fin de la séquence émotion). Pourquoi ? D'une part parce que la fiction ne m'intéresse plus beaucoup depuis quelques années (et j'en suis désolée), et d'autre part parce que plus un bouquin fait parler de lui, moins j'ai envie de le lire, c'est mathématique. Pour autant, même si j'étais faiblement motivée, je n'avais pas d'a priori particulièrement négatif sur Les Bienveillantes quand je l'ai commencé - parce que la Shoah et la deuxième Guerre mondiale forment un pan de l'Histoire qui m'intéresse beaucoup à titre personnel et en tant que germaniste, et que je suis toujours prête à lire ce qu'un auteur peut avoir à dire sur le sujet.

Mais la lecture du roman de Littell a été un long pensum - le bouquin m'a fait l'effet d'une grosse tartine putassière et esthétisante, misant sur la délectation voire la fascination du lecteur pour le nauséabond, plutôt mal écrite qui plus est, avec une ambition littéraire démesurée (livrer au lecteur la vérité vraie sur la Shoah en épousant sur 900 pages le point de vue du bourreau nazi, à travers une oeuvre de fiction entendant créer un saisissant "effet de réel") pour un résultat somme toute assez loupé à mon sens. Bref, un roman prétexte, un roman poudre aux yeux, un roman surévalué, plus laborieux et pompeux que brillant, qui m'a laissé un sentiment de malaise indescriptible (et je me dois de préciser que ce n'est pas le caractère cru, violent et sadique (ou sadien) du bouquin qui m'a mise mal à l'aise - autant je rampe sous le canapé à la moindre scène un peu violente dans un film, autant je peux lire les pires horreurs sans ciller, c'est comme ça - non, c'était autre chose). Entendons-nous bien : je ne nie à personne (il ne manquerait plus que ça) le droit d'aimer ce roman ou de lui trouver un intérêt et même des qualités, mais j'ai tout de même du mal à suivre ceux qui y voient un nouveau Guerre et paix et je me reconnais plus dans les mots (un peu faciles, forcément) de Claire Devarrieux dans Libé : "Nuit et bouillasse" ; ou de Peter Schöttler dans Le Monde : "littérature de guerre et de gare".

Début mars, j'ai donc entamé Séductions du bourreau - qui n'a en fait rien d'un simple déboulonnage des Bienveillantes, même si l'oeuvre de Littell y occupe une place importante.

C'est d'abord un balayage très documenté de la littérature de guerre au 20e siècle. D'abord une remise en contexte des Bienveillantes dans une longue lignée de récits de guerre (fictions ou témoignages) qui privilégient la parole des bourreaux sans trop se préoccuper de celle des victimes (tellement peu glamour, faut dire). D'abord le démontage très fin d'une série d'impostures et des procédés qu'elles utilisent pour se donner l'apparence du "vrai" et du "réel". D'abord une analyse de la façon dont ces impostures ont tendu à ou tenté de s'imposer comme de fidèles reflets de la réalité dans l'inconscient collectif. De la première Guerre mondiale au Rwanda, en passant par l'Algérie et les Khmers rouges, le balayage est ample et passionnant, le démontage des clichés est minutieux et convaincant.

Et oui, il y a aussi de longs chapitres consacrés aux Bienveillantes. Aux "séductions du bourreau". Au détournement opéré des écrits d'Hannah Arendt, au dévoiement du concept de "banalité du mal" (j'aime bien le résumé-raccourci qu'en fait le laconique Spoiler sur son blog : "Chez Arendt : le mal est banal, dans le sens où Eichmann est juste un pauvre type. Il est stupide, il n'a pas d'éducation, pas de culture. C'est aussi ce qui ressort des Entretiens de Nuremberg de Goldensohn. Une bandes de brutes. Dans le sens dévoyé : le mal est banal, il est partout, en chacun de nous."). À la dépolitisation qu'entraîne cette conception qui veut que "le mal soit en chacun de nous". À la banalisation qu'induit l'esthétisation de l'horreur, qui met tout sur le même plan et produit des bourreaux chatoyants et funky, des bourreaux au fond implicitement innocents, voire des bourreaux qui se présentent eux-mêmes en victimes.

L'essai de Charlotte Lacoste est assez particulier. La rigueur universitaire y côtoie l'ironie mordante, que l'auteure manie plutôt bien. Parfois, on peut le regretter, cela ferait presque perdre un peu de force à son propos. Mais étant moi-même assez friande de vitriol, je n'ai pas trouvé ça gênant. On peut ne pas être d'accord avec toutes ses analyses - je ne la suis pas complètement sur Le Silence de la mer, même s'il faudrait que je relise ce bouquin qui reste un souvenir un peu lointain. On peut aussi trouver son propos moralisateur - je trouve pour ma part qu'il dessine en creux quelque chose comme une déontologie de l'écriture qui est très intéressante.

Je ne parle pas si souvent que ça ici des essais que je lis hors bouquins sur la traduction, parce qu'il est rare qu'ils m'enthousiasment à ce point et qu'ils me paraissent aussi riches. Séductions du bourreau a me semble-t-il été plutôt bien accueilli par la critique (Laurent Binet lui a par exemple consacré un article très enthousiaste, "Comment devient-on un bourreau ?"). On trouve cependant aussi des articles très acerbes, comme celui, intitulé "De la critique littéraire considérée comme un exercice de mépris", de Luc Rasson, un universitaire qui travaille également sur la représentation des deux guerres mondiales dans la littérature. Pour se faire sa propre idée, le mieux est (attention, banalité à tribord)... de lire Séductions du bourreau, ma foi. On peut aussi écouter l'auteure dans l'émission de France Inter "Comme on nous parle" le 23 février dernier (qui n'est du reste pas l'émission qui avait à l'origine attiré mon attention sur cet essai) ou dans un numéro du "Bien commun" diffusé sur France Culture quelques jours auparavant.




Présentation de l'éditeur :

Comment devient-on un bourreau ? Comment expliquer que dans les périodes sombres de l'histoire, des hommes ordinaires se transforment en assassins – criminels de bureau ou tortionnaires de terrain ? Cette question qui formait la clef de voûte des Bienveillantes, le best-seller de Jonathan Littell, revient comme un leitmotiv dans la production littéraire et artistique contemporaine, et elle y reçoit souvent la même réponse, en forme de syllogisme :

Tous les bourreaux sont des hommes ordinaires

Or les hommes ordinaires, c'est nous tous

Donc nous sommes tous des bourreaux.

De fait, on ne compte plus les auteurs qui, détournant la thèse de Hannah Arendt sur la banalité du mal ou celle de Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité, exploitent le motif du jaillissement du monstre (que tout un chacun nourrirait en lui-même), dédouanant d'autant les vrais coupables (qui ont simplement eu la malchance de pouvoir donner libre cours à leur nature destructrice…).

En se basant sur l'analyse d'une quinzaine d'ouvrages récents (romans, essais, pièces de théâtre, films), Charlotte Lacoste enquête sur les présupposés idéologiques des oeuvres qui mettent en scène la figure du meurtrier de masse (officiers nazis, génocidaires rwandais, tortionnaires en Algérie), et démontre qu'au gré d'une inversion radicale des valeurs, le bourreau se trouve aujourd'hui érigé en modèle d'humanité. C'est ce qui explique l'apparition, sur la scène artistique, littéraire et médiatique, de la figure mi-sublime mi-pathétique du bourreau gentilhomme, pris au piège des circonstances, sorte de meurtrier malgré lui, censé nous représenter tout un chacun, et nous révéler à nous-mêmes notre potentiel de destruction massive…

C'est contre ce traitement dépolitisant de la question du crime de masse que s'élève l'auteur de cet essai.


Ancienne élève de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, agrégée de lettres modernes, Charlotte Lacoste enseigne la littérature française du XXe siècle et la littérature comparée à l'université.




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Le jeudi, c'est citation (il paraît) #3


Sur une idée originale de Chiffonnette.



Dans le roman que je traduis, Translator's Revenge (en français ça devrait donner, si l'éditeur est d'accord, Vengeance du traducteur, mais les éditeurs consultent volontiers les contrôleurs de gestion ainsi que les représentants qui à leur tour consultent les libraires qui eux-mêmes... Bref, pour le titre français rien n'est joué, ça peut tout à fait devenir Panique à New York ou La Séductrice de Saint-Germain-des-Prés, voire pire encore.) Où en étais-je ?



Brice Matthieussent, Vengeance du traducteur, P.O.L., 2009


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Tics, manies et autres névroses (ép. 3)



Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l'entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de "déformations professionnelles" pour minimiser la chose, mais let's face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.




Ça se passe au cinéma. Une sortie entre amis, en amoureux, avec tata Suzanne, que sais-je.

Le film est bon, mauvais, quelconque, peu importe, finalement.

Tandis qu'apparaît le générique de fin, les spectateurs se redressent presque mécaniquement, s'étirent un peu, échangent un regard réjoui/perplexe/atterré (rayez la mention inutile) avec leur voisin, réunissent foulard, pull, imperméable, parapluie et sac à main, bref, se réveillent.

Le générique, souvent, est structuré en plusieurs parties. À un moment donné, la musique change, et un déroulant apparaît avec une succession de noms accolés à des métiers tous plus étranges les uns que les autres.

Là, généralement, les derniers spectateurs qui s'attardaient encore dans le moelleux de leur fauteuil se lèvent et se barrent tranquillou en prenant tout leur temps. C'est vrai, quoi, on n'est pas pressé.

C'est alors que retentit un "tss-tss" agacé.

Un "tss-tss" qui veut dire : "Tss-tss, vous me bouchez la vue en vous levant, magnez-vous !"

Un "tss-tss" qui, à ce stade de la projection, ne peut émaner que d'une personne : un traducteur de l'audiovisuel.

Car notre sujet d'étude est souvent atteint d'un syndrome qui survient de façon ciblée mais régulière à la fin des films et des séries : la générite.

Un syndrome qui, sans raison physiologique connue (mais la science y travaille en ce moment même), le cloue à son fauteuil de cinéma comme une moule à son rocher.

Un syndrome qui le pousse à hurler, quand sa moitié esquisse un geste vers la télécommande du lecteur de DVD une fois le film achevé : "NAAAAAAAAN ! ATTENDS !"

Car oui, le traducteur atteint de générite veut voir le générique jusqu'à la fin. Il veut voir QUI a traduit le film. QUI est l'auteur de ce sublime doublage, QUI a signé ce sous-titrage pourri, QUI a trop de la chance de traduire cette série géniale, QUI a récupéré ce documentaire super qui aurait mérité un autre traducteur (lui-même aurait fait beaucoup mieux, c'est clair).

Deux cas de figure se dégagent, à partir de là, qui peuvent eux-mêmes être subdivisés en sous-cas (oui-oui) :



1) Le nom de l'adaptateur figure à la fin du générique.


1.1) Scénario idéal : le traducteur en pleine crise de générite voit effectivement le nom de son confrère.

1.1.1) Il s'écrie : "Ah, je me disais bien que le sous-titrage/le doublage était pourri. Ça m'étonne pas, ça fait quinze ans que Machin n'a pas fait une traduction potable."
1.1.1.1) Eventuellement : Il se promet d'envoyer un CV au distributeur ou au labo le lendemain.

1.1.2) Il murmure : "Ouah, chapeau."
1.1.2.1) Eventuellement : il se promet d'écrire un petit mot gentil et confraternel au traducteur le lendemain.

1.1.3) Il hausse les épaules et dit : "Tiens, connais pas."


1.2) Scénario problématique : le traducteur en pleine crise de générite loupe le nom du traducteur.

1.2.1) Il insulte les débiles qui sont justement en train de quitter la salle de cinéma et lui ont bouché la vue à l'instant critique.

1.2.2) Variante : il insulte l'employé du cinéma occupé à ramasser les pots de pop-corn vides entre les rangées de sièges qui lui a bouché la vue à l'instant critique.

Ces deux variantes lui valent généralement un regard ahuri, choqué, voire inquiet, de la part des personnes ainsi injuriées.

1.2.3) Il n'a personne à insulter, il a simplement cligné des yeux au mauvais moment. Il s'en veut jusqu'au lendemain matin, mais peut tout de même se rattraper en éructant : "'Tain, s'ils laissaient le nom affiché plus d'une demi-seconde, aussi..."


1.3) Cas particuliers

1.3.1) Si le traducteur pousse le narcissisme jusqu'à aller voir/à regarder un film, un documentaire ou une série qu'il a lui-même traduit, les effets du point 1.2. et de ses sous-rubriques sont amplifiés environ 6,8 fois (moyenne issue d'une enquête détaillée menée par moi-même sur un échantillon représentatif composé de moi-même).

1.3.2) Même hypothèse que ci-dessus, mais le traducteur constate que son nom est mal orthographié, ou pire, que quelqu'un s'est emmêlé les pinceaux et a interverti les signatures de deux films différents. Le traducteur en pleine générite narcissique est alors pris de convulsions et décrète entre deux spasmes que sa vengeance sera terrible.



Illustration : cas 1.3.2). Oui, la vengeance de votre blogueuse dévouée sera TERRRRRIBLE, mouahahaha.




2. Le nom de l'adaptateur ne figure pas à la fin du générique.


2.1) Mais le nom du labo technique qui s'est occupé de l'incrustation des sous-titres ou du studio où ont été enregistrées les voix apparaît.

Le traducteur, saisi d'un sentiment d'intense déception, s'écrie au bord des larmes, la voix tremblante : "Maiseuh ! Ça leur ferait mal de mettre le nom de l'auteur ? Et le code de la propriété intellectuelle, c'est pour les chiens ?"


2.2) Il n'y a pas du tout de signature à la fin de l'oeuvre.

Le traducteur est tout aussi déçu et peut prononcer sensiblement les mêmes phrases qu'au point 2.1). Néanmoins, il est légèrement réconforté par une certaine Schadenfreude, puisqu'il peut se dire qu'il n'est pas le seul à avoir été oublié.

Là encore, si le traducteur atteint du syndrome de générite se trouve devant un film qu'il a lui-même adapté, les cas de figure 2.1) et 2.2) peuvent donner lieu à des réactions extrêmes. Notre conseil : éloignez tout objet contondant de l'environnement immédiat du traducteur et tendez-lui un Prozac (soyez prudent, il peut mordre).


2.3) La signature affiche, en tout et pour tout, la mention "SDI Media Group", "Softitler" ou "[French]".

Le traducteur sort alors le stock de tomates pourries qu'il conserve amoureusement sous son canapé et commence à bombarder l'écran du téléviseur. Notre conseil : laissez-le faire, il s'agit là d'une réaction saine et parfaitement normale. Vous pouvez même l'aider, si le coeur vous en dit (et si vous avez une télé de rechange).



Illustration : cas 2.3) avant l'envoi des tomates. Voir également ceci.




PS : Ce billet était dans mes brouillons depuis un bout de temps, mais j'avoue que l'élément déclencheur pour le terminer a été un récent échange à ce sujet par Facebook interposé entre plusieurs traducteurs/adaptateurs, dont voici un extrait (et oui, votre blogueuse dévouée fait indéniablement partie des plus atteints).



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Le billet-culpabilisation de l'année


- Racontez-moi tout. Ça a commencé quand, exactement ?

- Au printemps dernier, il y a à peine plus d’un an.

- Vous vous souvenez des circonstances précises ?

- Oui. Un billet sur le blog de Mademoiselle Caroline. Suivi d’un lien insidieusement planqué dans le titre même d'un autre billet publié le lendemain.

- Vous essayez de me faire croire que tout cela est de la faute de Mademoiselle Caroline ?

- Euh... Oui, oui, c’est ça. Mais elle s’est elle-même fait piéger totalement à l’insu de son plein gré, hein, zavez qu’à lire son billet. Le premier.

- Bon. Donc vous avez découvert chiémiara à cette occasion.

- Kié, on prononce Kié. Chie Mihara.

- Chie Mihara, bien. Et alors ?

- Je suis instantanément tombée sous le charme. Mieux, en fait, je suis tombée amoureuse.

- Amoureuse ? On parle bien de chaussures ?

- Oui, monsieur le juge. Amoureuse, je maintiens.

- Quel était l'objet de cette passion ?

- Kaili, monsieur le juge.

- Ah. Et ?

- Un amour déçu, malheureusement. Ce modèle précis était déjà épuisé partout, y compris sur les sites étrangers. Mais en explorant toutes ces boutiques maléfiques sur Internet, j'ai eu le temps de découvrir les autres créations de la marque. Et oui, j'en conviens, ça a un peu tourné à l'obsession.

- C'est là que vous avez craqué ?

- Non, j’ai attendu les soldes d’été, monsieur le juge. Parce que sinon, y avait pas moyen.

- Une initiative raisonnable qui vous honore. Et ?

- J’ai commandé une paire. Et puis une autre. Et une troisième début septembre.

- Trois en trois mois ?

- Oui.

- Vous aviez besoin de chaussures ?

- Euh... oui, c’est ça.

- Je veux dire, vraiment besoin ?

- Je n’avais plus de chaussures à bout ouvert pour l’été, c’était une situation extrêmement difficile à vivre, une sorte de calvaire quotidien, moral et physique, digne d’un film des frères Dardenne (au moins), surtout pour mes ongles vernis. Les dernières dataient de 2005 et j'avais dû les liquider car elles étaient en piteux état. Quant à la troisième paire – des escarpins fermés – elle était assortie à mon sac à main. Et puis une fois soldées, elles devenaient presque abordables, hein. Sans compter que le daim beige de la paire n° 2 était identique à celui des empiècements de la paire n° 3, et que les franges de la n°1 avaient la même forme arrondie que celles de la n°2. Or l'harmonie visuelle dans le placard à chaussures est une notion essentielle. C'est même une règle de vie à laquelle je ne peux pas déroger.

- Vos excuses sont pitoyables et vous avez l'air gravement atteinte, mais passons. Je suppose que vous faites un métier de représentation, où la tenue vestimentaire est importante ?

- Incontestablement. Répondre de chez moi aux mails d'un client sans porter les chaussures adéquates, c'est l'assurance de voir une commande me passer sous le nez. Et il ne me viendrait jamais à l'idée de faire des traductions en chaussettes, ça ne serait tout simplement pas professionnel.

- Il y a donc un enjeu commercial et déontologique ?

- Je crois qu'on peut le dire.

- Quand même, trois paires de la même marque ?

- Vous ne pouvez pas comprendre, monsieur le juge. Elles sont... On est... Enfin je veux dire, c’est le kif absolu, des chaussures comme ça.

- Le quoi ?

- C’est magique, quoi. Le confort fait chaussure.

- Avec des talons de 8 à 10 centimètres, vous vous foutez de ma gueule ?

- Vous savez que la créatrice est une ancienne podologue ? Elles sont faites pour crapahuter des heures avec, on n’a jamais mal aux pieds. Et puis elles sont beeeeelles.

- Ah oui ?

- Je reconnais que les modèles pour homme sont beaucoup moins convaincants. Et que certains modèles féminins ont une drôle de tronche.

- Hm-hm. Pourtant, je vois dans le dossier que vous avez revendu la troisième paire après l’avoir à peine portée. Ha !

- Le bout doré, monsieur le juge. Le bout doré. Une erreur d’appréciation, je n’ai jamais pu m’y faire. J’ai beaucoup pris sur moi pour me séparer de ces escarpins, néanmoins.

- Soit, mais tout de même... Ça aurait pu – ça aurait dû – vous servir de leçon. Or il semble que vous ayez récidivé. S’agissant de vos derniers achats, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

- Ça s'est passé sur priceminister. Elles m'ont fait de l’oeil, je vous jure, je crois même qu'elles m'ont parlé. "Des chaussures plates, ça sert toujours", qu'elles m'ont dit. "Tu n'en as plus pour l'été, d'ailleurs, c'est donc un achat... indispensable, non ?" Et puis ces escarpins fermés, beaux comme tout... Ce cuir marron à petits trous, comment vous dire... c'est... c'est... Rhhhhââââ.

- Je vous avertis, mademoiselle : l'orgasme, même chaussurier, est interdit en salle d'audience. Poursuivez.

- Une tuerie, monsieur le juge. 40 euros la paire. Neuves, même pas une éraflure sous la semelle, avec la boîte d'origine, les talons de rechange et le petit sac anti-poussière.

- 40 euros ? Mazette.

- N’est-ce pas ?

- Montrez-moi ça.

- Voilà, monsieur le juge.

- Moui, il y a de l’idée, c’est de la belle qualité. Et vous les portez, celles-là ?

- Rhôoui, tous les jours, monsieur le juge. Sauf quand je porte celles de l'été dernier, cela va de soi.

- Bien évidemment. Et vous êtes bien, dedans ?

- J’ai l’impression d’avoir de nouveaux pieds en plus d’avoir de nouvelles pompes.

- Bon-bon.

- Et puis elles sont beeeelles.

- Vraiment, vous trouvez ?

- Vous n’avez aucun goût, monsieur le juge.

- Soit. Ça va pour cette fois, mais n’y revenez pas.

- Je ne peux pas vous le promettre, monsieur le juge. J'veux dire... Enfin... Vous voyez, quoi. Mais je peux vous parrainer chez Spartoo, si vous voulez.

- Filez, j'ai dit !


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J'ai même rencontré des réalisateurs heureux


Si si.

Je crois que c'était la première fois que j'avais l'occasion de discuter avec môssieur le réal de la traduction de son docu. J'avais déjà traduit des fictions et des documentaires pour des boîtes de production (sans passer par l'intermédiaire "labo", donc), mais c'était toujours l'assistante du réalisateur qui s'occupait de la basse besogne consistant à superviser la traduction en français de l'Oeuvre en vue de sa diffusion en France. Ben oui, faut pas pousser.

Alors il faut l'avouer, c'était un peu rock'n'roll : tournage pas tout à fait bouclé encore le mardi (le montage on n'en parle même pas), écriture du commentaire à l'arrache, traduction en parallèle à mesure que le texte allemand et les images définitives prennent forme, récupérage de la vidéo sur une clé USB auprès d'un cadreur qui, ça tombe bien, voit le réal le mercredi et vient faire un tournage sur l'île Saint-Louis le jeudi, arrivée du texte allemand par petits fragments généralement vers 3 h du matin quand le réal tombe de fatigue et décide d'éteindre enfin son ordi, le tout pour une projection du docu à la chaîne française qui l'a commandé le samedi matin, au terme d'une semaine au rythme du coup assez infernal.

Le réal, il est allemand et il parle "très bien français", m'a dit mon contact de la boîte de prod. Là, si tu es méfiant comme moi, tu te dis : "Argh, nooooooon, mauvais plan, il va réécrire ma trad n'importe comment en ajoutant des fautes et des contresens partout." Mais en fait, non, on a (parfois) tort de ne pas faire confiance à l'intelligence et à la lucidité des gens (j'ai dit parfois). Il parle français suffisamment bien pour saisir une nuance et en suggérer une autre - à partir de l'allemand, sans se prononcer de façon péremptoire sur le français ; mais il ne prétend aucunement être bilingue, imposer des choix moches, voire erronés, ou réécrire les phrases à sa sauce.

Il a manifestement une affection particulière pour les mots, il est très attentif à leur sonorité, il se renseigne sur la rareté de tel ou tel terme français qu'il ne connaît pas, "parce que c'est un mot très rare en allemand, j'aimerais bien que ça le soit aussi en français". Il l'aaaaiiiime, son film, il le bichonne. Il a une voix de plus en plus enrouée à mesure que défilent les nuits semi-blanches et les paquets de clopes, ses chiens en ont marre qu'il soit enfermé dans son bureau en oubliant de les sortir, mais au final, après une ultime heure au téléphone vendredi passée à se creuser la tête ensemble sur trois mots pénibles, il est content. Content ! Heureux, presque, qu'il me dit.

Et moi aussi, je suis contente, en fait. J'aurais bien proposé d'alléger le commentaire de quelques longueurs - je l'ai fait à un ou deux endroits, et puis je n'ai pas osé aller plus loin, c'est plus difficile quand on est en contact direct avec l'auteur du commentaire d'origine qui tient beaucoup à chaque mot. Mais dans l'ensemble, je suis contente.

Non, ce n'était pas idéal, comme conditions de travail.

Mais c'était passionnant et je recommence quand tu veux. Pas cette semaine, juste, parce que là, si tu permets, je récupère.


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Entre deux


Oui, entre deux, ENCORE.

Dans une de ces périodes que je n'aime pas trop et qui reviennent périodiquement. Cette petite baisse de régime dans les commandes, cette chaîne Kulturelle qui me fait un peu moins vivre que d'habitude, cette idée géniale de clore l'activité libérale en plein dans le creux de la vague, cette nécessité de repartir en prospection, cette morosité persistante alors qu'il fait un temps pas dégueu dehors... Je vais un peu plus au cinéma que d'ordinaire, et c'est tant mieux, mais ce n'est pas ça qui va me faire vivre, boudiou.

Il faut agir. Et puisque j'arrête la traduction en libéral, c'est décidé, la prospection, cette fois, ce sera du côté de l'édition. Envie de changer un peu d'air, d'approfondir des styles et des écritures traduits en libéral au cours des dernières années, mais qui auraient aussi bien pu être des textes dits d'auteurs - des manifestes politico-esthétiques des années 20, des textes d'histoire de l'art, un récit de voyage... sans oublier quelques beaux livres de photographes, des livrets de CD et des articles pour des catalogues de festivals ou des revues qui font un tout petit début d'expérience pertinente, on y croit.

Prospection, donc. Dio mio, ça fait longtemps que je n'ai pas prospecté à grande échelle. Et de mémoire, je n'ai jamais tellement creusé l'éventualité de travailler régulièrement pour l'édition.

Or donc, j'ai refait un beau CV dépoussiéré qui tient en une page. Et puis je me suis dit : "CV ou plaquette ?" Nan parce qu'en traduction libérale, on ne démarche pas avec un CV, on démarche avec une chôlie brochure, c'est mieux, c'est plus "entreprise". Mais l'édition, on la démarche comment ? Rhhhâââ, toujours ce fichu statut d'auteur.

Petit aparté à ce sujet. J'ai identifié ce qui - entre autres - me faisait mal au coeur à l'idée de laisser tomber mon statut libéral initial. C'est un statut qui facilite un tout petit peu (j'ai dit un tout petit peu) les rapports avec les clients. Enfin je trouve, mais c'est peut-être totalement subjectif et lié à mes propres inhibitions et insuffisances. En libéral, on a un numéro de Siret, on tient une vraie compta, on s'emmerde avec des formulaires de TVA, on fait une déclaration fiscale 2035, on cotise à l'Urssaf - bref, on est officiellement une mini-entreprise. Toute petite, toute modeste, bien sûr, et sans les tracas d'une PME de 200 personnes, mais une mini-entreprise quand même. Une mini-entreprise qui démarche d'autres entreprises de tailles diverses. Ça ne nous met pas sur un pied d'égalité absolu, mais ça fait de nous des prestataires de services, officiellement. Disons que ça facilite le dialogue, dans une certaine mesure.

En auteur à 100%, ce n'est plus la même chose. Le statut d'auteur a ceci d'agréable qu'il est très léger à gérer au quotidien. Pas d'Urssaf, pas de compta obligatoire, pas de déclaration 2035, pas de formulaires de TVA (sauf si on y tient absolument). Mais il est tellement léger qu'on finit par ne plus le voir, tellement léger que les fonctionnaire des Impôts et de la Sécu ne le connaissent pas toujours très bien, tellement léger qu'il cadre très bien dans cette catégorie sociale créée par Anne Rousseau et Marie Rambach il y a une dizaine d'années : les intellos précaires.

Et c'est plus difficile de se comporter comme une entreprise quand on n'en a pas au moins les attributs officiels que tout le monde connaît. Fin de l'aparté.

Un CV, donc. Le faire tenir en une page, c'est mieux, y mettre un peu de couleur, c'est plus bô, trouver une accroche qui... accroche, en somme. En faire quelque chose à mi-chemin entre CV et plaquette commerciale, disons (je suis aussi convaincue que convaincante, je le sens). Check, on verra si l'accrochage a lieu.

Ajouter un petit portfolio pour montrer un peu ce qu'on sait faire. Quatre textes, dix pages en tout, c'est trop ? Je n'en sais rien.

Définir dans quel segment de l'édition prospecter. Pas dans la fiction, ce n'est pas pour moi. Soit elle est "de masse" et elle ne m'intéresse pas, je n'arrive pas à prendre au sérieux ce que je traduis. Ne me prends pas pour une snob, lecteur atterré de ce blog (quoique, tu n'aurais pas complètement tort) : j'ai tenté le coup avec Harlequin il y a quelques années. J'étais ravie d'être venue à bout du parcours du combattant propre à cette maison d'édition aussi mythique que rigolote - deux tests de traduction à plus d'un an d'intervalle sans signe de vie entre-temps, un coup de fil d'une directrice de collection, enfin, et un petit bouquin. Pleine d'enthousiasme et relativement inconsciente de ce qu'était un tarif d'édition acceptable à l'époque, j'ai sincèrement pensé que cette bluette sympathique allait apporter un changement bienvenu dans mon quotidien de traductrice. Résultat : au bout d'une semaine, je ne pouvais plus supporter mes deux personnages principaux, et les dix derniers chapitres (sur onze) ont été un long calvaire de deux mois. Sans parler du résultat : inintéressant au possible, encore plus formaté que l'original, l'humour en moins. Quant aux éditeurs type Bragelonne, Milady & Co., ce sont des univers qui ne me parlent pas du tout, dont les codes me sont inconnus et qui ne me passionnent franchement pas. Et puis bon, les tarifs sont assez calamiteux comme ça, pas la peine de participer au nivellement vers le bas (un nivellement se fait-il jamais autrement que vers le bas, by the way ?).

Soit elle est "de qualité", la fiction (je sais, tout est relatif, mais je ne suis que manichéisme honteux, aujourd'hui), et elle m'intimide, me met mal à l'aise, je n'ai pas envie de la traduire, elle est très bien comme ça... Sans parler du fait que les auteurs ont souvent "leur" traducteur attitré, ce parcours du combattant-là ne me tente que modérément. A force de ne plus lire de fiction ou très peu, on perd le feu sacré, semble-t-il.

Donc pas de fiction a priori.

En revanche, j'aime bien les essais de sciences humaines au sens large (sociologie surtout, politique, histoire, tout ça) ; le cinéma et l'audiovisuel, of course ; les beaux livres, les beaux-arts ; la musique sous toutes ses formes, la danse et le théâtre ; les biographies, les voyages et le tourisme. Côté ouvrages pratiques, il y a certainement des choses à creuser aussi, je ne suis pas contre un peu de déco ou de cuisine. Voire un peu d'informatique, de photo ou de fitness (si si).

Beau programme, non ?


Y a plus qu'à, en somme.


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Le jeudi, c'est citation (il paraît) #2


Sur une idée originale de Chiffonnette.



Je voudrais pouvoir faire ce qui me plaît - derrière le masque de "la folie". Ainsi : je composerais des bouquets toute la journée, je peindrais la douleur, l'amour et la tendresse, je rirais à gorge déployée de la stupidité des autres, qui s'exclameraient : la pauvre ! elle est folle (je rirais surtout de ma stupidité, je me construirais un monde qui, aussi longtemps que je vivrais, serait = en accord = avec tous les mondes). Le jour, l'heure ou la minute que je vivrais serait à moi et à tous. Ma folie ne serait pas une échappatoire au "travail" - pourquoi donc les autres m'ont-ils soutenue avec leur labeur ?

La révolution est l'harmonie de la forme et de la couleur, et tout existe et évolue répondant à une seule loi = la vie. Personne n'est détaché de personne - Personne ne lutte pour lui seul.

Tout est tout et un. L'angoisse et la douleur, le plaisir et la mort, ne sont qu'un processus pour exister. La lutte révolutionnaire dans ce processus est une porte ouverte à l'intelligence.


Lettre de Frida Kahlo (1952, peut-être), reproduite traduite dans Rauda Jamis, Frida Kahlo (1985).


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Pourquoi il ne faut pas trop attendre...


... pour faire le ménage dans son appareil photo :




Parce que sinon, on fait des cauchemars trois nuits de suite à cause d'une photo flippante qu'on avait un peu oubliée.



(Meuhoui, je sais, ce ne sont que des poupées. Enfin, leurs têtes dans du papier bulles, quoi.)


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