Installée


C'est ma nouvelle voisine d'en face, qui me fait coucou quand je sors prendre mon petit déj sur le balcon (ouais, le balcon est juste assez grand pour y poser une table et des chaises, la vie est belle en cette fin d'été).

Je lui trouve un petit côté "art soviétique" très funky, non ?




Bon, paraît qu'il s'agirait d'une statue réalisée par Alfred Marzolff, artiste local de la fin 19e/début 20e.

Lequel se fit construire à une époque une villa au coeur de Strasbourg.

Laquelle devait devenir plus tard le lycée où j'ai passé trois ans à la fin des années nonante.

Le monde est petit, mes amis, le monde est tout petit.

(Surtout à Strasbourg, oui, bon, d'accord.)


Et à part ça ?



Ben...





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Le jeudi, c'est citation (il paraît) #7


Sur une idée originale de Chiffonnette.


Et le vendredi, c'est déménagement ! Restons dans la thématique du moment...



- Allons, s'écria le parfumeur en descendant à son magasin et en parlant à ses commis, la boutique se fermera à dix heures. Messieurs, un coup de main ! il s'agit de transporter pendant la nuit tous les meubles du premier au second ! Il faut mettre comme on dit, les petits pots dans les grands, afin de laisser demain à mon architecte les coudées franches.

(...)

La perspective d'un bal anima les trois commis, Raguet et Virginie d'une ardeur qui leur donna la dextérité des équilibristes. Tous allaient et venaient chargés dans les escaliers sans rien casser ni renverser. À deux heures du matin, le déménagement était opéré. César et sa femme couchèrent au second étage. La chambre de Popinot devint celle de Célestin et du second commis. Le troisième étage fut un garde-meuble provisoire.


Honoré de Balzac, César Birotteau
1865



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Les menus plaisirs du déménagement


Caser le chapeau melon dans le même carton que les bottes de cuir...




... ça, c'est fait.



Et à 2h du matin, c'est une satisfaction incommensurable.

(Toi aussi, lecteur affligé de ce blog, envoie-moi tes idées de défis ludiques pour égayer cette dure semaine.)


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Brève flânerie poétique autour du mot "traduire"



Tandis que je repars manier le pinceau et humer le doux parfum de la Dulux Valentine Ultra Résist pour deux-trois jours, voici un billet linguistico-photographique qui vous est gracieusement offert par une lectrice-traductrice préférant garder l'anonymat, laquelle m'écrivait, le 8 août dernier :

J'ai une petite idée de billet ou de thème, en fait proche de tes extraits de bouquins sur le ciné, pour le principe. Je me suis dit que le mot "traduction" pouvait apparaître dans des contextes un peu différents de notre routine, intéressants à explorer. J'ai pensé à ça hier en visitant la maison-atelier de Rodin à Meudon, où sont surtout exposés des plâtres et autres projets de sculptures. Deux descriptifs disaient :



"Le céramiste Paul Jeanneney (...) collabora avec Rodin pour la traduction en grès émaillé de la figure de Jean d'Aire, l'un des Bourgeois de Calais. Tour de force technique étant donnée la taille de l'oeuvre."



et

"Les deux Cariatides connurent un vif succès et furent traduites en divers matériaux."



Je ne sais pas pourquoi, ça m'a mise en joie. Faut dire, un de mes jeux préférés consiste à introduire le mot "traduire" de manière clandestine dans mes traductions, quel que soit le sujet. Comme c'est trop facile, je pense le remplacer par le "chiroptère" appris récemment.

Du coup, j'ai pris une photo du Penseur accoudé dans ses rosiers en faisant exprès de l'enfermer derrière une grille, car j'aurais très bien pu le prendre en entier, de près et depuis l'intérieur du jardin.



Merci pour la balade, pour le Penseur et pour le coin de ciel bleu ! Et félicitations pour cette idée de nouveau défi à mettre en oeuvre (pardon, à traduire en actes) dans les commandes à venir...

Et qu'on se le dise : le concept de "blogueur invité" ne demande qu'à se développer chez Les Piles !


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C'est beau


Ça y est, il sort.

Quoi donc ?

1Q84*, bien sûr, de Murakami**. Les librairies l'annoncent pour le 25 août, c'est vous dire si c'est proche.

(*C'est dans ces cas-là que je suis contente d'écrire des billets, et de ne pas les déclamer à voix haute.)

(**Oui, je sais, il y a plein de Murakami(s). Mais vous aurez bien compris qu'il s'agit de ce gars-ci... euh non, de ce gars-là... enfin bref, pas de celui-ci.)


De temps en temps, comme ça, on assiste à des phénomènes littéraires mondiaux :

Et que je te publie en avant-première la couverture de l'édition anglaise...

Et que je me demande dans quel ordre traduire les chiffres et les lettres du titre en allemand... (en Allemagne, zont eu de la chance, il est dans les librairies depuis près d'un an déjà)

Et que j'informe mois après mois les lecteurs sur la date possible de sortie de la version italienne...

Et que je me vante que la version espagnole soit une des premières disponibles au monde...

Et que je t'interviewe le traducteur russe du bouquin, Dmitri Kovalenin...

Et que j'attends, j'espère, je veux une traduction française...

Et que j'intitule mon billet "Enfin !" quand la date de sortie de la version française est enfin officialisée...


C'est beau.


C'est beau quand le monde entier (hmm, presque) ATTEND UNE TRADUCTION. Je n'ai rien lu de Murakami et non, je ne compte pas avidement les jours qui nous séparent de la parution de la traduction française de 1Q84, mais ça me fait tout chaud au coeur.

Pour la peine, je vous colle le chouette article du Canard enchaîné paru il y a déjà plus d'un an sur le sujet.




En prime, vous pouvez aussi lire un article plus ancien intitulé "Mistranslating Murakami", où Dmitri Kovalenin parle de son travail.



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(Premier épisode et rappel du principe.)

Je l'avoue : à ma grande honte je n'ai pas lu La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Il fait partie des bouquins dont j'entends régulièrement parler en me disant : "Tiens, il faudrait que je me penche sur la question...", mais sans sauter le pas (et quel pas).

Il y a quelques semaines, la rediffusion sur France Inter d'un épisode de l'émission littéraire de Guillaume Gallienne "Ça peut pas faire de mal" consacré justement à La conjuration des imbéciles m'a servi de piqûre de rappel. Et j'y ai découvert cet extrait, dont je colle ici la version originale - vous pouvez écouter la traduction française de Jean-Pierre Carasso, lue par Guillaume Gallienne, à 17 minutes 50 environ dans le fichier audio ci-dessous (grand luxe, non ?). Le texte français est amputé de quelques phrases (cf. les parenthèses dans le texte anglais), j'ignore si c'est un choix de lecture de Guillaume Gallienne ou un choix d'adaptation radical de Carasso (ou un peu des deux).

(Pour ceux qui ne connaîtraient pas Jean-Pierre Carasso, ce monsieur a également sous-titré en son temps de nombreux films pour le cinéma - avec une marque de fabrique aussi curieuse que discutable : l'absence de points à la fin des phrases.)





When Fortuna spins you downward, go out to a movie and get more out of life. Ignatius was about to say this to himself; then he remembered that he went to the movies almost every night, no matter which way Fortuna was spinning.

He sat at attention in the darkness of the Prytania only a few rows from the screen, his body filling the seat and protruding into the two adjoining ones. On the seat to his right he had stationed his overcoat, three Milky Ways, and two auxiliary bags of popcorn, the bags neatly rolled at the top to keep the popcorn warm and crispy. (Ignatius ate his current popcorn and stared raptly at the previews of coming attractions. One of the films looked bad enough, he thought, to bring him back to the Prytania in a few days.) Then the screen glowed in bright, wide Technicolor, the lion roared, and the title of the excess flashed on the screen before his miraculous blue and yellow eyes. His face froze and his popcorn bag began to shake. Upon entering the theater, he had carefully buttoned the two earflaps to the top of his cap, and now the strident score of the musical assaulted his naked ears from a variety of speakers. He listened to the music, (detecting two popular songs which he particularly disliked,) and scrutinized the credits closely to find any names of performers who normally nauseated him.

(When the credits had ended and Ignatius had noted that several of the actors, the composer, the director, the hair designer, and the assistant producer were all people whose efforts had offended him at various times in the past,) there appeared in the technicolor a scene of many extras milling about a circus tent. He greedily studied the crowd and found the heroine standing near a sideshow.

“Oh, my God!” he screamed. “There she is.”

The children in the rows in front of him turned and stared, but Ignatius did not notice them. The blue and yellow eyes were following the heroine, who was gaily carrying a pail of water to what turned out to be her elephant.

“This is going to be even worse than I thought,” Ignatius said when he saw the elephant.

He put the empty popcorn bag to his full lips, inflated it, and waited, his eyes gleaming with reflected technicolor. A tympany beat and the soundtrack filled with violins. The heroine and Ignatius opened their mouths simultaneously, hers in song, his in a groan. The popcorn bag exploded with a bang. The children shrieked.

“What’s all that noise?” the woman at the candy counter asked the manager.

“He’s here tonight,” the manager told her, pointing across the theater to the hulking silhouette at the bottom of the screen. The manager walked down the aisle to the front rows, where the shrieking was growing wilder. Their fear having dissipated itself, the children were holding a competition of shrieking. Ignatius listened to the bloodcurdling little trebles and giggles and gloated in his dark lair. With a few mild threats, the manager quieted the front rows and then glanced down the row in which the isolated figure of Ignatius rose like some great monster among the little heads. (But he was treated only to a puffy profile. The eyes that shone under the green visor were following the heroine and her elephant across the wide screen and into the circus tent.)

For a while Ignatius was relatively still, reacting to the unfolding plot with only an occasional subdued snort. Then what seemed to be the film’s entire cast was up on the wires. In the foreground, on a trapeze, was the heroine. She swung back and forth to a waltz. She smiled in a huge close-up. Ignatius inspected her teeth for cavities and fillings. She extended one leg. Ignatius rapidly surveyed its contours for structural defects. (She began to sing about trying over and over again until you succeeded. Ignatius quivered as the philosophy of the lyrics became clear.) He studied her grip on the trapeze in the hope that the camera would record her fatal plunge to the sawdust far below.

On the second chorus the entire ensemble joined in the song, smiling and singing lustily about ultimate success while they swung, dangled, flipped and soared.

“Oh, good heavens!” Ignatius shouted, unable to contain himself any longer. Popcorn spilled down his shirt and gathered in the folds of his trousers. “What degenerate produced this abortion?”

“Shut up,” someone said behind him.

“Just look at those smiling morons! If only all of those wires would snap!” Ignatius rattled the few kernels of popcorn in his last bag. “Thank God that scene is over.”

When a love scene appeared to be developing, he bounded up out of his seat and stomped up the aisle to the candy counter for more popcorn, but as he returned to his seat, the two big pink figures were just preparing to kiss.

“They probably have halitosis,” Ignatius announced over the heads of the children. “I hate to think of the obscene places that those mouths have doubtlessly been before!”

“You’ll have to do something,” the candy woman told the manager laconically. “He’s worse than ever tonight.”

The manager sighed and started down the aisle to where Ignatius was mumbling, “Oh, my God, their tongues are probably all over each other’s capped and rotting teeth.”



John Kennedy Toole, A Confederacy of Dunces
Louisiana State University Press, Baton Rouge, 1980


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Sur place ou à emporter ?



Vous allez dire que je m'acharne.

Mais pas du tout, c'est juste que le chantier de peinture et les goûts alimentaires discutables de The Man aidant, j'ai beaucoup fréquenté les fast-foods ces temps derniers.

Bref, quand j'ai vu The Man revenir avec ça hier...




... je n'ai pas pu m'empêcher de lire "chicken pox" à la place de "chicken box". Ce qui fait une chouette petite varicelle à partager, pour les clients anglophones de McDo. Sympa pour les vacances en France, non ?


(Bon, OK, je suis de mauvaise foi : le concept est semble-t-il répandu et connu sous ce nom dans le monde anglo-saxon. Mais quand mêêêmeuh !)


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Une fantastique MirriAd de pubs à l'horizon



Il est rare qu'un texte de droit de l'audiovisuel m'inspire un billet pour Les piles - ou m'inspire quoi que ce soit, du reste. Mais là, quand même, j'ai fait gloups quand je suis tombée là-dessus dans ma trad.

Commençons par le commencement. Le placement de produit, vous connaissez ? En hyper-résumé, un annonceur et un producteur (télé ou cinéma) passent un accord pour que les produits de l'annonceur apparaissent dans un film ou une série. Ça fait de la pub à l'annonceur, qui, en échange, soit, verse des sous qui contribueront à financer la production audiovisuelle, soit fournit du matériel portant sa marque qui sera du coup bien visible dans le programme.

Cette pratique ne date pas d'hier ; regardez ce petit résumé vidéo de l'histoire du placement de produit aux Etats-Unis, c'est tout à fait édifiant :




Par exemple, si vous avez remarqué, à force, que les produits Apple étaient omniprésents dans tout un tas de séries et de films, sachez que ce n'est pas du tout un hasard : la société de Steve Jobs est la reine du placement de produit.




(D'ailleurs, le bruit court que la Pomme n'aurait même plus besoin de nos jours de payer pour apparaître dans les films : son image de branchitude absolue fait que tout le monde veut du matériel Apple pour faire style dans ses programmes audiovisuels et cinématographiques. Fin de la parenthèse cidrée.)

En 1998, le film The Truman Show se moquait au passage de cette pratique, et c'était rigolo :




Bon, mais tout ça, c'est au Stèïts.

Pendant longtemps, en Europe, l'ancienne Directive Télévision sans frontières interdisait implicitement le placement de produit - implicitement, parce qu'elle condamnait surtout le brouillage des frontières entre film/série/émission et publicité, et interdisait la publicité clandestine.

En même temps, c'était un peu hypocrite, cette histoire : on pouvait diffuser les séries US bourrées de placements de produits, mais pas utiliser cette technique dans des fictions européennes. Hmm.

Je vous la fais courte : petit à petit, la jurisprudence aidant, la généralisation du placement de produit dans les films faisant son chemin et le lobbying (j'imagine) se faisant pressant, on s'est dit qu'il était temps de dépoussiérer tout ça.

La Directive Services de médias audiovisuels est passée par là (remplaçant la Directive Télévision sans frontières, donc), et le placement de produit est désormais admis dans l'Union européenne (sauf pour le tabac et les médicaments, et sauf dans les programmes pour enfants, les émissions d'actualité et les documentaires). La France a par exemple autorisé à son tour le placement de produit l'an dernier.

Voilà pour le résumé express (si vraiment le sujet vous passionne, vous pouvez consulter cet article récapitulatif un peu longuet.)

Les agences de pub sont sur le coup - normal, quoi. Mais elles développent aussi de nouveaux concepts qui font froid dans le dos (c'est là que mon GLOUPS intervient, lecteur dont la patience m'étonnera toujours de ce blog).

C'est le cas de MirriAd, un des leaders britanniques du placement de produit.

Son idée ? Puisque les téléspectateurs ont compris que leur télécommande permettait de zapper les coupures publicitaires, et puisque personne n'aime subir une bannière criarde sur un site de vidéo à la demande, on va plutôt incruster numériquement des produits de marque en postproduction dans les films. C'est-à-dire, concrètement, rajouter des éléments visuels publicitaires dans l'intrigue. Exemple : la table du petit-déjeuner du Cosby Show semble un peu vide ? Qu'à cela ne tienne, on va poser un paquet de Special K dessus. Si si, regardez :




C'est bien fait, hein ?

Et le fin du fin ? "Ce nouveau système permet d’adapter la publicité dans les vidéos suivant le pays de diffusion et le public qui regarde la vidéo. De plus il est possible de générer de nouveaux revenus publicitaires grâce aux anciens DVD en y insérant des objets à des fins publicitaires." (Source).

Génial.

J'ai l'esprit certainement mal tourné et alarmiste, mais ça me fait vraiment flipper, ce genre de choses. Merde, ça pose quand même quelques problèmes, ce concept, non ? Qui autorisera le placement d'emballages Pizza Hut ou de logos Mercedez dans les films et les séries après coup ? Le réalisateur ? Le producteur ? Le diffuseur ? Le site de MirriAd n'est pas très précis à ce sujet - il parle de "content owner", ce qui peut désigner des gens très différents selon les situations... et pas forcément l'auteur original de l'oeuvre, surtout pas dans le cas des productions américaines. Et quand on achètera un DVD en Allemagne, aux Etats-Unis et en Espagne, alors, on aura trois films différents, visuellement parlant, avec des pubs adaptées au public cible qui feront couleur locale (mais couleur locale pour le spectateur, hein, le film, on s'en fout) ? Alléchant, tout ça, dites donc...

Mais bon, là où je suis vraiment, vraiment, vraiment catastrophiste, sans doute, c'est quand je trouve que ce truc me rappelle furieusement le boulot de Winston Smith dans 1984.


Winston composa sur le télécran les mots : « numéros anciens » et demanda les numéros du journal le Times qui lui étaient nécessaires. Quelques minutes seulement plus tard, ils glissaient du tube pneumatique. Les messages qu’il avait reçus se rapportaient à des articles, ou à des passages d’articles que, pour une raison ou pour une autre, on pensait nécessaire de modifier ou, plutôt, suivant le terme officiel, de rectifier.

Par exemple, dans le Times du 17 mars, il apparaissait que Big Brother dans son discours de la veille, avait prédit que le front de l’Inde du Sud resterait calme. L’offensive eurasienne serait bientôt lancée contre l’Afrique du Nord. Or, le haut commandement eurasien avait lancé son offensive contre l’Inde du Sud et ne s’était pas occupé de l’Afrique du Nord. Il était donc nécessaire de réécrire le paragraphe erroné du discours de Big Brother afin qu’il prédise ce qui était réellement arrivé.

De même, le Times du 19 décembre avait publié les prévisions officielles pour la production de différentes sortes de marchandises de consommation au cours du quatrième trimestre 1983 qui était en même temps le sixième trimestre du neuvième plan triennal. Le journal du jour publiait un état de la production réelle. Il en ressortait que les prévisions avaient été, dans tous les cas, grossièrement erronées. Le travail de Winston était de rectifier les chiffres primitifs pour les faire concorder avec les derniers parus.

Quant au troisième message, il se rapportait à une simple erreur qui pouvait être corrigée en deux minutes. Il n’y avait pas très longtemps, c’était au mois de février, le ministère de l’Abondance avait publié la promesse (en termes officiels, l’engagement catégorique) de ne pas réduire la ration de chocolat durant l’année 1984. Or, la ration, comme le savait Winston, devait être réduite de trente à vingt grammes à partir de la fin de la semaine. Tout ce qu’il y avait à faire, c’était de substituer à la promesse primitive l’avis qu’il serait probablement nécessaire de réduire la ration de chocolat dans le courant du mois d’avril.

(...)

Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour.



George Orwell, 1984
Traduction : Amélie Audiberti

En version originale, c'est par là.



Et bientôt dans vos musées : le placement de produit pictural.




(Source de cette merveille.)
Nan mais c'est vrai, quoi : tous ces beaux espaces publicitaires qu'on n'utilise pas, c'est une honte !


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Gloire au come-back des guibolles


Ce blog - vous le savez - est constamment à l'affût des tendances marquantes de la société contemporaine. Et c'est à Strasbourg, lecteur toi aussi trendsetter de ce blog, que j'ai repéré il y a une dizaine de jours le grand come-back de l'été.

Quand c'est arrivé, j'étais tranquillement assise sur un banc avec The Man, en train de savourer l'ultime clope du soir au terme d'une journée de peinture asphyxiante.

C'est là qu'il est passé, lui, le djeunz, 15-16 ans à vue de nez, avec son téléphone de djeunz collé à son oreille de djeunz, sa dégaine de djeunz, son t-shirt de djeunz fan de foot, son ton de djeunz et son langage de djeunz (cherchez pas, j'avais oublié de désactiver le mode vieille conne).

Comme il parlait fort malgré l'heure tardive, j'ai entendu de loin des bribes de sa conversation. Sa syntaxe et sa grammaire étaient approximatives, et son discours était ponctué de moult zyva.

Et puis c'est arrivé, juste quand il est passé à notre hauteur. Je vous jure, il était à moins d'un mètre, pas d'erreur possible : il l'a dit.

"Je suis à guibolles."

(Enfin, plus précisément : "Chuis à guibolles, là, j'ai garé la caisse.")

Une sorte d'alléluia teinté d'orgasme linguistique s'est déclenché dans ma tête et j'ai béni le djeunz avec son portable de djeunz collé à son oreille de djeunz, sa dégaine de djeunz et sa syntaxe approximative.

Si ce mot éminemment chou et pittoresque revient à la mode, mes amis, le monde n'est peut-être pas perdu.


Non-non, ne me remerciez pas pour cette exclu, ça me fait plaisir.



(Vous, je ne sais pas, mais moi, "guibolles" m'évoque instantanément ça :)






(Il y a quelques guibolles chez Renaud aussi, du reste.)


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Le jeudi, c'est citation (il paraît) #6


Sur une idée originale de Chiffonnette.


L'avantage, quand on fait ses cartons, c'est qu'on retombe sur des auteurs qu'on a beaucoup aimés et un peu oubliés (ce qui est bien triste, dans le cas présent).



Ah ! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, que l'apparence et que, seules, les formes extérieures éblouissent, ne peuvent pas se douter de ce que le beau monde, de ce que "la haute société" est sale est pourrie... On peut dire d'elle, sans la calomnier, qu'elle ne vit que pour la basse rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné que très rarement de voir que l'amour s'y accompagnât d'un sentiment élevé, d'une tendresse profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou de pitié, qui en font une chose grande et sainte.


Octave Mirbeau, Le Journal d'une femme de chambre
1900


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Il ne faut pas croire tout ce qu'on lit


C'est un beau portrait que publiait il y a quelques semaines L'Hebdo, un magazine suisse. Un beau portrait d'un grand monsieur, Olivier Le Lay, labellisé d'entrée de jeu "star des traducteurs" dans le titre de l'article. Un beau portrait, qui m'a pourtant laissé une impression bizarre (grand merci à M. qui m'a signalé ce papier, au passage).

Quand je dis "un grand monsieur", ce n'est pas une formule comme ça pour faire style Michel Drucker recevant Jean-Paul Belmondo dans son émission du dimanche joli. Olivier Le Lay, parmi de très nombreuses traductions d'auteurs allemands réputés casse-gueule, s'est attaqué il y a quelques années à la retraduction du Berlin Alexanderplatz de Döblin, un monument littéraire dont le style frénétique, grouillant, fragmenté, expressionniste-mais-de-loin-pas-que, et la construction aux multiples ramifications sont déjà un défi (jubilatoire) pour le lecteur, alors autant dire que la traduction d’un tel roman doit vous mettre dans un drôle d’état (voir le billet de Pierre Assouline publié à l'époque par ici).

En d'autres termes : respect.

Alors, quid de cet article ? Passionnant, oui, de découvrir le parcours de germaniste d'Olivier Le Lay. Passionnant d'apprendre comment il travaille. Passionnant de savoir qu'il "li[t] des textes connivents, qui [lui] semblent entrer en résonance, sans [qu'il] sache bien pourquoi, avec le récit [qu'il] tradui[t] justement", et que Berlin Alexanderplatz l'a amené à se repencher sur Céline, Cendrars et Jean-Jacques Schuhl. Passionnant de lire l'évocation de ses séances de travail avec Peter Handke et Elfriede Jelinek. Olivier Le Lay travaille visiblement tout en subtilité et s'imprègne jusqu'au bout des doigts des auteurs qu'il traduit. Olivier Le Lay est manifestement tout sauf un imposteur, et c'est réjouissant de lire les propos de ce passionné tendance monacale.

Mais bizarrement, ce n'est pas ça, je trouve, qui frappe à la première lecture.

L'image qui m'est venue à l'esprit, elle ressemble peu ou prou à celle-là (oui, toujours la même - mais sans le second degré, cette fois) :


Petit florilège ?


"A Saint-Brieuc, on est loin, très loin de Paris. Poussés par le vent de l’Atlantique, les nuages filent à toute allure vers l’intérieur des terres. Sous ce ciel qui ne reste jamais en place, Olivier Le Lay, lui, affiche la tranquillité de celui qui sait qui il est et d’où il vient: un traducteur vivant de sa passion et qui n’a pas besoin de la vivre ailleurs que sur les bords de l’océan, où il vit le jour en 1976."

"Son bonnet noir enfoncé jusqu’aux sourcils, le visage éclairé d’une belle pâleur, celle des êtres animés par un feu intérieur, ..."

"Dans son duplex aux parois tapissées de livres, où il vit la solitude des éveillés, ouverte au monde et aux autres donc..."

"Lorsqu’il travaille, le traducteur reconnaît faire le vide autour de lui. Les femmes de sa vie ont dû s’en accommoder. Ou pas. "




Stop, c'est bon, on a toute la panoplie : la côte qu'on imagine sauvage, le ciel avec ses nuages tumultueux parfaitement en accord avec la nature tourmentée du traducteur, la solitude, la passion, la pâleur (romantique ou post-moderne, c'est comme on veut), les livres pour seuls compagnons, le feu intérieur, l'homme retiré du monde... Et en fin de compte, j'ai terminé ce portrait avec le sentiment d'avoir lu la présentation d'un écrivain romantico-maudit, bien plus que d'un traducteur. Du reste, le traducteur littéraire vu par les médias est quand même souvent, si possible, seul et solitaire, habité et tourmenté, et puis rassasié par sa seule passion des mots, tant qu'à faire (d'ailleurs, Olivier Le Lay n'accepte pas plus d'une traduction par an, explique-t-il).

Ou comment alimenter une image des traducteurs, romantique à souhait, qui a décidément la vie dure... Et éviter soigneusement et systématiquement de replacer les "stars" (appelons-les comme ça puisque l'article le fait) dans un début de morceau de contexte plus global de la traduction d'édition.

Honnêtement, combien de traducteurs peuvent se reconnaître dans ce portrait ?

"Une traduction par an", par exemple, ça n'amène aucune question ? (moi, lecteur lambda, je me dis : soit la traduction est un métier qui paie quand même drôlement bien (qui dit "star", dit pèze, non ?), soit le traducteur est un être hybride fait de chair et de papier qui vit de mots et d'eau fraîche, soit encore c'est une feignasse)

Ce luxe infini qui consiste à "prendre le temps", ça n'étonne pas non plus ? (vas-y, confrère traducteur, va expliquer à ton éditeur que tu vas prendre un an pour lui traduire ses 300 feuillets, tu verras la tête qu'il fera)

Ces rapports visiblement parfaitement harmonieux avec le monde de l'édition, c'est le lot de tout le monde ?

Etc.


Mox's Blog, une autre image de la traduction littéraire...


On me dira : "C'est un portrait, le portrait d'un traducteur d'exception est forcément exceptionnel et n'a aucune vocation à être généralisé. "

Oui, bien sûr.

Et puis c'est bien, je le dis sincèrement, c'est bien de publier des articles positifs qui parlent du sacerdoce que peut être la traduction, du temps et du travail qu'elle requiert, de la compétence et de la sensibilité qu'elle exige.

Mais ça me rappelle une discussion que j'ai eue il y a quelques mois avec un couple d'amis non-traducteurs au sujet de La Femme aux cinq éléphants, ce documentaire consacré au parcours hors du commun à différents points de vue de Svetlana Geier, traductrice de Dostoïevski en allemand et sacré phénomène elle aussi, dans un autre genre. J'ai eu un petit choc quand un de mes interlocuteurs m'a dit : "C'est marrant, je ne savais pas que les traducteurs littéraires travaillaient comme ça, sur une machine à écrire et en dictant leurs phrases à une secrétaire."

Tu m'étonnes, Elton.


Le traducteur au travail en 2011.



À métier mal connu, images d'Epinal tenaces.

C'est comme ça qu'on se retrouve avec 433 (à ce jour) commentaires à la suite du récent article de Pierre Assouline intitulé "Les traducteurs doivent sortir de l'ombre" dont à vue de nez et très approximativement 1/3 de joyeuses trolleries, 1/3 de messages reflétant une profonde méconnaissance de ce qu'est la traduction et 1/3 d'interventions de traducteurs essayant de faire de la pédagogie...

Mais qui lit ces interventions-là à part votre blogueuse dévouée et quelques acharnés ?

Ce qui compte, c'est le billet.

L'article, quoi.

Bref, lisez-le, ce portrait d'Olivier Le Lay. Il est enthousiasmant et il nous apprend qu'un traducteur peut encore exercer son métier en prenant le temps de peser chaque virgule et en laissant l'œuvre étrangère déployer son univers peu à peu jusqu'à imprégner son quotidien - même s'il faut pour cela être une "star" de la traduction. Et puis il nous fait découvrir la belle âme qui se cache derrière certaines des meilleures traductions littéraires de l'allemand vers le français, le genre de découverte qui fait toujours plaisir.

Mais lisez aussi, par exemple, sur l'excellent blog "Et voilà le travail" l'interview de Judith qui réécrit des romans à l'eau de rose dont quelques titres doivent sortir de la fabrique H.

Et en bonus, consultez ce chouette billet dessiné de Maya.



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