Je suis passée devant cette affiche à plusieurs reprises dans le métro ces derniers temps (oui, car je suis encore très parisienne malgré mon récent déménagement, lecteur tout perdu de ce blog, d'ailleurs j'étais à Paris pas plus tard qu'avant-hier rapport au fait que c'était l'anniversaire de The Man - joyeux anniversaire, mon amour - et qu'il était impensable de louper ça, tu l'auras bien compris, lecteur compréhensif de ce blog, même au prix d'une parenthèse interminable que je ferais bien quand même de penser à refermer à un moment ou à un autre, tiens, par exemple maintenant) en me demandant ce qui clochait.




"Le Lac des cygnes de Piter Tchaïkovski."

Piter...

Mais pourquoi Piter, en fait ?

On l'a toujours appelé Piotr, à ce que je sache, non ? (Пётр, quoi !) Alors Pierre, si on veut, à la limite, mais pas Piter, non-non-non.

J'ai réfléchi. Intensément. Pendant 2 min 30 au moins.

Je n'ai trouvé qu'une explication foireuse. Ou deux. Ou trois, tiens.



La troupe du Saint-Pétersbourg Ballet Théâtre, quand elle est programmée quelque part en dehors de la Russlandie, elle envoie un dossier de presse bilingue, moitié en russe, moitié en anglais.

(Si ça se trouve.)

Dans le dossier de presse en anglais, les gens de la Russlandie, ils ont traduit Пётр par Peter.

(Peut-être.)

Les gens du Palais des Congrès, ils ont pris le dossier de presse en anglais et ils ont transcrit Peter en Piter.

(Non, ça ne tient pas debout.)



Ou alors, les gens du Palais des Congrès, ils communiquent exclusivement par téléphone et en anglais avec les gens de la Russlandie.

(Improbable, mais pourquoi pas.)

Et bon, le Palais des Congrès, leur créneau habituel c'est plutôt les congrès annuels de proctologie, pas tellement la danse classique.

(Ça, par contre, c'est indéniable.)

Du coup, quand on leur annonce en anglais un ballet de "Peter Tchaikovsky" entre un salon de la voiture de collection et le quinzième concert d'adieu d'Aznavour, ils transcrivent en phonétique. Et ça donne Piter, quoi.

(Non ?)



Ou alors, il y a un compositeur contemporain qui a pris le pseudo de Piter Tchaikovski et qui a composé un nouveau Lac des cygnes.

(Je ne sais pas pourquoi, j'y crois moyennement.)



Bon, bref, ils sont nuls.



En bonus : Le Lac des cygnes réinterprété par les Ballets Trockadero de Monte Carlo et ses hommes en tutu aussi balèzes que rigolos, que votre blogueuse dévouée a loupés à Paris en 2009 et aimerait bien voir un jour en vrai.




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Cher client,


1. Quand vous me contactez pour une traduction, ignorez superbement les lignes "langues de travail" de mon C.V. : je suis traductrice, donc par définition, je traduis depuis et vers toutes les langues européennes - voire plus, si affinités.

2. Proposez-moi d'emblée une mission d'interprétation : ça me fera plaisir d'essayer un métier qui n'est pas le mien (je suis inscrite sur les listes d'attente de "Vis ma vie" depuis des années).

3. Ne prenez pas la peine de me demander si la physique nucléaire ou le droit fiduciaire indien font partie de mes domaines de compétence : il va de soi que je suis en mesure de traduire n'importe quel document sur n'importe quel sujet, surtout s'il est hyper-spécialisé.

4. Ne prenez pas non plus la peine de m'indiquer pour quand vous avez besoin de cette traduction : étant extralucide, je le devinerai toute seule sans problème.

5. Si un projet de traduction arrive sur votre bureau un lundi, attendez le vendredi avant de m'appeler pour me le proposer : un délai de traduction réduit est habituellement synonyme de qualité accrue.

6. D'une manière générale, privilégiez le vendredi soir après 20 h pour me contacter : c'est le moment où je suis le plus disponible pour parler boulot.

7. Ne vous cassez surtout pas la tête à regarder en deux clics combien de mots ou de signes comporte votre texte : "à peu près 10 pages", c'est extrêmement précis et parlant pour moi.

8. Ne soyez pas surpris que j'aie des disponibilités, là tout de suite, pour traduire votre documentaire urgent de 90 minutes en cinq jours : dans la mesure où nous n'avons pas travaillé ensemble depuis un an, il est évident que j'attendais votre appel et que je vous avais justement réservé ma semaine.

9. Surtout, surtout, n'abordez pas la question du tarif dans la conversation : j'en déduirai que vous disposez d'un budget illimité et je suis prête à parier que j'aurai raison.

10. Dans le cas contraire, ne manquez pas de me faire remarquer que mon tarif est trop élevé : il se trouve que j'ai gagné au loto et que je travaille pour le plaisir. En conséquence, je baisse mes prix de bonne grâce, il suffit de demander.

11. Dans la mesure du possible, débrouillez-vous pour que le texte à traduire soit 1. une photocopie de fax ; 2. en caractères minuscules et illisibles ; 3. impossible à passer dans un logiciel de reconnaissance optique de caractères : ça me facilitera la vie comme vous n'avez pas idée (j'attribue des points de bonus, pour l'allemand, si vous m'envoyez un texte en gothique).

12. Si vous avez des consignes particulières pour cette traduction ou des normes spécifiques à respecter, ne me les transmettez surtout pas : là encore, je les devinerai par moi-même et ça nous fera gagner du temps.

13. Si vous remaniez votre texte en cours de traduction, ne manquez pas de m'envoyer la version n° 1, puis la n° 2, puis la n° 3 et ainsi de suite jusqu'à la n° 27 dans la même demi-journée : outre le fait que j'adore suivre à la minute près vos états d'âme, il est beaucoup plus amusant de corriger, re-corriger, re-re-corriger, etc. que de faire toutes les modifications en une fois.

14. Si vos propres délais changent en cours de route, inutile de m'en informer trop tôt : j'aime travailler dans un climat de panique absolue et faire des nuits blanches.

15. Si vous ne connaissez rien à la traduction/aux langues/au domaine de spécialité concerné, assurez-vous que vous serez le seul à relire le texte que je vous rendrai (au besoin avec l'aide de Google Traduction) : vous serez le mieux à même de juger de sa qualité et saurez, à n'en pas douter, y ajouter quelques fautes de français du meilleur effet.

16. Ne me renvoyez surtout pas la version relue et éventuellement corrigée de mon texte avant impression ou diffusion : j'avais traduit au pif les passages que vous avez modifiés et puisque mon nom figure à la fin du texte/du film, je n'ai aucune raison de vouloir m'assurer de la qualité de ce qui m'est attribué.

17. Si vous m'envoyez vos corrections, ne vous embêtez pas à les mettre en évidence d'une façon ou d'une autre : j'adore jouer au jeu des sept erreurs sur trente pages, et d'ailleurs, je connais le texte par coeur.

18. Ne tenez pas compte du délai de paiement qui figure sur ma facture : il n'est là qu'à des fins décoratives.

19. Si je vous adresse une attestation de traduction à tamponner et à signer avec une enveloppe pré-timbrée pour la réponse, ne vous donnez pas la peine de me la renvoyer et jetez le tout à la poubelle : j'aime bien mettre sous enveloppe de la paperasse inutile et gâcher des timbres.

20. Enfin ne manquez pas de m'inscrire automatiquement sur toutes vos listes de diffusion commerciales : cela m'intéressera au plus haut point de savoir que votre concessionnaire à Dieppe propose à partir du 1er octobre une promotion inédite sur les camping-cars diesel.

Bien cordialement,



La moutarde qui monte parfois au nez de votre traductrice chérie.





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ImpÉcr #1


Oh, rien de grave, juste une nouvelle lubie de votre blogueuse dévouée toujours atteinte de collectionnite aiguë. N'hésitez pas à m'envoyer vos trouvailles de sous-titres qui parlent de traduction si le coeur vous en dit (sinon, je continuerai à collectionner les mises en abyme aussi bizarres qu'inutiles toute seule dans mon coin, na d'abord).

Ci-dessous : Inglourious Basterds (Quentin Tarantino, 2009), 2 Days in Paris (Julie Delpy, 2007) et Le seigneur des anneaux - La communauté de l'anneau (Peter Jackson, 2001).







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En traduction de documentaires, on nous demande parfois à nous, adaptateurs, de proposer des titres pour les programmes qu'on traduit. Pas toujours, c'est variable. La Chaîne-Kulturelle-qui-me-fait-vivre trouve ses titres toute seule comme une grande avant même de faire traduire les programmes. La chaîne de télé-réalité qui me faisait vivre à une époque avec sa jumelle de presque télé-réalité se débrouillait aussi sans faire appel aux traducteurs, entre jeux de mots faiblards assumés et idées parfois pittoresques...


"Nice House, Shame About the Garden" : "Ciel, mon jardin !"
"Build a New Life in the Country" : "Tous au vert !"
"Location, Location, Location" : "Toit, toit, mon toit"
"Diva on a Dime" : "Fauchée mais bien fringuée"
"Yummy Mummy" : "Des mamans dans le vent"
"Risking it all" : "Leur petite entreprise"

... mais aussi idées plus, disons, plates...


"How It's Made" : "Comment c'est fait"


(Wow !!!!)

... voire, douteuses :


"Spendaholics" : "La fièvre acheteuse"

(Moi, ça me fait rire.) (Il m'en faut peu.) (Bref.)

En revanche, la chaîne du service public qui s'allume quand on appuie sur la touche 5 de sa télécommande, elle, elle aime bien demander aux traducteurs de proposer des titres.

Trois titres, tant qu'à faire.

Et le brief artistique de ladite chaîne précise:



Alors honnêtement, ce n'est pas du tout mon truc, les titres "courts, drôles, percutants à la Libé" ; je me sens aussi inspirée dans cet exercice qu'une poule devant un couteau. Et puis je me garde ça pour la fin, bien sûr, histoire de ne plus avoir le temps de remettre au lendemain. Mais je suis bonne pâte, hein, alors je les propose quand même, mes trois titres, même si je doute fort qu'ils soient très très Libé-compatibles.

Donc pour le docu intitulé en VO "Moray Eels - Alien Empire" (pour faire peur, parce qu'elles sont trop méchantes, les murènes), j'ai soumis consciencieusement mes trois pôv' propositions :




Et pour celui qui parlait des gros méchants prédateurs et de leurs armes, et faisait partie d'une série animalière intitulée "Superprédateurs" (mais on ne m'avait pas dit que c'était un épisode d'une série, sinon j'aurais peut-être cherché différemment), je m'y suis collée aussi :




(Bon, c'est sûr, faut que ça plaise. Et c'est sûr aussi, ça ressemble plus au bulletin annuel de l'amicale des taxidermistes de Combloux-en-Chassard qu'à la une de Libé.)

En tout cas, le résultat des courses, au vu du programme de la chaîne, confirme l'idée développée ici même par votre blogueuse dévouée : ce sont bien les diffuseurs qui choisissent les titres.

Et quels titres.





Donc, récapitulons :

"Murènes".

"Les armes".


Ah ouais, quand même. Ils vont être contents, chez Libé.



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Nièce M. : cinéfille et durassienne précoce



« Il est très beau, l’autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble. Avant même qu’ils se soient fait quoi que ce soit on sait que ça y est, c’est lui. C’est ça qui est formidable, on le sait avant elle, on a envie de la prévenir. »

(Marguerite Duras, récit d'une séance de cinéma dans Un barrage contre le Pacifique.)






« Alors lui, là, on peut déjà dire que ça va être le prince charmant. »

(Nièce M., quatre ans, à la première apparition à l'écran du chien qui donne la moitié de son titre à La Belle et le Clochard.)


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Ils en parlent... (19)
Papa avait l'air fatigué


(Premier épisode et rappel du principe.)

Bon. Elles ne sont pas toutes aussi abouties et percutantes que les histoires originales du Petit Nicolas, ces Histoires inédites du Petit Nicolas exhumées par Anne Goscinny il y a quelques années. Mais... elles se laissent lire, néanmoins.



La lumière s’est éteinte à nouveau et Le Mystère de la mine abandonnée a commencé. C’était formidable ! Il y avait un homme, tout en noir, la figure couverte par un mouchoir noir et qui avait un cheval noir. L’homme tuait un vieux mineur et la fille du vieux mineur pleurait et le shérif, qui était tout en blanc et qui n’avait pas de mouchoir sur la figure, jurait de découvrir qui était l’homme noir. Il y avait aussi un méchant banquier qui voulait s’emparer de la mine après la mort du vieux mineur.

C’est à ce moment que papa s’est retourné pour demander au petit garçon qui était assis derrière lui de ne plus donner de coups de pied dans le dossier de son fauteuil. « Laissez mon petit garçon tranquille ! » a dit une grosse voix dans le noir, derrière papa. « Je le laisserai quand vous lui aurez dit de ne plus me dévisser les vertèbres à coups de pied ! » « C’est la tête que je vais vous dévisser, comme ça mon petit garçon pourra voir le film ! On n’a pas idée de se mettre au premier rang, grand dadais ! » « Ah oui ? », a dit papa en se levant. « Mes glaces ! » a crié Alceste. En se levant papa avait renversé sur son costume les glaces qu’Alceste avait laissées sur le bras de son fauteuil (deux vanille et deux fraise). Les gens criaient : « Silence ! » et aussi : « Lumière ! » Puis on a entendu des explosions, c’était Geoffroy qui tirait avec ses revolvers à capsule. Alceste appelait le shérif pour qu’on lui rende ses glaces. Le monsieur à la grosse voix, dans le noir, disait que papa mangeait les glaces des enfants. On s’est vraiment bien amusés.

Malheureusement, l’ouvreuse est venue avec deux messieurs et nous avons dû partir. Alceste nous a suivis jusqu’à la maison : il voulait récupérer les glaces qui étaient sur le costume de papa. Papa avait l’air fatigué.


René Goscinny et Jean-Jacques Sempé, « La séance de cinéma »,
Histoires inédites du Petit Nicolas, IMAV éditions, 2004




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Vengeance du traducteur


Te souviens-tu d'U., lecteur peut-être pas de la première heure de ce blog ?

Fondu enchaîné. Musique de Georges Delerue. Retour en avril 2009.

Ce blog avait deux ans quelques semaines. Et U. travaillait pour un labo qui avait décidé unilatéralement et du jour au lendemain de faire passer ses délais de paiement de deux mois à une durée indéterminée, fonction de la date à laquelle ledit labo livrerait la Chaîne-Kulturelle-qui-me-fait-vivre (le billet de l'époque est ici). Autant dire qu'on pouvait se brosser pour être payé dans les 60 jours légaux, et que cette nouvelle façon de fonctionner, totalement illégale, promettait des paiements à 5, 6, 7 mois, voire plus si affinité. Impossible à gérer pour un indépendant, qui doit déjà jongler entre client 1 qui paie à 10 jours maxi (j'aime client 1), client 2 qui paie à 30 jours (si on a renvoyé son contrat signé avant le 30 du mois précédent, et ô surprise, le plus souvent, ledit contrat arrive justement le 31 dans ma boîte aux lettres), client 3 qui paie à 45 jours (mais en réalité ça fait souvent plutôt 60 sauf si on téléphone à la compta pour râler), client 4 qui paie à 60 jours (quand il n'oublie pas) et client 5 qui ne paie pas (mais ça s'est arrangé après six mois de relances, je vous rassure).

N'ayant pas réussi à rameuter grand-monde, du côté des confrères, pour refuser ces nouvelles dispositions, j'avais dit "non" toute seule dans mon coin et harcelé un peu le labo pour obtenir le paiement de mes dernières commandes dans un délai acceptable (cinq mois quand même, au final... au lieu des sept annoncés), en alertant au passage notre syndicat bien-aimé, lequel avait envoyé un courrier bien senti audit labo.

Toutes choses qui avaient, bien entendu, mis un terme à notre collaboration dans un climat assez frais.




Autant dire que je ne pensais plus jamais entendre parler de ces gens-là.

Et ma foi, ça arrive, ce n'est pas la fin du monde. C'était dommage parce que ce labo avait des trucs très intéressants à traduire (notamment des docus historiques), mais un mauvais payeur, de toute façon, ce n'est pas ce que j'appelle un bon client.

Retour au présent. Bon, fin août, disons.

Quand j'ai écouté le message qu'U. avait laissé sur mon répondeur, j'étais en train de scotcher le carton numéro 87. C'était littéralement la veille du déménagement, cette journée pendant laquelle on passe son temps à se dire : "Mais c'est pas possible, bordel de screugneugneu, il reste encore TOUT ÇA à faire ?"

U. me proposait de traduire un épisode d'un magazine pour la Chaîne Kulturelle. Là tout de suite pour la semaine qui venait. Et les épisodes suivants, si les choses se passaient bien.

Ça fait toujours un drôle d'effet, d'être recontacté par un client avec lequel les choses se sont mal terminées. On hésite généralement entre :



Le réflexe Alain Delon : "Ha ha ha ! Je le savais : ces BÉOTIENS se sont ENFIN rendu compte que je leur étais ABSOLUMENT INDISPENSABLE avec mon TALENT FOU."





La vexation extrême : "Attends, nan mais s'il leur faut un BOUCHE-TROU, il n'est PAS QUESTION que ce soit moi, hein."





Le mode diabolique : "MOUHAHAHA, comme ça doit leur faire MAL de n'avoir que moi à contacter."





(Mégalo, orgueilleuse et sadique : oui, c'est bien moi, mesdames et messieurs.)

Bon, mais là, à vrai dire, je me suis simplement dit en posant mon rouleau de scotch : "Tiens, ils manquent vraiment de traducteurs, pour en arriver à me recontacter." Certes, c'était un peu bizarre, cette histoire de magazine. Mais vu que j'avais la tête ailleurs, je n'ai pas réfléchi plus avant et ai simplement envoyé par mail une réponse polie, disant que je n'étais vraiment pas disponible dans l'immédiat et expliquant pourquoi. Le mail envoyé, j'ai repris mon rouleau de scotch et entamé le carton 88.

Un quart d'heure plus tard, le doux bing caractéristique d'Outlook m'a indiqué qu'U. m'avait répondu.

Il comprenait très bien, U., mais... il se permettait d'insister. En effet - et là, même si je n'avais pas le son, j'ai entendu très distinctement le gloups crispé que faisait sa fierté en train d'être ravalée - c'était son interlocuteur de la chaîne Kulturelle qui avait suggéré mon nom (petite piqûre de rappel).

À ce stade, j'ai débouché la bouteille de petit-lait qui traînait justement au pied du carton 88.

Outre le fait que ça fait plaisir, de temps en temps, de voir son travail reconnu par un client final (mégalo et orgueilleuse, rappelez-vous), je dois dire que cette reconnaissance avait une saveur toute particulière et n'aurait pas pu être transmise par un Mercure plus adapté (sadique aussi, donc).

Après avoir pris mon temps pour savourer mon litre de petit-lait jusqu'à la dernière goutte, donc, j'ai re-répondu que non, décidément, même avec la meilleure volonté du monde je ne pouvais pas accepter cette traduction.

Je passe rapidement sur
- le mail de réponse d'U., annonçant qu'il me recontacterait ;
- le message laissé sur mon répondeur à l'heure où on était en train de charger le camion par je-ne-sais-pas-qui du même labo qui voulait "qu'on reparle de ce magazine" ;
- le nouveau mail d'U. la semaine dernière pour me proposer à nouveau un épisode qu'avec la meilleure volonté du monde je ne pouvais pas traduire non plus.

Pour en arriver à notre conversation téléphonique de vendredi dernier.

Dans la mesure où j'ai quand même une conscience (si si) et même des scrupules (j'vous jure, ça m'arrive), j'avoue que ça me mettait un peu mal à l'aise de faire lambiner U. à coups de : "Ah non, cette fois-ci ce n'est pas possible, je n'ai pas le temps, peut-être la prochaine fois..." Je ne le porte pas dans mon coeur, U., mais une fois le festin de petit-lait passé, je me disais quand même que ça devait le faire grave chier de me rappeler toutes les semaines dans ces circonstances et qu'après tout, ce n'était pas lui qui prenait les décisions dans sa boîte en matière de paiement des freelances.

Pas ravie à l'idée de discuter le bout de gras avec lui, je l'ai néanmoins appelé.

On s'est mis d'accord pour un premier épisode, et plus si affinités. Le ton était assez froid, chacun attendant que l'autre aborde le non-dit qui plombait un peu l'échange.

Et puis est arrivé le moment où j'ai bien vu qu'il allait mettre fin à la conversation comme si de rien n'était. Donc j'ai quand même dit :

- Par contre, il faudrait qu'on se mette d'accord une bonne fois pour toutes. Parce que je ne garde pas un très bon souvenir - et vous non plus sans doute - de la façon dont s'est terminée notre dernière collaboration.

- Ah, c'est sûr. Mais vous savez, on a eu de très gros problèmes de trésorerie...

- Je n'en doute pas.

- Bon alors là, comme c'est un magazine qu'on traite généralement en urgence, il n'y a de toute façon pas de problème de délai de paiement.

- Vous voulez dire qu'on évite le sujet qui fâche.

- Oui, voilà, c'est ça.



Du coup, je ne l'ai pas eue, mon explication frontale.

Et je n'ai pas insisté. Pas le courage, pas l'énergie pour le faire. Et l'appât du gain d'un magazine suffisamment intéressant pour passer l'éponge et me dire : "On verra bien."



On verra bien, donc.



Pour le clin d'oeil du titre, c'est par là.


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Y a des L qui se perdent


Ce devait être un de ces billets désopilants et percutants dont votre bloggueuse dévouée a le secret, dont l'idée était née à l'occasion d'une expédition chez Ikea Franconville, où une inscription sur un carton avait attiré mon attention :




Désopilant, hmm ? Percutant, non ? Digne d'un billet de début de week-end, pas vrai ?

(Rhôôô, qu'est-ce qu'on rigole, quand même.)



Bon. Je sais. C'est illisible. Flou. Et jaune moutarde, pour ne rien arranger.

MAIS.

Si mon téléphone portable pourri était vaguement foutu de prendre des photos nettes et si je n'avais pas oublié mon appareil photo, vous auriez pu lire sur le carton :



POSTE DE TRAVAIL D'ANGE



Et LÀ, ça aurait été désopilant, percutant et tout ce qu'on veut. Si si, je vous jure.

Même que j'aurais pu vous parler de mon ange préféré :



Et vous pondre des réflexions de haut vol à base d'homophonie entre "L" et "aile".

Mais tant pis, tant pis.

Z'avez qu'à m'offrir un iPhone, tiens.


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Le jeudi, c'est citation (il paraît) #8


Sur une idée originale de Chiffonnette.


Pour une fois, un extrait de l'excellente lecture du moment en phase avec l'actualité des sorties littéraires...



Tout en haut des marches, devant les portes fermées du théâtre, une silhouette me semblait vaguement familière, mais je ne parvenais pas à l'identifier. C'était un homme vêtu d'un manteau noir, tenant comme les autres une bougie, entouré de plusieurs personnes avec qui il parlait à mi-voix. Au centre d'un cercle, dominant la foule, en retrait mais attirant le regard, il donnait une impression d'importance et j'ai bizarrement pensé à un chef de gang assistant avec sa garde rapprochée à l'enterrement d'un de ses hommes. Je ne le voyais qu'en profil perdu, du col relevé de son manteau dépassait une barbiche. Une femme qui, à côté de moi, l'avait repéré aussi a dit à sa voisine : "Edouard est là, c'est bien." Il a tourné la tête, comme si malgré la distance il l'avait entendue. La flamme de la bougie a creusé les traits de son visage.

J'ai reconnu Limonov.


Emmanuel Carrère, Limonov
P.O.L, 2011



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Les trucs que je retrouve en emménageant


De bien touchantes (re)trouvailles, croyez-moi.

1. Une dizaine de numéros de l'hebdomadaire Mon Film des années 40 et 50, avec des couvertures et des pages "dans le prochain numéro..." croquignolettes...



... sans oublier une rubrique "courrier des lecteurs" gentiment barrée.



2. Un petit panier de cassettes audio qui m'était complètement sorti de l'esprit avant de faire mes cartons (la poussière est d'origine). Juste reflet de mes goûts musicaux entre 10 et 13 ans environ (avant, c'était Bach en 33-tours, après, c'était punk en CD).



3. Un lucky Irish hug-hog choupi, acheté vraisemblablement sur place quelque part entre 1994 et 1998.



4. Un dictaphone contenant une cassette audio sur laquelle figure une séance d'entraînement à l'oral pour le Bac d'histoire (collector, enregistrement rarissime, ensemble à céder, faire une offre).



5. Les rallonges de la beeeeelle table que je m'étais offerte début 2005, premier "gros achat" réalisé dans ma vie active de traductrice indépendante après un peu plus d'un an de dur labeur. Dans mon appartement parisien, les rallonges n'avaient jamais vu la lumière du jour. Les voici désormais déployées dans toute leur splendeur et pleinement épanouies... (et jonchées de bazar, ben oui, c'est encore le boxon par ici).




6. L'indispensable, l'incontournable, le trèèèèès grand ouvrage de Walter Laird (Koâ ? Kêûment ? Vous ne connaisez pas Walter Laird ? Cliquez, cliquez.), j'ai nommé : Les danses de salon ("La première méthode complète", si si).



Il mériterait un billet à lui tout seul. Ne serait-ce que pour commenter l'air inspiré, le body léopard et les robes rose bonbon des danseuses...




... ou les "pieds" fournis avec le bouquin, à photocopier puis à découper pour poser par terre histoire de guider les pas hésitants des apprentis danseurs (je vous invite très vivement à cliquer sur l'image pour lire le mode d'emploi détaillé).




7. La délicieuse table de télévision de mon enfance aux lignes 100% seventies que j'ai récupérée avec un bonheur sans mélange et qui remplacera avantageusement l'immonde meuble Conforama qui remplissait auparavant cette fonction de confiance.



(Nan mais franchement, elle déchire, non ?)

8. Des piles de bulletins, des cahiers du jour de CE1 et des rédactions d'anglais, mais surtout : deux pages du numéro de Noël 1997 du Potlatch (éphémère journal alternatif du lycée), avec un grand concours au goût sûr.




9. De quoi reprendre des cours de danse classique (lubie qui m'avait traversé l'esprit il y a deux ans - qui sait quand reviendra ?).



10. Des théières, plein de théières. Et des thés, plein de thés ! Pour boireleter toute la journée...



Pas bien étonnant, mais ô combien réconfortant dans le bordel ambiant.

Sur ce, je retourne défaire quelques cartons.

(Et notez que je vous ai épargné le faux t-shirt Hard Rock Café acquis à Saint-Pétersbourg en 1997, ce qui est fort charitable de ma part, hein.)


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(Rappel du principe)

Alors je vous le dis tout de suite, c'est l'agence qui m'a contactée, hein. Moi j'avais rien demandé.

Le mail était rédigé dans un français hésitant et bizarrement cavalier.




Je suis allée faire un tour sur Gougueule, histoire de voir si c'était une vraie agence de trad ou un nouveau genre de spam hyper-ciblé destiné à me faire ouvrir un redoutable fichier joint plein d'horreurs (parce que ça y ressemblait, dans le style).

Pas de souci, la boîte existait.

J'ai répondu sobrement - sans ouvrir la pièce jointe, du reste - en rappelant mes langues de travail et en indiquant que je ne travaillais que vers le français. Quant au mail en lui-même, j'ai songé avec indulgence que mes mails en allemand devaient parfois ressembler à peu près à ça et décidé dans ma grande bonté de ne pas accabler cette brave T. qui était manifestement de langue tchèque et avait au moins fait l'effort de m'écrire en français.


...


Bon, et puis trois minutes plus tard j'ai craqué, je suis allée voir le site de l'agence.

Et j'ai bien fait parce que c'était rigolo ! (petit rire sadique) (non, gourmand) (tiens, sadico-gourmand)

Première chose, c'est une agence de trad qui affiche ses tarifs. Et quand on regarde les tarifs que paient les clients pour une traduction vers le français (pardon, "vers l'français", sans doute une variante rurale), on se dit qu'il ne doit pas rester lourd pour le traducteur une fois que l'agence a prélevé sa commission et ses frais de fonctionnement :



Pressentant confusément que j'allais bien m'amuser (parce que j'avais déjà lu à voix haute trois fois de suite "traduction vers l'français" et ricané bêtement en testant divers accents régionaux), j'ai poursuivi mon exploration du site en revenant à la page d'accueil (moi qui, bassement matérialiste, avait commencé par fondre sur la page "tarifs", hein...).

La page d'accueil, donc, présente cinq raisons de faire confiance à l'agence. Enfin quatre raisons vraiment différentes, en fait. Et puis une, la première, qui ne donne pas si confiance que ça.

Prenez bien note des points 4 et 5, je ne les répéterai pas.

Bon, maintenant qu'il est établi qu'on peut faire totalement confiance à cette agence pour se relire avant de balancer n'importe quoi en ligne, passons aux prestations.


Le contraire d'une traduction expresse, c'est une traduction tacite ?



Et là, c'est magnifique, parce qu'il faut déjà "traduire" le descriptif des prestations pour les décrypter vraiment, et notamment saisir la nuance entre "traduction standard" et "traduction révisée" :



Traduction, donc :

- une traduction standard est faite ou par un professionnel expérimenté, ou par un locuteur natif de la langue cible, mais pas les deux à la fois.
- une traduction standard n'est pas relue.
- une traduction standard, ça coûte peanuts, quel que soit le texte. C'est vrai qu'une "simple traduction commerciale", ça n'a pas besoin d'être bien fait, hein : ce n'est jamais qu'un outil de prospection ou de marketing. D'ailleurs le site de l'agence a fait l'objet d'une traduction standard et il est très bien. CQFD.
- si vous raquez un peu plus, là seulement on fera gaffe à la grammaire et à la terminologie, et là seulement on fera relire votre traduction et on la mettra en page. Ou on la doublera (en caractères gras, s'il vous plaît)(WTF?).

Dans la rubrique "Services de traduction en ligne", le service proposé est tout bonnement incompréhensible :



Il faut aller sur la version anglaise de la page pour comprendre ce que signifie cet étonnant "Nous décidons du volume à traduire" : "We can agree on an expected volume of services provided". Aaaaah, c'est donc ça... (nan parce que justement, je me disais pas plus tard que ce matin "Hier, c'était trop tard", et du coup je ne comprenais pas).

Et c'est également sur la version anglophone du site qu'on trouvera l'explication de cette curieuse offre de prestation :


(Je passe sur l'ironie de la dernière phrase.)

La dactylographie, clé pour conquérir les marchés du monde entier ? Un nouveau concept révolutionnaire, inventé par cette brillante agence de traduction ? Demain, peut-être, des armées de dactylographes pour remplacer les commerciaux ?



Ah ben non, ils n'ont tout simplement pas compris le concept de "copywriting" ('tain, les gars, vous ne regardez pas Mad Men ?). Sauf qu'ils proposent ce service à leurs clients, donc ça craint quand même un peu.

Pour finir, le site présente une section "Intérêts et liens" (formulation hautement naturelle) où l'on peut s'informer sur la traduction.

Bon, c'est en anglais, hein, même sur la version française du site.

Et puis surtout, il y a la petite mention en bas de page qui fait toujours style "on s'est vraiment déchirés pour rédiger les textes de notre site pro, qui sont quand même la vitrine de nos services de dactylographie" :



Anecdote en prime : malgré ma réponse, dont la teneur est évoquée ci-dessus, ces braves gens m'ont renvoyé un mail quelques jours plus tard, pour une traduction néerlandais > français à rendre avant l'heure d'envoi du mail.





Vivement qu'ils me recontactent pour une prochaine collaboration.


Voilà pour la visite guidée. Je crois qu'en résumé, on peut dire que l'info essentielle à retenir est indéniablement celle-là :





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