(Premier épisode et rappel du principe.)

Vingtième billet de cette fan-tas-tique série qui n'intéresse que votre blogueuse dévouée mais néanmoins têtue ! Déjà ? Eh oui. Et j'en ai encore plein à vous faire lire, zêtes prévenus.


La montagne du Phénix du Ciel était si éloignée de la civilisation que la plupart des gens n’avaient jamais eu l’occasion de voir un film de leur vie, et ne savaient pas ce qu’était le cinéma. De temps en temps, Luo et moi avions raconté quelques films au chef, et il bavait d’en entendre plus. Un jour, il s’informa de la date de la projection mensuelle à la ville de Yong Jing, et décida de nous y envoyer, Luo et moi. Deux jours pour l’aller, deux jours pour le retour. Nous devions voir le film le soir même de notre arrivée à la ville. Une fois rentrés au village, il nous faudrait raconter au chef et à tous les villageois le film entier, de A à Z, selon la durée exacte de la séance.

Nous avons relevé le défi mais, par prudence, nous avons assisté à deux projections de suite, sur le terrain de sports du lycée de la ville, provisoirement transformé en cinéma de plein air. Les filles de la bourgade étaient ravissantes, mais nous restâmes essentiellement concentrés sur l’écran, attentifs à chaque dialogue, aux costumes des comédiens, à leurs moindres gestes, aux décors de chaque scène, et même à la musique.

À notre retour au village, une séance sans précédent de cinéma oral eut lieu devant notre maison sur pilotis. Bien sûr, tous les villageois y assistèrent. Le chef était assis au milieu du premier rang, sa longue pipe en bambou dans une main, notre réveil du « phénix terrestre » dans l’autre, pour vérifier la durée de notre prestation.

Le trac s’empara de moi, je me vis réduit à exposer mécaniquement le décor de chaque scène. Mais Luo se montra un conteur de génie : il racontait peu, mais jouait tour à tour chaque personnage, en changeant sa voix et ses gestes. Il dirigeait le récit, ménageait le suspense, posait des questions, faisait réagir le public, et corrigeait les réponses. Il a tout fait. Lorsque nous, ou plutôt lorsqu’il termina la séance, juste dans le temps imparti, notre public, heureux, excité, n’en revenait pas.

– Le mois prochain, nous déclara le chef avec un sourire autoritaire, je vous enverrai à une autre projection. Vous serez payés la même somme que si vous aviez travaillé dans les champs.

Au début, cela nous sembla un jeu amusant ; jamais nous n’aurions imaginé que notre vie, au moins celle de Luo, allait basculer.


Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise,
Gallimard, 2000



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On a les références qu'on peut

Ce matin, j'ai vu la voiture de Frère L. et Belle-soeurette A., arrivés dans les Vosges pendant la nuit avec leurs mouflets :

... et bêtement, j'ai pensé à ça :



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ImpÉcr #2


Dans la série "les sous-titres parlent de traduction", une lectrice prénommée L. (mais pas la même L. que la semaine dernière)(décidément, les L. sont des lectrices épatantes, il n'y a pas d'autre mot) nous propose un doublé torride issu du film Anthony Zimmer de Jérôme Salle (2005).

À garder sous le coude pour le cas où un fâcheux oserait vous dire que vous ne faites pas un métier sexy.

Nanmais.

(Bon, le "translator", dans l'histoire, c'est quand même Yvan Attal, hein, pas Sophie Marceau.)





Merci encore, L. !


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Brève bloguesque


Quelques mini-nouveautés sur Les piles :


- Ces dernières semaines, un certain nombre de lecteurs a priori nouveaux sont passés par ici (dixit mon Big Brother compteur de visites). Comme je n'ai pas lancé de campagne d'affichage 4 par 3 dans le métro, j'en conclus que c'est grâce aux recommandations des lecteurs existants et je vous en remercie beaucoup. Du coup, histoire d'accueillir ces visiteurs comme il se doit et de ne pas trop les noyer dans mon bazar, la page Qui c'est ? comporte maintenant une petite sélection de billets représentatifs du blog et/ou que j'aime bien.


- Normalement, vous devriez désormais voir ça à côté de la barre d'adresse en arrivant sur Les piles :

Oui, un favicon ! Ça ne sert à rien, mais ça me fait plaisir. Si vous ne voyez pas cette merveille et que vous tenez vraiment vraiment à la voir, videz le cache de notre navigateur.


- Ah, et puis le blogroll cuisine a disparu. Who was I fooling?


Bonne lecture !


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Dire ?


Je ne sais plus comment je suis tombée sur cette page du Collège des traducteurs l'autre jour, où il est question de dire ses traductions. Le billet cite en exergue un(e ?) certain(e ?) Fanchon Deligne, (jeune ?) traducteur (trice ?) du russe, qui dit des choses très justes sur la relecture à voix haute :

"Je savais bien entendu - mes tuteurs me l'avaient assez répété - qu'il ne suffit pas de lire son texte, qu'il faut aussi le dire. C'est ainsi, même à voix basse, qu'apparaissent les rythmes, les ruptures, les assonances que les yeux n'ont pas décelés. Ces sons accompagnent, amplifient ou nuancent le sens, et le texte traduit doit en garder la trace. Pour s'en assurer, il faut le dire à son tour, en suivre la musique, en bannir les fausses notes."

Personnellement, mes tuteurs ne me l'avaient pas tellement répété, de dire mes traductions. Du moins pas en traduction autre qu'audiovisuelle : oui, en traduction de documentaires, on nous avait recommandé, surtout au début, de dire nos traductions, nos voix traduites. Dans l'optique d'apprendre à calibrer la durée des traductions, censées être ni trop courtes ni trop longues par comparaison avec les interventions de la version originale.

"Surtout au début" ?

J'ai beau voir passer les années (avec une certaine tristesse, comme tout le monde, mais oui mais oui ma bonne dame), cette nécessité ne me semble pas s'estomper. Certes, je me rends mieux compte, maintenant, de la durée des phrases que j'écris et j'ai de moins en moins de retouches à faire à ce niveau quand je me relis à voix haute. Autrement dit, mon cerveau enregistre en visionnant le documentaire que tel expert en art précolombien parle très lentement en pesant chacun de ses mots, que tel politique remonté à bloc s'exprime à toute allure et que la musicienne interviewée à 15 minutes 40 parle à peu près comme moi au naturel, ça tombe bien. Et le même cerveau (multifonction, décidément) me rappelle d'adapter la longueur de la traduction à chaque intervenant.

Mais il reste... tout le reste. Les passages calés bizarrement dans la VO et qu'il a fallu réécrire sans trop savoir si ça allait coller au final, les phrases pas tout à fait assez fluides qui ne me frappent pas quand je les lis dans ma tête, les constructions que j'ai tendance à utiliser un peu trop souvent et dont la répétition est pénible à l'oreille, les allitérations pas très heureuses que je ne "vois" pas mais qui m'écorchent les esgourdes, le naturel des tournures (dirait-on vraiment ça spontanément à l'oral ?), les associations de mots qui ne sont pas claires quand on les entend alors qu'elles sont parfaitement limpides à l'écrit, tout ça tout ça.

(Et même comme ça, même avec la relecture orale, j'en laisse passer, shame on me, comme dans ce reportage consacré à un artiste japonais s'inspirant de l'ère d'Edo, traduit il y a quelques années. L'ère d'Edo, ben oui, quoi, où est le problème ? C'est Copine E. qui m'a fait remarquer en me relisant que "l'air des dos", à l'oral, ce n'était pas hyper-clair. Merci, Copine E., on va mettre autre chose.)

En traduction audiovisuelle, donc, je ne peux pas m'en passer. Je sais que certains confrères font sans (y compris des gens très bien qui lisent ce blog, alors c'est dire), mais personnellement, ça ne me suffit pas de me relire dans ma tête, il faut que j'entende la mélodie des phrases et la sonorité des mots pour m'en faire une idée précise et corriger le tir au besoin.

J'aime bien cet exercice, qui plus est. Ça donne l'occasion de se lâcher un peu et de "jouer" sa traduction, c'est rigolo. Ça permet de voir si les pauses et autres petits effets qu'on a ménagés dans le texte "fonctionnent" une fois lus à voix haute. Ça donne également l'impression de faire un peu autre chose que de la gymnastique des méninges, ce qui n'est pas désagréable.

Avec le temps, c'est une habitude que j'ai prise aussi pour les traductions non audiovisuelles, bien que "mes tuteurs" ne m'en aient jamais parlé. Et tant pis si je traduis rarement des textes dans lesquels le style est un élément vraiment central et distinctif. En droit de l'audiovisuel, par exemple (mon grand centre d'intérêt depuis juillet, avec une copieuse publication que je termine péniblement ces jours-ci), il est avant tout factuel, technique et froid, le style. Mais après tout, la fluidité et l'élégance doivent théoriquement aussi être de la partie et même si le cadre dans lequel on se meuh meut est plus figé, il reste que ce petit exercice oral aide à retoucher le texte à la marge, à mieux rythmer certaines phrases qu'on peinerait peut-être à suivre autrement, à affiner le poids donné à tel ou tel mot et à repérer pourquoi un passage ne fonctionne pas comme il le devrait.

Là encore, je me rends compte que ce qui ressort à la relecture orale n'est pas du tout du même ordre que ce qui me saute aux yeux à l'écrit. Les aspérités et les "fausses notes", comme dit Fanchon Deligne, ne sont pas les mêmes, la perspective est vraiment différente. Du coup, de même qu'il m'est indispensable d'imprimer une traduction pour la relire (si possible en changeant la police du texte pour avoir une véritable impression de "neuf"), je peux de moins en moins me passer de la relecture orale, quel que soit le type de traduction.

Alors j'aime bien le principe de proposer des ateliers de mise en voix aux traducteurs. Lire à voix haute, ça s'apprend aussi et ça se travaille - je parie que l'exercice gagne encore en utilité quand on a une idée vaguement plus claire de ce qu'on est en train de faire du point de vue de la technique vocale (le mot est un peu pompeux, on n'est pas obligé non plus d'avoir fait le conservatoire). Une idée à généraliser ?


(Nota : Non, les billets de ce blog ne sont pas relus à voix haute. Et ne me dites pas que ça se voit. Euh, que ça s'entend.)


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Ne mélangeons pas tous les problèmes



(Repéré dans le hall de l'immeuble de The Man.)


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Empapaouter, mais oui
(Et mot du jour #12, tiens)


Ceci est un billet de circonstance. Vous êtes prévenus.

Elle m'a fait sourire, Martine Aubry (et sachez que c'est déjà un petit exploit en soi), quand elle a utilisé ce mot hier soir.

Empapaouter.

"Mais qu'est-ce que c'est que ce verbe ?", me suis-je demandé in petto.

Mauvaise langue, j'ai d'abord pensé que Ségolène Royal tenait sa revanche, le truc qui allait faire oublier le coup de la bravitude d'il y a cinq ans, la petite phrase qui allait se retrouver au Petit Journal en moins de 24 heures : bref, le néologisme rigolo.

En plus, je dois avouer que la sonorité du mot m'a bêtement évoqué... Oumpah-Pah. Si si, vous savez bien (enfin, cliquez sur l'image si vous ne savez pas), le Peau-Rouge de Goscinny & Uderzo (qui a bercé mon enfance de ses bras musclés, disons-le) :




En un mot comme en cent, je me suis gaussée. Toujours in petto, bien sûr, mais gaussée quand même.

Et j'ai eu tort.

Certes, empapaouter (ou empapahouter) ne figure pas dans le Robert 2010. Mais on le croise par exemple sur plusieurs sites décryptant l'argot toulousain :


empapaouter v.tr. arnaquer, rouler. Je te l'ai empapaouté vite fait ! De l'occitan empapautar.


Ailleurs, on y va plus franco quant au sens du verbe :




Ce qui est assez chou, ce sont les sites de conjugaison qui alignent très consciencieusement "j'empapaoute, tu empapaoutes, elle empapaoute, nous empapaoutons...".

Sites de conjugaison, qui, au passage, proposent parfois de découvrir la prononciation des verbes sous forme de rébus. Si si :



(Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, la juxtaposition du verbe "sodomiser" et d'une photo du pape me met toujours en joie.)

Bref, mea culpa, Martine.

D'ailleurs, je vois avant d'aller au dodo que le site Rue89 s'est également saisi de ce terme sans attendre :



Si c'est comme ça, alors on va rebaptiser ce billet "billet d'actualité" et dire que j'ai bien fait d'écouter ce débat du coin de l'oreille, puisque j'y ai au moins appris un mot. Hoho !


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Peu, même très peu de temps pour écrire ces jours-ci... Des billets traduction au stade de brouillon, mais pas d'inspiration pour les terminer (Nietzsche, Jean-Claude Trichet et peut-être un outil Excel pour automatiser un peu les déclarations Scam, je ne vous dis que ça). Boulot-boulot, blog de l'Ataa, finalisation de mon propre site, déplacements à Paris, tentatives d'aménagement chez moi et longues heures passées à baver sur le site de Spartoo : mes journées sont un peu chargées en ce moment et je n'ai pas encore réussi à trouver un nouveau rythme qui me convienne vraiment (et puis je remarque que malgré mes demandes répétées, les journées n'ont toujours que 24 heures, boudiou).

En attendant, je cède donc la place à L., consoeur et lectrice inspirée, qui dans l'esprit de ce billet-ci ou de celui-là, m'envoie fort aimablement quelques photos clin d'oeil prises au Monoprix du coin.






Décidément, la traduction est vraiment partout. Mais qui en doutait ?

Merci, L. !


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Masterecruteur


L'aut' soir, les hasards d'une soirée paperasse-repassage-rangement (oui, tout ça) m'ont fait enchaîner du coin de l'oeil deux émissions de télé aux ressemblances troublantes. Même dispositif, même façon de filmer ou presque, et scénario très proche.

Deux émissions, donc.

Avec des candidats qui arrivent sans trop savoir à quoi s'attendre, mais qui y croient.

Avec un jury dit "professionnel", cassant à souhait, qui semble être payé pour humilier lesdits candidats, qui les traite avec un mépris affiché, les interpelle avec un irrespect glaçant et souhaite avant tout trouver des gens qui pourront être "formatés" (le mot est prononcé à plusieurs reprises).

Avec des tests, des exercices, des entretiens, en un mot, des épreuves, au sens fort du terme, histoire de s'assurer que les gens qui sont là sont, non pas les meilleurs, mais les plus susceptibles de s'aplatir façon paillasson tout fin tout fin. Et histoire, aussi, de monter les candidats les uns contre les autres, parce que sinon, où serait le spectacle ?

Avec un blabla caricatural à souhait, des sourires hypocrites, nous ne cherchons que les meilleurs, bien sûr.

Avec des candidats qui se barrent (et on est soulagé d'en voir partir quelques uns, pour être honnête), parce qu'ils n'ont pas envie de se plier à ce qu'on leur demande de faire. Ceux qui affichent un vague début d'esprit critique ou qui n'ont pas l'air assez motivés, de toute façon, sont éliminés assez vite.

Avec d'autres qui font preuve d'une souplesse de contorsionniste pour se couler dans le moule malgré quelques réserves (et encore), pour un bien maigre résultat, au final.

Avec bien sûr des entretiens filmés à part, qui montrent les candidats décrivant leurs états d'âme et languedeputant activement sur leurs petits camarades. Avec le recul, aucun n'est dupe de ce qu'il a vécu.

Sauf que sur TF1, c'était Masterchef, et sur France 2, La gueule de l'emploi, un documentaire décrivant la procédure de recrutement sur deux jours d'une société d'assurance à la recherche de commerciaux qui auront suffisamment faim pour accepter de se défoncer au Smic (plus commissions, mais Smic quand même, bordel : toute cette comédie pour ÇA ? les candidats eux-mêmes n'en reviennent pas).

Incroyable comme les procédures d'un grand cabinet de recrutement peuvent ressembler à une télé-réalité pourrie.

Parfois, je ne suis pas mécontente d'être freelance. Ce n'est pas qu'il n'y ait pas de requins chez les indépendants ou dans la traduction, pas qu'on ne soit pas aliénés, d'une certaine façon. Mais on peut dire merde et s'en aller plus facilement, quand même - sans abandonner tout à fait sa dignité, espérons-le, et sans passer par ce genre de mascarade.

Sauf si on est un freelance qui veut faire Masterchef, bien sûr.



Merci à ma chère A. d'avoir attiré mon attention sur ce docu. La gueule de l'emploi peut être visionné pendant quelques jours sur pluzz.fr et vaut vraiment le détour.


Le jury papote, le jury papote.


Le jury essaie de retenir le candidat qui veut se barrer,
le jury essaie de retenir le candidat qui veut se barrer.


États d'âme sur fond blanc, états d'âme sur fond noir.


Les candidats psychotent, les candidats psychotent.


Qui dit épreuve, dit tabouret ou chaise surélevée.


Le jury fait des blagues pas drôles avec un sourire crispé,
le jury fait des blagues pas drôles avec un sourire crispé.


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Le jeudi, c'est citation (il paraît) #9


Sur une idée originale de Chiffonnette.


Elles sont deux, ces derniers temps, à m'avoir refait penser à ce bouquin... Cracotte tout récemment, et Jackie Brown avant l'été. Du coup, j'ai exhumé La musique du hasard de mes piles de livres pas encore triées. En français seulement, parce que je n'ai pas pu remettre la main sur le bouquin en VO, qui doit pourtant être quelque part par là.

Le petit mot à l'entrée me rappelle que ce roman était un cadeau de Copine B. pour mes 18 ans. Quelle bonne idée !



[A]vant d'avoir atteint la grand-route qui marquait la limite nord de la propriété, ils furent arrêtés par la clôture. Haute de deux mètres cinquante à trois mètres, elle était surmontée par un menaçant entrelacs de fils barbelés. Une section paraissait plus neuve que le reste, ce qui pouvait indiquer qu'on en avait enlevé une partie pour permettre aux camions d'entrer, mais à part cela toute trace de circulation avait été éliminée. (...) La clôture était partout, elle entourait l'étendue entière du domaine de Flower et Stone.

Ils firent de leur mieux pour en rire, se dirent que les gens riches vivaient toujours derrière des clôtures, mais ne purent gommer le souvenir de ce qu'ils avaient vu. La clôture avait été érigée pour empêcher l'accès de ce qui venait du dehors, mais une fois en place ne pouvait-elle aussi bien empêcher de sortir ce qui se trouvait à l'intérieur ?


Paul Auster, La musique du hasard
Actes Sud, 1991, traduction Christine le Boeuf


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Markowicz, Dosto et le punk russe des années 90


Je me souviens bien de ce jour-là.

Classe de première, petite salle de l'option théâtre de l'autre côté de la cour, une cinquantaine (une soixantaine ?) d'élèves assis en cercle dans la pièce.

Du thé à la menthe servi dans des verres, aussi.

Et ce monsieur pas très grand au milieu du cercle.

Je n'avais aucune idée de qui il était, ce monsieur.

Bien sûr, on nous avait dit son nom : Markowicz (sans prénom, c'était sans doute un signe qu'on aurait dû savoir qui c'était), traducteur de Dostoïevski, auteur de l'adaptation de Crime et châtiment qui devait être prochainement présentée au Maillon, blablabla, les classes de russe et de théâtre étaient invitées à le rencontrer. Fort bien.

Il avait un air à la fois doux et fiévreux, ce M. Markowicz.

Et il nous a raconté comment il avait retraduit Dosto (parce que tous les gens qui ont lu Dostoïevski dans le texte l'appellent Dosto). Il voyait bien qu'on ne prenait pas vraiment la mesure de ce que ça représentait, de retraduire Dosto, mais peu importe, il racontait quand même. Il était très à l'aise, accessible, content de parler de son métier, prêt à répondre aux questions qu'on ne pensait même pas à lui poser.

Très honnêtement, je ne saurais plus vous dire, là, 15 ans plus tard, ce qu'il nous a raconté dans le détail. Il faut dire qu'il y avait M., à côté de moi, qui me racontait des conneries pour me faire marrer (et il y arrivait plutôt bien).



J'en ai surtout gardé une impression générale, donc, mais je me souviens d'un truc précis : la traduction de l'adjectif тяжёлый (lourd) dans Crime et châtiment. Markowicz le prononçait avec un bel accent russe, ce тяжёлый, avec le "ё" pile poil entre "(i)ô" et "eu", chose dont j'étais bien incapable.

Il disait (et je ne suis pas allée lire Crime et châtiment en russe pour le vérifier, donc faisons-lui confiance) que ce mot revenait tout le temps dans l'oeuvre. Et qu'il avait été très surpris de constater que dans les traductions antérieures de Dosto, les traducteurs français ne le répétaient pas. Ils trouvaient des périphrases, des synonymes, ou alors ils éludaient, appliquant la règle bien française qui veut qu'on ne répète pas un mot à moins d'une page d'intervalle, "d'ailleurs c'est ce qu'on a dû vous apprendre en cours de français".

Pourtant, disait Markowicz, c'était ce тяжёлый qui faisait tout le sel de Crime et châtiment - un roman lourd et l'histoire d'un fatum plus pesant encore. Couper тяжёлый dans la version française, c'était un crime, en somme (qui méritait châtiment, à n'en point douter) !

Je ne sais pas pourquoi, seule cette anecdote m'est restée précisément, dans cette sorte de master class de traduction (si si).

Ça m'a appris un mot, тяжёлый, que je n'ai jamais oublié depuis et jamais cherché avec hésitation ou bredouillements malgré ma piètre maîtrise de la langue de Dosto.

Si bien qu'on peut dire que c'est grâce à André Markowicz que j'ai découvert le punk russe.


Je vous jure.


Quelques mois plus tard, les classes de russe (et moi avec, donc) sont parties en voyage scolaire à Saint-Pétersbourg. Une très grande claque pour tout le monde, dix jours absolument inoubliables.

Dans les rues de Piter (parce que tous les gens qui sont allés à Saint-Pétersbourg l'appellent Piter), entre autres choses, il y avait des baraques minuscules qui vendaient des CD entassés en piles derrière de petites vitrines. 99% des albums étaient de la pop ou du rock anglo-saxon piraté. Mais votre blogueuse dévouée avait décidé de repartir avec un album d'authentique rock russe et mobilisé toutes ses maigres ressources linguistiques pour en dégoter un.

J'ai fini par réussir à me faire comprendre d'un vendeur qui m'a dit d'un air perplexe qu'il n'avait pas grand-chose et que c'était une drôle d'idée, mais m'a quand même sorti trois albums. Les deux premiers, je n'en ai aucun souvenir, mais le troisième, c'était celui-là :




Outre le fait que le subtil graphisme de la pochette semblait correspondre tout à fait à ce que j'écoutais à l'époque, il y avait тяжелы dans le titre de l'album. Et un album dont le titre contenait ce mot magique, le mot de Dosto, le mot de Markowicz, ne pouvait pas être fondamentalement mauvais, clairement.

Alors j'ai acheté l'album.

J'ai attendu d'être rentrée en France pour l'écouter (et chercher dans mon dictionnaire la signification du mot "кирпичи", ce qui m'a permis de constater que l'album s'intitulait en gros "les briques sont lourdes") et ma foi, c'était tout à fait ce que j'attendais.



Le groupe (Кирпичи, donc) lors de son retour sur scène en 2010, interprétant le premier titre de l'album cité ci-dessus


Donc en résumé, André Markowicz est quelqu'un qui vaut vraiment vraiment la peine d'être écouté.

Et ça tombe bien, parce qu'il était invité dans l'émission "Ouvert la nuit" de France Inter il n'y a pas longtemps, avec sa compagne et complice de traduction Françoise Morvan.

C'est à 55 minutes environ dans le fichier son ci-dessous, et c'est assez rafraîchissant.




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