(Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour attirer le chaland, hein.)


Nouveau mot du jour en anglais, croisé dans une traduction :



harbinger


Contexte : des archives radiophoniques à sous-titrer dans un documentaire à l'optimisme déconcertant sur la reconstruction de l'Afghanistan ("The harbingers of the new Afghanistan are roads, clinics, schools, gas pumps, office buildings and police stations literally blanketing the land.").

Ce n'est pas : eh bien ce n'est pas à proprement parler un mot nouveau pour votre blogueuse dévouée. Mais "harbinger" fait partie de ces termes que je croise de temps en temps et que je suis obligée de chercher dans un dico tout en sachant pertinemment que ce n'est pas la première fois que j'en vérifie le sens (l'autre qui me fait régulièrement le coup, dans cette catégorie, c'est "sartorial", allez savoir pourquoi - d'ailleurs il m'a fallu 15 minutes pour le retrouver là tout de suite). Une petite vérification dans mes archives m'apprend qu'il figurait en tout cas dans un documentaire sur Jane Fonda que j'ai traduit en 2004 et dans un extrait de pièce de théâtre que j'ai sous-titré en 2007. Tout l'objectif de ce billet est donc de m'éviter une nouvelle recherche la prochaine fois que je le rencontrerai dans un texte. Ne me remercie pas, lecteur qui ne te sens pas concerné de ce blog.

C'est donc :

Selon le Robert & Collins Super Senior (mais qui est Super Senior ?)(et quels sont ses super pouvoirs ?)(autant de questions auxquelles ce dictionnaire ne répond pas, je vous le dis tout de suite) :



Merriam-Webster développe un peu et nous donne quelques précisions étymologiques :


1. archaic : a person sent ahead to provide lodgings
2.
a : one that pioneers in or initiates a major change : precursor
b. : one that presages or foreshadows what is to come

(...)
Examples of HARBINGER
her father's successful job interview was seen as a harbinger of better times to come

Origin of HARBINGER
Middle English herbergere, from Anglo-French, host, from herberge camp, lodgings, of Germanic origin; akin to Old High German heriberga
First Known Use: 14th century



Le vieux Webster de 1913 donne des explications sur le sens premier du nom :



Wikipedia va dans le même sens :



Bref, tout le monde a l'air à peu près d'accord : un bon vieux mot germano-saxon avec deux sens, le sens actuel étant visiblement dérivé du sens premier, employé à la fois pour désigner un signe avant-coureur ou un présage (quelque chose d'un peu abstrait ou d'inanimé), et une personne qui annonce quelque chose.

Rigolo de regrouper dans une même origine le français "auberge"/"héberger", l'allemand "Herberge" et ce fameux "harbinger". Mais on ne va pas s'arrêter là, hein ? Parce que si on a la curiosité de faire quelques recherches complémentaires sur le mot "harbinger", on découvre qu'il est utilisé à tour de bras comme titre et/ou nom propre.

"Harbinger" est ainsi le nom d'un groupe personnages dotés de super-pouvoirs (comme Super Senior, sans doute) dans le comic du même nom publié par Valiant Comics dans les années 90. Mais c'est aussi le nom d'une héroïne qu'on croise chez DC Comics dans les années 80.

Les Harbingers of Skulls sont une lignée qui apparaît semble-t-il dans le jeu de rôle Vampire: The Dark Ages (j'avoue ma totale incompétence en la matière, aussi ne me tape pas dessus si j'écris n'importe quoi, lecteur rôliste de ce blog). Ajoutons qu'il existe un jeu vidéo de 2003 qui porte aussi ce nom ("Harbinger takes place on a massive space ship inhabited by multiple warring races and a band of refugees"). Mais ça ne s'arrête pas là, car dans l'univers du jeu en général, les harbingers divers et variés semblent particulièrement prisés. Voyez plutôt chez Wikipedia :

(Et encore, il en manque !)

(Et tiens, on peut même acheter un vaisseau Harbinger parmi les LEGO Star Wars - oui, moi il n'y a que ça qui m'amuse, chez les Jedi).


Harbinger of Doom est aussi le titre d'une récente série de romans de fantasy signés d'un certain Glenn G. Thater. Et puis Harbinger, lecteur suspendu à ce blog de ce blog, c'est encore tout à la fois le titre d'un roman de la série des Star Trek, celui d'un épisode de Star Trek: Enterprise et celui d'un jeu vidéo Star Trek. Là encore, lecteur indulgent de ce blog, je mouline dans le vide, hein, je ne connais pas du tout l'univers Star Trek, ne me demande donc pas lequel s'inspire duquel ou pas (tu me suis ?). En revanche, si tu as des infos à ce sujet, n'hésite pas à les partager en commentaire pour combler cette regrettable lacune personnelle.


Pour compléter, signalons qu'on trouve aussi de très sympathiques Harbingers of Death chez Buffy.

Existent aussi en figurines. Bon goût assuré. Très rassurants sur une table de chevet.


Au total, donc, tout plein de références dans ce qu'on a coutume de désigner par le vocable fort désobligeant de "sous-culture" (ce qui a toujours le don de m'énerver). Surprenant, non ? Est-ce à cause de la sonorité du mot ? Est-ce parce que c'est aussi le nom d'un relief lunaire (Montes Harbinger), ce qui lui donne une connotation mystérieuse (et spatiale, accessoirement) ? Ou est-ce le côté prophétique du terme et son association naturelle avec des mots comme "of doom"/"of death", qui lui assurent un petit air apocalyptique ? Ou encore cette étymologie étrangère, que l'on pressent peut-être, et qui lui confère une sonorité exotique et inhabituelle ? Ou tout simplement, comme l'exprime cet internaute synthétique adepte des deux points de suspension sur un forum consacré à Battlestar Galactica au cours d'une discussion absolument fascinante sur les pseudos des différents participants...

Si on y ajoute (liste non exhaustive) une revue publiée par un collectif anarchiste, une publication religieuse du 19e siècle, une maison d'édition, quelques entreprises, un cheval de course et un navire québécois construit au 18e siècle, on voit en tout cas que ce mot inspire.





Sans oublier The Harbinger of Light, revue australienne funky consacrée au spiritualisme.



La précision inutile de Tatie Les Piles :

Il y a même une planche d'un Harbinger de Valiant dans laquelle on croise un fan... de Star Trek. Na d'abord.


Share/Bookmark

Parenthèse Bisounours


Après Cracotte, je saisis au bond la balle lancée fort obligeamment par Gingko pour faire une pause "intérieur" dans mon chez-moi. Mon chez-moi strasbourgeois, je n'y suis toujours pas vraiment installée et je ne le serai jamais dans la mesure où je vais redéménager dans pas longtemps. Mais j'aurai profité quelques mois de cet appart avec beaucoup de plaisir.


J'aime le fait d'occuper un appartement qui se refile d'amis en amis depuis 10 ans et le fait d'être amie avec les trois séries de locataires précédents mais aussi avec le potentiel futur locataire, c'est une chouette histoire à raconter sur un blog.


J'aime le fait de n'avoir pas encore eu besoin 1. d'acheter des lampadaires halogènes (il m'en fallait trois pour éclairer mon appartement parisien à la pénombre quasi-constante) ; 2. d'ouvrir un seul radiateur. Les grandes (portes-)fenêtres qui éclairent tout et le chauffage collectif qui répand une légère chaleur même quand on ne chauffe pas, c'est quand même cool.


J'aime le mur de VHS/DVD, enfin un endroit où les ranger entasser tous.


J'aime l'étagère à thés zé cafés instantanés dans la cuisine (enfin un endroit où...).


J'aime les fauteuils de théâtre qui me suivent depuis bientôt 10 ans et leur joli velours rouge un peu usé.


Et j'aime les chaussures trop nombreuses au goût de certains qui traînent partout dans le même coin (l'entrée, en l'occurrence)*.


J'aime la petite gravure tchèque.

Et j'aime les murs repeints à neuf.


J'aime le fait d'avoir la place de renouer avec la musique, ici.


J'aime les petits bouquins rigolos et/ou jolis. Du coup, je n'ai pas envie de les laisser se perdre dans les biblios, alors ils restent devant.


J'aime le carrelage en damier de la cuisine, un truc dont je rêvais depuis une lecture dans Les belles histoires de Pomme d'Api à 5 ans.


Et j'aime surtout, surtout : le balcon tout con en béton, parce que c'est la première fois que j'ai un petit morceau d'extérieur chez moi et qu'on peut bruncher dessus les dimanches d'octobre.


Et vous, qu'est-ce que vous aimez chez vous ?



*En fin de compte, tout est une question de point de vue.

On peut dire "Les piles a vraiment trop de chaussures. C'est ridicule, elle ne peut pas les porter toutes en même temps."

Ou "Les piles collectionne les chaussures, c'est normal qu'elle en ait beaucoup."

Voilà, j'ai trouvé. On va dire que je collectionne les chaussures, ça passera mieux. Après tout, on collectionne ce qu'on veut, hein. Les belles éditions anciennes, les cartes postales, les mouchoirs brodés, les figurines Star Wars, les autographes, les pistolets à eau, les 33-tours de Michael Jackson, les boussoles, les gravures du 18e siècle, les modèles réduits de paquebots, alors pourquoi pas les chaussures, hein ?

Bon.



Share/Bookmark

Contaminée



Je suis toujours prête à déployer des trésors de mauvaise foi et de misérabilisme pour prouver par A + B à qui veut l'entendre que la condition du traducteur/adaptateur de l'audiovisuel lambda est encore pire que celle d'un enfant thaïlandais borgne et cul-de-jatte qui travaillerait 15 heures par jour dans un atelier clandestin infesté de cafards, mais je me dois tout de même d'admettre que la traduction n'est pas ce que l'on a coutume d'appeler un métier à risque. Une fois qu'on a énuméré la tendinite, le mal de dos et les problèmes oculaires, on se dit naïvement qu'on a fait le tour des risques professionnels auxquels peut être exposé ledit traducteur lambda face à son ordinateur. Et pourtant, il en est de plus sournois, qu'on ne voit pas venir.

Vous vous souvenez de X ? Non, pas lui, un autre dont j'avais peint un portrait peu glorieux il y a deux ans environ, sous l'élégant titre "Le boulet" (votre blogueuse dévouée est décidément bien subtile).

Il se trouve que j'ai l'occasion depuis quelques mois de relire régulièrement sa prose, rapport au fait qu'un clash a eu lieu entre lui et la relectrice habituelle de notre client commun. Il n'y a pas grand-monde que je relise vraiment souvent, d'une manière générale, si ce n'est trois ou quatre consœurs tellement douées et consciencieuses qu'il faut chercher la petite bête pour dégoter une virgule superflue ou une formulation améliorable dans leurs textes.

Alors forcément, je n'ai pas l'habitude de relire du X (cette phrase doit être lue en contexte, je répète, cette phrase doit être lue en contexte).

Grosso modo, elle n'a pas changé depuis 2010, sa prose. Acceptable, visiblement, puisqu'il continue à avoir du boulot, mais suffisamment plate et agaçante pour faire chier la relectrice et lui donner envie de réécrire plein de trucs. Juste assez pleine de répétitions d'adverbes, par exemple, pour que je me demande s'il a parié qu'il caserait "uniquement" trois fois en une, deux, trois, quatre, cinq, six lignes en Courier New taille 14 (cette police moderne et agréable à lire qu'il affectionne tout particulièrement).


Je dois dire à sa décharge que la nature des documentaires à relire (paysages, tourisme et traditions) ne fait rien à l'affaire : c'est chiant à en crever en VO, c'est chiant à en crever en VF (vous me direz, il respecte l'original) et je n'aimerais pas être à sa place (moi qui passe allègrement, en ce mois de janvier, des lacs du Tadjikistan à Bud Spencer et Anna Politkovskaïa : la classe à Dallas, j'vous dis).

Parce que X est quelqu'un que je ne porte pas particulièrement dans mon cœur, parce qu'au fond de moi je n'ai pas très envie de me donner du mal pour améliorer ses traductions, parce que peut-être, un jour, si la qualité des traductions qu'il signe baisse, on se rendra compte que c'est parce que ses relectrices ne le couvrent plus, parce que ce jour-là de bons traducteurs qui manquent de boulot récupéreront peut-être ses commandes passionnantes (chuis comme ça, moi, j'ai choisi de faire mon mini-grand soir à moi toute seule dans mon coin - mais tranquilou à mon rythme, hein), mais aussi parce que, très égoïstement, je ne veux pas y passer des heures et que je n'ai pas du tout l'intention de finir avec le ton angoissé et choqué de son ancienne relectrice quand elle m'a raconté toute l'histoire du clash de son point de vue à elle, pour toutes ces raisons interminables, donc, j'ai décidé de faire un truc de ouf : le minimum syndical.

Ouais, je sais, lecteur outré de ce blog, ça ne me plaît qu'à moitié et je n'en suis pas fière, mais c'est comme ça.

J'ai vu ce que faisait la relectrice d'avant : elle réécrivait à peu près la moitié de ses textes. Forcément, après, c'était top-moumoute. Moi, j'ai décidé de corriger les faux-sens occasionnels, de virer les festivals de répétitions vraiment trop visibles et d'enlever les coquilles, mais de laisser la lourdeur globale et la quasi-absence d'adaptation dans toute leur splendeur. Après tout, la patte de X, c'est son non-style, il le répète en toute décomplexion à qui veut l'entendre. Qui suis-je pour contrarier sa nature profonde ? (c'est comme ça qu'on obtient des psychopathes, j'vous le dis)

X, millésime 2010


Faut pas croire, c'est quand même un minimum syndical subtil, basé avant tout sur mes réactions épidermiques : si je soupire un peu, beaucoup, même passionnément, je laisse, non sans une certaine jubilation. Si j'éclate de rire ou que j'ai envie de pleurer (non, ça n'arrive pas si souvent que ça, soyons honnête), je me dis que c'est trop gros et qu'il faut corriger. Entre les extrêmes, c'est du cas par cas. Je me prends parfois à imaginer ce que ferait un(e) bon(ne) traducteur(trice) à la place de X, et comment il ou elle saurait faire pétiller ces textes mous du genou. Et puis je me dis que je m'égare, qu'il faut que j'arrête de divaguer en tapotant sur mon clavier et que je m'en tienne une bonne fois pour toutes à ces phrases traînantes et répétitives qui jalonnent les voice de X. Je sais, en outre, qu'il se produit parfois un phénomène bizarre, quand on relit un texte qu'on n'aime pas : on a tendance à avoir envie de vraiment tout corriger, par exaspération, et à vouloir modifier des formulations qu'on aurait peut-être laissées telles quelles sans sourciller si on les avait croisées ailleurs, dans une meilleure traduction (vous me suivez ?). Donc je calme mes propres ardeurs et je minimumsyndicalise mollement.

Mon souci, c'est que j'ai remarqué un drôle de truc, depuis novembre. Si j'ai une traduction de documentaire à faire dans les jours qui suivent une relecture de X (surtout si ledit documentaire est lui aussi du genre "paysages, tourisme et traditions" - au pif, celui sur les lacs du Tadjikistan), j'ai des phrases bizarres qui me passent par la tête. Des expressions lourdingues, des tournures imbitables, des adjectifs incongrus, des adverbes superfétatoires : tout ce qui fait le sel du non-style de X, en d'autres termes. Cette phrase apparemment innocente, là, est-ce qu'elle ne cache pas un piège, une lourdeur sournoise ou au contraire tellement énorme qu'elle m'échapperait ? Ce mot-là, est-ce que des fois je ne l'aurais pas déjà utilisé à quatre reprises dans la phrase qui précède ? Ça, là, ça se dit vraiment comme ça ? Et ce paragraphe, il n'aurait pas l'air un peu plat et décousu, maintenant que je le relis en entier avec un peu de recul ? Est-ce que je ne fais pas du X, en d'autres termes ? (cette phrase doit être lue en contexte, je répète, cette phrase doit être lue en contexte)

Angoisse.

Doute.

Verre de whisky sur verre de whisky.

Suis-je rongée par un sentiment de culpabilité à l'égard de la Chaîne Kulturelle qui nous fait vivre, X et moi ? Est-ce le fruit de l'antipathie certaine qui m'anime à l'égard de X et qui, du coup, me perturbe (il y a quand même très peu de confrères que je trouve vraiment antipathiques, d'une manière générale, ça me fait tout bizarre) ? Ou bêtement, s'agit-il d'une contamination façon gros rhume d'hiver ? L'effet X s'estompe au bout de quelques jours, le temps d'oublier le pensum qu'a été la dernière relecture. Tout rentre dans l'ordre, je me remets à me poser les questions qu'il est normal que je me pose quand je traduis (qui a tué JFK, ai-je encore une chance de devenir majorette à 30 ans et reste-il des mini-Mars au frigo, principalement). Mais même si elle ne dure pas, cette phase de flottement est fort désagréable.

La seule chose qui me console dans l'histoire, c'est que logiquement, ça doit marcher dans les deux sens, cette histoire. Et comme je relis plus fréquemment de (très) bonnes traductions que des mauvaises, je me dis qu'avec un peu de chance, sans m'en rendre compte, je m'imprègne aussi des bonnes idées de traduction, du style fluide et agréable à lire des consœurs zé frères, ou des chouettes trouvailles d'adaptation que je croise parfois.

Verre à moitié plein, verre à moitié plein, verre à moitié plein.



Ah oui, et puis il continue à faire comme si on était potes depuis 20 ans, option garderie de vaches ensemble. Et ça continue à me gaver big time. Mais c'est un autre problème.


X, millésime 2011



Share/Bookmark

(Suite)


J'en ai rêvé la semaine dernière, elle l'a fait hier.

Alice Augustin (de Glamour, mes amis) nous parle de la langue de la mode sur France Inter.



Et tiens, pendant qu'on y est, l'inénarrable et insupportable (mais quand même intéressant) Claude Hagège était hier l'invité d'une autre émission diffusée par la même radio, sur le thème "Hégémonie de l'anglais et critique de la pensée unique". À écouter en cliquant sur ce lien


Share/Bookmark


(Premier épisode et rappel du principe.)

Une aventure de Choura est un album jeunesse publié par Patrick Modiano et l’illustratrice Dominique Zehrfuss dans les années 80. Je n'arrive pas à décider s'il s'adresse réellement aux enfants, toujours est-il qu'il raconte les pérégrinations du chien Choura, un labrador choupi en diable qui vit chez un couple bourgeois à Massy-Palaiseau, et qui lit et relit Le Mouron Rouge avec passion (il finira secrétaire particulier de la baronne Orczy à Monte-Carlo). Poétique et surréaliste, écrit avec une humilité teintée de mélancolie et de profondeur typique de Modiano, cet album est un petit bijou à mettre entre toutes les mains.

Les deux illustrations accompagnant le passage sont (mal) scannées à la fin du billet (cliquez sur les images pour les agrandir).


Un jour, j’ai appris que l’on donnait au cinéma, près de chez nous, un film sur la reine Marie-Antoinette. Cela se passait au dix-huitième siècle, à l’époque du « Mouron Rouge », et j’ai demandé la permission à monsieur et madame Vervekken d’aller voir ce film. Monsieur Vervekken m’a dit :

- Je n’aime pas beaucoup que tu ailles au cinéma, Choura. Mais comme c’est un film sur l’histoire de France, je te donne mon autorisation.

- Merci, monsieur Vervekken.

Et madame Vervekken, qui était très économe, m’a dit :

- Tu n’oublieras pas, Choura, de demander une place demi-tarif. Les chiens ont droit au demi-tarif.

- Oui, madame Vervekken.

J’étais si ému de voir ce film que je suis resté à la séance suivante. Dans le film, les hommes portaient des perruques, des habits brodés et des culottes de soie, et les femmes des robes à paniers, comme les personnages du « Mouron Rouge ».
J’étais très heureux de faire la connaissance de la belle reine Marie-Antoinette, et de son mari, le bon roi Louis XVI.

À la fin, je sanglotais quand Marie-Antoinette montait sur l’échafaud.

Monsieur et madame Vervekken ont été fâchés que je rentre si tard du cinéma.

Chaque fois qu’ils étaient fâchés, ils parlaient très fort, tous les deux, dans une langue bizarre que je ne comprenais pas.

C’était un peu comme ça :

- TI VOR ZUC VA PAPELOR DIC DOM ! disait monsieur Vervekken.

- TA DER LO KEPI NOR KAMELU VER DONG ! disait madame Vervekken.

Cette nuit-là, ils ont parlé longtemps comme ça, et je devinais qu’il était question de moi. Et le lendemain, ils sont allés voir le directeur de mon école pour lui annoncer qu’ils avaient décidé de me mettre en pension.

À leur retour, madame Vervekken m’a dit :

- Choura, tu vas faire tes valises et nous allons te conduire en pension la semaine prochaine.

Et moi, je n’osais pas leur répondre que mettre un chien en pension, c’était idiot. Un chien doit rester à la maison pour la garder.


Patrick Modiano, Une aventure de Choura
Illustré par Dominique Zehrfuss
Gallimard, 1986.







Share/Bookmark



Si j'avais pu, j'aurais plutôt fait blogueuse mode influente, dans la vie. Quitte à sortir dans mon jardin (car j'aurais eu un jardin, il faut ce qu'il faut) par -3° l'hiver pour prendre des photos inspirées de moi, moi et encore moi, bleue de froid mais souriante, arborant la it-tenue du moment. Quitte à écrire le plus sérieusement du monde des phrases du genre "très tendance, ce blazer mi-rock mi-working girl", ou "la jupe asymétrique déstructurée sera définitivement le basic de l'été", voire "ce tour de cou douillet et soooo British est le petit plus irrésistible pour une tenue très lookée". Quitte à faire des billets sponsorisés et à ajouter "billet sponsorisé" au bas desdits billets sponsorisés. Quitte encore à lancer de fiévreux débats de société tels que "pour ou contre le glitter ?", "comment porter le slim en imitation peau de serpent ?", "oserez-vous l'imprimé panthère ?" (NON) ou "marinière : l'éternel retour ?". Quitte enfin à prodiguer moult conseils avisés pour assortir au mieux son blush à sa paire de sandales à talons compensés et éviter ainsi la faute de goût. Mais quitte, SURTOUT, à me faire offrir un perfecto par Brooklyn Bridge Factory en 2011 (je vous jure, elles en ont toutes reçu un l'année dernière, les blogueuses mode influentes) (TOUTES) (au moins).

Oui mais voilà, la mode et moi, ça fait deux - voire beaucoup plus si l'on tient compte de ma passion aussi inexplicable qu'anachronique pour les jeans pattes d'eph - du coup j'ai choisi de centrer stratégiquement ce blog sur des sujets moins fondamentalement éloignés de mes domaines de compétence. Ça m'évite entre autres de devoir expliquer à mon toubib que si j'ai attrapé une pneumonie, c'est parce qu'il fallait impérativement que j'immortalise mon nouveau short sequins pendant une averse de grêle (si comme moi tu ignorais l'existence du short sequins il y a deux secondes, lecteur pas blogueuse mode influente de ce blog, va voir ici à quoi ça ressemble) (c'était définitivement le basic de l'automne 2009) (je m'en veux d'être passée à côté).

C'est vraiment un mauvais choix de créneau, à bien y réfléchir, le blog de traduction. Non seulement les éditions Robert ne m'envoient pas les nouvelles versions de leurs dictionnaires à chroniquer en avant-première et en exclusivité mondiale, non seulement Trados ne me propose pas un pont d'or en échange d'une bannière publicitaire (et on se demande bien pourquoi), non seulement je ne noue pas des partenariats trop de la balle avec Ninsight pour offrir à mes lecteurs une réduction royale de 5% sur la prochaine mise à jour de son si performant logiciel de sous-titrage, mais en plus, je dois aussi attendre les promos et autres soldes comme tout le monde pour m'acheter un cuir Brooklyn Bridge Factory. L'arnaque sur toute la ligne, cette histoire.

C'est donc ce que j'ai fait : les soldes chez Brooklyn Bridge Factory. Le blouson est arrivé, il est doux, il a une belle couleur prune, il porte une étiquette made in China, il est fort heureusement à ma taille, je l'aime déjà beaucoup.

Alors bien sûr, je pourrais chercher où est la fonction retardateur sur mon appareil photo, m'installer sur mon balcon en béton qui donne sur la rue (coucou, les voisins), faire semblant de ne pas regarder l'objectif pour une photo d'un naturel désarmant et vous gratifier fièrement d'un cliché au cadrage approximatif avec une tête de lampadaire en arrière-plan. Mais pour être franche, il fait un peu frisquet, je sors d'une angine et j'ai perdu le mode d'emploi de l'appareil photo. C'est l'autre inconvénient à ne pas être blogueuse mode influente : on est bêtement frileuse quand il s'agit d'étrenner des tenues de mi-saison au coeur de l'hiver. Vachement moins motivée pour prendre des photos sous la grêle avec un short sequins (pardon, je ne m'en remets pas). Le temps 1. qu'il fasse beau 2. que j'aie un jardin sous la main 3. que j'aie aussi l'appareil photo sous la main 4. que je dépasse le sentiment de léger ridicule (qui certes, ne tue pas, mais quand même) à demander à The Man ou à toute autre personne (non, à la réflexion, il n'y a vraisemblablement qu'à lui que je pourrais le demander) de me prendre en photo dans mon nouveau blouson, il y a fort à parier que le blouson ne sera plus neuf et que la mode sera passée à autre chose.

(Finalement, Brooklyn Bridge Factory a peut-être eu raison de ne pas m'offrir un perfecto.)

Vous ne m'en voudrez pas, hein. C'est par contre l'un des avantages du blog de traduction : la température extérieure et l'éphémère retour en force des imprimés python ont finalement assez peu d'incidence sur ce qu'on peut écrire. Et la mode aux anglicismes dans le vocabulaire vestimentaire, elle, semble suffisamment indémodable pour que je puisse attendre un peu avant de lui consacrer un hypothétique billet.


Brrrr et bon week-end.



Pour vous occuper au coin du feu, je vous recommande chaudement (haha) trois tests incontournables chez Marie-Claire (ils sont à la hauteur de leurs titres) :
Savez-vous éviter les fashion faux-pas ?
Connaissez-vous les must-have du dressing automne/hiver 2012 ?
Parlez-vous fashion ?




Share/Bookmark

Le jeudi, c'est citation (il paraît) #10



Sur une idée originale de Chiffonnette.


Qu'est-ce que cette opinion publique qu'invoquent les créateurs de droit des sociétés modernes, des sociétés dans lesquelles le droit existe ? C'est tacitement l'opinion de tous, de la majorité ou de ceux qui comptent, ceux qui sont dignes d'avoir une opinion. Je pense que la définition patente dans une société qui se prétend démocratique, à savoir que l'opinion officielle, c'est l'opinion de tous, cache une définition latente, à savoir que l'opinion publique est l'opinion de ceux qui sont dignes d'avoir une opinion. Il y a une sorte de définition censitaire de l'opinion publique comme opinion éclairée, comme opinion digne de ce nom.


Pierre Bourdieu, "La fabrique des débats publics"
Extrait de Sur l’Etat. Cours au Collège de France, 1989-1992, Raisons d’agir - Seuil, Paris, paru le 5 janvier 2012 (cf. le site du Monde diplomatique).




Dix ans bientôt que Bourdieu est mort. Votre blogueuse dévouée était alors stagiaire en Irlande, elle se souvient qu'elle se dépatouillait comme elle pouvait entre livre irlandaise, franc et euro tout neuf, et qu'elle se disait quand même que ce type pas franchement sympathique qu'elle avait un peu découvert dans La sociologie est un sport de combat valait peut-être la peine qu'on se penche sur son cas, par exemple pour enrichir un peu un mémoire de maîtrise en cours de rédaction avec quelques considérations inspirées de la sociologie de la culture.

Dix ans (et une bonne dizaine d'ouvrages dans ma bibliothèque) plus tard, voilà que Le Monde diplomatique publie un texte semble-t-il inédit de Bourdieu dont le début me fait irrésistiblement penser à ce film vu il y a quelques jours au cinoche, Les nouveaux chiens de garde.

Aucune coïncidence dans cette "irrésistible" association d'idées, du reste, la Halimi-connection est bien sûr là : en résumé, Serge Halimi, actuel directeur du Monde diplomatique, publiait en 1997 Les nouveaux chiens de garde, essai préfacé par Pierre Bourdieu et point de départ du film en question, la boucle est donc parfaitement bouclée. Ce documentaire, vous n'en entendrez sans doute pas beaucoup parler chez Isabelle Giordano ou Franz-Olivier Giesbert, mais à moins que vous soyez Isabelle Giordano ou Franz-Olivier Giesbert (ou Claire Chazal ou Nicolas Demorand ou quelques autres), il y a de fortes chances pour qu'il vous fasse rire (jaune mais aussi de bon coeur) et vous intéresse.

Et à consulter, toujours, la mine d'informations qu'est le blog de l'ami G., "Pierre Bourdieu un hommage", qui recense à peu près tout ce qui se publie, s'écrit et se diffuse sur Bourdieu et est constamment alimenté par son auteur, un infatigable passionné (si si, j'vous jure, il est comme ça, G.).






Share/Bookmark


Les traductions vieillissent. C'est un fait, ça paraît parfois bizarre, mais c'est comme ça.

La très grande, l'exceptionnelle, la magistrale brochure de conseils publiée par l'Ataa à destination des gens qui voudraient par exemple faire sous-titrer un film - ou plutôt en l'occurrence diffuser des sous-titres existants - rappelle d'ailleurs :




Mais comment sait-on qu'on a affaire à des sous-titres un peu atteints par la limite d'âge, me direz-vous ? Voici quelques indices qui ne trompent pas, piochés notamment dans une version sous-titrée de Vous ne l'emporterez pas avec vous (Frank Capra, 1938) diffusée récemment sur la chaîne TCM. J'étais doublement émue en revoyant ce film, parce que ces sous-titres étaient les mêmes que ceux qui figuraient sur la VHS du début des années 90 que j'avais vue et revue mille fois dans ma (désormais lointaine) jeunesse. Ce qui veut dire qu'ils ont au moins une vingtaine d'années. Ils sont signés... je le dis ? Allez, "P. M." (les initiés reconnaîtront sans peine, les autres s'en foutent sans doute un peu). Ils ne sont pas indignes, hein, vraiment pas, ils sont honorables et ont un petit charme suranné. Simplement, ils sont datés.

Quelques indices, donc.

Dans un sous-titrage datant un peu, à vue de nez et en moyenne, 10 à 30% environ des répliques ne sont pas sous-titrées. La page Wikipedia sur le sous-titrage, rédigée en grande partie par Bernard Eisenschitz, auteur de sous-titres bien connu et historien du cinéma, rappelle ainsi :


Au début du cinéma parlant et pendant longtemps, le sous-titre (appelé aussi titre ou intertitre) était censé « résumer » les éléments de dialogue indispensables à la compréhension, d’où l’idée qu’il s’agissait d’une « adaptation ». C’est ainsi que, par exemple, le dialogue subtil de la comédie américaine (dû souvent à de bons auteurs littéraires ou dramatiques) était largement perdu pour le spectateur étranger, au bénéfice de la pure information (cela souvent sur instructions des studios, qui fournissaient à leurs filiales étrangères un texte prédécoupé et pré-résumé). Aujourd’hui, la demande des commanditaires et des spectateurs (et aussi des traducteurs) va plutôt vers une fidélité aussi grande que possible au texte original dans toutes ses nuances (et souvent dans toute sa spécificité, voire sa technicité). Au lieu (ou en même temps que) de résumer, il est souvent plutôt question d’éliminer ce que le spectateur peut comprendre seul, le mot ou la phrase qui double un geste, la répétition en écho.


Il se trouve que votre blogueuse dévouée a retraduit récemment un film des années 30 : vérification faite, 300 sous-titres de plus dans ma version que dans le sous-titrage DVD, qui était manifestement un "vieux" sous-titrage (je me rends compte que je risque de vexer en mettant ce "vieux" à toutes les sauces, mais telle n'est vraiment pas mon intention, vous l'aurez compris, il s'agit juste d'un raccourci commode pour blogueuse paresseuse).

De la même façon, dans Vous ne l'emporterez pas avec vous, les conversations sous-titrées sont vraiment parcellaires. Par moments, on peut légitimement penser que l'adaptateur a préféré ne pas surcharger ses sous-titres, quand plusieurs personnages parlent pratiquement en même temps. Mais la plupart du temps, ce sont des omissions sans réelle justification : une banalité qui passe à la trappe, par exemple, mais la réplique précédente, tout aussi banale, était sous-titrée, alors pourquoi pas celle-là ? Et parfois, on passe à côté d'effets comiques, de répliques moins superflues, etc. C'est dommage. Donc premier indice : des trous dans les sous-titres.

Indice suivant, le jeune couple star du film
1) qui se connaît et se roule déjà des pelles au début du film
2) qui s'apprête à se marier
3) qui parle de tout et de rien
4) qui s'engueule aussi pas mal
Le jeune couple, donc, se vouvoie de la première image à la dernière.



Alors certes, elle est sa secrétaire. Mais il est un peu anticonformiste, ils sont jeunes, beaux, farfelus et amoureux, et en plus à la fin du film elle cesse d'être sa secrétaire, bref ce vouvoiement tombe complètement à plat. D'ailleurs, beaucoup trop de gens se vouvoient dans ces sous-titres. Chez les Sycamore, la famille rigolote et un peu timbrée du personnage joué par Jean Arthur, le grand-père vouvoie son gendre ou le jeune mari de sa petite-fille. Tout le monde vouvoie les domestiques alors que tout le monde papote avec eux comme avec des potes. Certes, certes, le vouvoiement avait la cote (ha !) dans ce type de situations à l'époque, et il l'a encore parfois aujourd'hui. Mais là encore, dans cette famille atypique (façon Groseille) où tout le monde a l'air d'être tombé sur la tête et vit dans une bonne franquette quotidienne et généralisée, on se demande un peu d'où vient ce choix. Par contre, lorsqu'un flic vient questionner l'un des membres de la famille, le traducteur a décidé que pof, il allait le tutoyer. Bien bien, comme vous voulez. Donc indice n°2 : des vouvoiements et des tutoiements pas forcément très naturels.


Dans la liste des signes qui ne trompent pas, on trouve aussi un argot et un langage familier qui font parfois sourire. Ainsi, quand Jean Arthur est vraiment très très très énervée contre James Stewart, elle utilise le mot qui tue...


"Votre lubie."

Vous je ne sais pas, mais personnellement, c'est toujours le mot que je balance à la tête de The Man (en le vouvoyant, cela va de soi) quand je suis hyper énervée et sur le point de le quitter.

Parce que c'est un mot terrible, un mot ravageur, un mot poignard.

Voilà voilà.

Idem quand le père de James Stewart n'est pas content du tout de son agent immobilier qui n'a pas réussi à lui acheter tous les terrains qu'il convoitait.


Avec "triste figure", là, papa Kirby est au max (Ouch! That hurts!).

On notera au passage qu'il y a aussi énormément de points de suspension dans les sous-titres un peu datés, alors que curieusement, c'est quelque chose qu'on essaie plutôt d'éviter de nos jours (sauf si une phrase n'est manifestement pas terminée ou se trouve brusquement interrompue, mais nous ne sommes pas dans ce cas de figure dans ces deux captures d'écran, ci-dessus et ci-dessous).


Pour revenir au langage familier, ajoutons deux captures d'écran où le traducteur a décidé de s'encanailler un peu avec ses personnages d'extraction modeste :



D'un naturel confondant.

Autre point rigolo qui date drôlement une adaptation, les références culturelles. Ici, Halloween : de nos jours, pas un spectateur français n'ignore ce qu'est Halloween. Il y a vingt ans, c'était moins vrai. Alors qu'est-ce qu'on mettait, à la place ?


"La Toussaint", bien sûr. Et pour s'en dépatouiller, on ajoutait (encore !) des points de suspension, un peu comme pour s'excuser platement. Le tout rend ce sous-titre parfaitement incompréhensible (Mais qui a donc sonné avant d'entrer à la Toussaint ? Et pourquoi ? Ces points de suspension énigmatiques annoncent-ils un subplot soudain dans le film ? Mystère, mystère...).

Ajoutons encore qu'on risque de repérer dans les sous-titres un peu datés une proportion certaine de tournures telles que celle-ci :


Le personnage qui parle ayant un langage assez simple et terre à terre dans la VO, on écrirait plutôt "que vous ne pourrez jamais (en) dépenser", me semble-t-il. Pas pour appauvrir la langue à tout prix (je vous vois venir), mais simplement parce que c'est plus naturel et plus rapide à lire.

Et puis le dernier truc qui peut éventuellement commencer à vous mettre légèrement la puce à l'oreille, c'est quand vous reconnaissez dans des sous-titres diffusés en 2012 une phrase qui vous faisait déjà tiquer en 1992 :



Dying to see you, quoi...

Hem.


Bon, et puis pour voir à quoi ressemble une traduction qui vieillit vraiment, vraiment mal, allez donc relire celle de Catcher in the Rye (j'ai mis à jour ce billet déjà un peu ancien (lui aussi, décidément) il y a quelques jours pour y ajouter une autre traduction française du passage cité, allez-y, je vous dis !).


Share/Bookmark

Spock, Smartphones and a Bad Translator


Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas parlé de traduction automatique par ici (au moins trois semaines, dites donc !). À l'heure où Twitter vient de lancer un nouvel appel à chair fraîche bénévole pour traduire gratos ses sites et applications ("pour moi qui concevait le bénévolat comme une activité propre au secteur associatif, pour moi qui lisait en décembre dernier que le prince saoudien Al-Walid bin Talal avait investi, avec son entreprise, 300 millions de dollars américains dans le site de gazouillis, permettez-moi de mettre en relation ces éléments pour rédiger cet article de mauvais esprit, qui finalement pose la question du statut de traducteur professionnel : un expert reconnu ou un pigeon corvéable à merci, le plus naturellement du monde ?" fait remarquer assez justement le blog de cette agence de traduction), une vidéo tourne actuellement sur le nète qui nous montre Steve Wozniak expliquant à Spock (si si), enfin, à Leonard Nimoy, que la traduction automatique est déjà une réalité géniale et accessible à tous grâce à l'iPhone.

Savourez, ce n'est (fort heureusement) pas long.





Oui-oui, bien sûr, la question posée par Spock fait référence au traducteur universel de Star Trek (m'en demandez pas plus, chuis pas experte), c'est évidemment une question très très très drôle, haha, mais la réponse de Wozniak étant relativement sérieuse, c'est quand même un peu irritant, non ?

Bref, tout ça pour dire qu'une autre recherche m'a fait tomber ces jours-ci sur le blog Fluent in 3 Months, récit sympathique des pérégrinations d'un passionné des langues débrouillard qui va régulièrement passer trois mois dans des pays plus ou moins exotiques pour essayer d'en apprendre la langue en immersion complète. Dans un billet récent intitulé Why your smartphone will never be a universal translator, il détaille sans prétentions (et avec un certain bon sens, ce qui ne fait pas de mal) les lacunes évidentes des applications vendues comme des remèdes miracles à l'incompréhension entre les cultures (on n'en est pas loin, franchement). J'aime beaucoup le paragraphe intitulé "Translator apps: created by lazy monolinguals for gullible monolinguals", qui résume assez bien mon sentiment.

Et enfin, j'ai croisé un truc qui m'a bien fait rire (et a occupé de façon fort ludique les plusieurs-fois-40-minutes de temps d'attente de la hotline Orange que j'ai subis ces derniers jours pour une sombre histoire d'adresse mail purement et simplement supprimée) : Bad Translator. Un site qui vous permet de tester en toute mauvaise foi la qualité du traducteur automatique de Bing en saisissant une phrase en anglais, puis en choisissant le nombre de traductions automatiques que vous souhaitez lui appliquer : 10, 20, 30. Cliquez sur "Translate" et regardez défiler les traductions successives dans les langues les plus improbables. Et riez un bon coup en lisant le résultat en anglais. Ci-dessous quelques tentatives à partir de phrases ou citations qui me passaient par la tête.









J'ai bien dit "en toute mauvaise foi", hein, parce que ça relève tout de même de l'overdose de traducteur automatique. Et la légendaire honnêteté intellectuelle qui caractérise ce blog (en plus de sa mauvaise foi, allez comprendre) m'oblige à vous dire quand même que la citation "I love the smell of napalm in the morning" aboutit strictement à la phrase de départ après 30 traductions automatiques, ce qui est tout de même une belle performance.


Enfin comme il faut rendre à Clément ce qui est à Clément, merci à lui d'avoir signalé dans les commentaires du dernier billet la courte chronique France Culture de Philippe Meyer consacrée le 12 janvier à la traduction automatique, puisque c'est ce qui m'a décidée à réunir ces différents éléments repérés ces derniers jours. Bonne écoute et bon week-end.





(Pour mémoire, on peut aussi relire ici ce billet vieux de deux ans sur la question de la traduction automatique comme outil utilisable ou non par les traducteurs professionnels.)


Share/Bookmark

ImpÉcr #5
Le roman-photo de janvier



Dans la série "les sous-titres parlent de traduction", un billet roman-photo ce mois-ci - car oui, le roman-photo est une forme narrative tristement et injustement négligée de nos jours, et oui, il est temps de lui rendre hommage. L'idée ne vient à vrai dire pas de votre blogueuse dévouée, mais de ma complice Tiz qui m'a aimablement envoyé cette copieuse série de captures d'écran issues du DVD de Je l'aimais, un film de Zabou Breitman avec Daniel Auteuil que je n'ai pas vu inspiré d'un roman d'Anna Gavalda que je n'ai pas lu (hem) (mais j'aime beaucoup Zabou Breitman, bien que j'aie quelques préventions épidermiques contre Daniel Auteuil). Et les arrêts sur images qui suivent montrent donc le sous-titrage à destination des sourds et malentendants de ce film français (pour tout savoir sur les codes couleurs de ce type de sous-titrage, lecteur novice du S&M de ce blog, clique par ici).

Je pique allègrement son résumé à Allociné en ajoutant quelques menues précisions entre parenthèses :


En une nuit, Pierre (un homme d'affaire joué par Daniel Auteuil) va partager avec sa belle-fille Chloé ce grand secret qui le hante depuis vingt ans, celui qui le mit face à lui-même, à ses contradictions et à ses choix, à son rôle d'homme et à ses manques. Le secret de cet amour pour Mathilde (une interprète interprétée (hihi) par Marie-Josée Croze), pour lequel il n'a pas tout abandonné, choisissant une route plus sûre et plus connue. En une nuit, nous saurons la vie d'un homme qui n'osa pas.

Tiz ajoute en guise de contexte :

Dans une première scène, on le voit, homme d'affaires, tenter de vendre ses services à des industriels chinois, aidé de l'interprète dont il tombe immédiatement amoureux. Les Chinois parlent anglais, langue dont Auteuil ne connaît que quelques mots.

Dans une autre scène, on le voit avec l'interprète dans un bar, il s'extasie sur sa compétence.

Allez zou, vous en savez assez pour suivre la dix-huitaine de captures d'écran qui suit. Merci Tiz !



*******




(À quand un grand revival du roman-photo sous forme sous-titrée, je vous le demande ?)

La prochaine fois, retour à la formule nettement moins palpitante des billets précédents, mais avec Sean Connery dedans si vous êtes sages.



Share/Bookmark

Pas ma faute


Par une suite d'événements dont je t'épargnerai le détail, lecteur curieux et c'est pas joli-joli de ce blog, je me suis retrouvée tout près de la Fnouc des Ternes dans le 17e : pas ma faute.

Je me suis souvenue que j'avais des machins-cadeaux à utiliser dans ce temple de la débauche où je ne mets normalement plus les pieds pour cause de risque d'explosion de mon découvert bancaire : pas ma faute.

Je suis tombée sur le Dictionnaire des séries télévisées qui me faisait de l’œil depuis quelques mois déjà et dont le prix, ô coïncidence incroyable, correspondait à 1 euro près au montant des machins-cadeaux stockés sur ma carte Fnouc : pas ma faute.

Je suis irrésistiblement attirée par tout ouvrage de plus de 500 pages portant le titre de "dictionnaire" : pas ma faute (je dirais même : déformation professionnelle).

Il se trouve que je devais attendre The Man à une terrasse de café à deux pas de là et que mon attente s'est un peu prolongée pour des raisons indépendantes de ma volonté : pas ma faute.

J'ai donc eu 50 minutes pour me laisser happer par ledit dictionnaire à ladite terrasse dudit café en attendant ledit The Man : non, vraiment, pas ma faute.




Alors j'ai commencé à le lire de la première à la dernière page, parce qu'il est vraiment chouette, ce dictionnaire, et qu'on n'a pas seulement envie de le lire "à la petite semaine" (pourquoi petite ?), "à bâtons rompus" (quels bâtons ?), et autres expressions plaisantes désignant un mode de lecture discontinu. Déjà, il est drôle et bien écrit. Ensuite, bien qu'il soit forcément incomplet, on a un sacré paquet de notices à se mettre sous la dent. Et puis coup de bol (ou - plus vraisemblablement - banalité et conformisme extrêmes des goûts de votre blogueuse dévouée), il se trouve que dans la poignée de séries que je connais sur le vaste lot présenté, je partage en grande partie l'avis des auteurs.

Du coup, parce que j'aiiiime faire des listes, j'ai commencé à recenser, au fur et à mesure, les titres qui semblaient susceptibles de me plaire ou de m'intéresser. Histoire de, comme ça (et sans me préoccuper pour l'instant de questions bassement pratiques comme la disponibilité ou non desdites séries en DVD par exemple). En faisant de subtiles distinctions : sans parenthèses, les séries prioritaires ; entre parenthèses, les séries qui le sont moins mais qui ont l'air intéressantes quand même ; avec étoile, les séries qui m'intéressaient déjà avant de lire leur critique, ce qui leur donne une sorte de bonus de pondération (si si). Et là, arrivée aux deux tiers de la lettre B, j'avoue que l'ampleur de la tâche m'impressionne déjà un peu.



Donc vous le saurez : si je ne sors plus de chez moi, si je ne cherche même plus d'excuses pour ne pas aller prendre un verre un samedi soir sans boulot, si je vous annonce que j'ai dû rajouter deux étages complets à ma déjà fort bien garnie bibliothèque à DVD, si vous apprenez un jour que je suis morte d'overdose sériephilique, je le répète : c'est pas ma faute. Tout ça c'est à cause du Dictionnaire des séries, qu'on se le dise.



Share/Bookmark

[akro]



Je me retiens, pourtant. Si si, je vous jure que je me retiens depuis... mars 2010, tiens. Je me retiens régulièrement de hurler, voilà, c'est dit, alors que j'assiste jour après jour à d'innombrables crimes linguistico-syntaxico-orthographiques, le mot n'est pas trop fort (même s'il n'existe pas), commis au nom de... de quoi, d'ailleurs ?.

Mais un peu comme pour la confusion dénoter/détonner que je dénonçais avec un courage rarement égalé il y a près de deux ans, voici un truc qui m'exaspère tellement que tiens, me suis-je dit l'aut'jour, je vais passer une heure à faire des captures d'écran horripilantes et rédiger un billet défouloir sur le sujet.

Accro/accroc, le voilà, le coeur du problème (je le dis sans ambages)(chuis comme ça, moi)(cash).

Elle est sournoise, cette confusion, parce que contrairement au duo infernal dénoter/détonner, elle passe inaperçue à l'oral. C'est-à-dire que tu peux très bien sympathiser avec quelqu'un en papotant dans une soirée en tout innocence, et recevoir un beau jour un mail d'une fourberie inouïe disant quelque chose comme : "LOL ! Com je sui trop accroc à cet série !", mail qui va brutalement détruire le frêle édifice de l'amitié qui commençait à peine à sortir de terre (non, Copine W., ce n'est pas pour ça que je n'ai pas répondu à ton dernier mail, inutile de vérifier ce que tu m'as écrit)(et sinon, je suis une fille hyper ouverte et pas sectaire du tout, hein)(il faut me croire)(IL LE FAUT).

Elle est sournoise, disais-je, et du coup, elle se glisse partout. Je veux dire, VRAIMENT PARTOUT (et putain, quand j'écris en capitales, c'est que j'en ai gros sur la patate, croyez-moi).












Je dis halte, c'en est trop.

Et je ne suis pas la seule à dire halte, sachez-le bonnes gens, non je ne suis pas folle. Regardez bien le dernier article, celui de Libé : un seul internaute a publié un commentaire à son sujet et devinez comment débute ledit commentaire, hmm ?






Ha !

Pardon, la satisfaction sadique m'égare.

Parallèlement à ces "accroc à/au/aux", il y a aussi des variantes avec "accroc de(s)", bien sûr. Elles semblent un peu moins fréquentes dans les médias soi-disant d'une certaine tenue (encore que), mais fleurissent à qui mieux mieux sur les blogs et les forums.





Omniprésente, donc, la confusion. Omniprésente et insupportable. Pour citer Jeff Lebowski citant George Bush père : This aggression will not stand.

Il est temps de rappeler ici l'essentiel :

accro : nom ou adjectif signifiant dépendant, drogué, passionné.

accroc : nom désignant une déchirure, au sens propre comme au sens figuré, et par extension, un incident.


Petite mise en application illustrée et vivante :



Bon, mais pourquoi est-ce important de ne pas confondre "accro" et "accroc", me direz-vous ?

(Là, je réprime un soupir et je cherche une raison autre que "PARCE QUE C'EST MARQUÉ DANS LE DICTIONNAIRE, BORDEL !" et sachez-le, quand j'écris en capitales... ah non, vous le savez déjà.)

Eh bien parce que si on confond les deux, on risque de donner une interprétation erronée à certaines phrases qui sont pourtant parfaitement bien orthographiées.






L'addiction à la maison et aux bleuets : des pathologies mal connues qui font pourtant des ravages.

Et je passe sur le cas Fillon. Hihi.



C'est bon, c'est noté ? N'y revenez pas, hein.




Et puis la prochaine fois, je crois qu'il va vraiment falloir parler de côte/cote/cotte/cot-cot-cot.



Share/Bookmark
top