(Bref) questionnement cannois


Quand Michael Haneke, dans son discours de palmé, remercie en français "[sa] femme, qui [le] supporte depuis 30 ans", veut-il dire qu'elle le soutient ou qu'elle endure sa présence ?

Vu le bonhomme, je serais tentée de penser que l’ambiguïté était voulue.

Non ?

En même temps, on ne le saura jamais : Haneke, personne n'a envie d'aller lui demander s'il a fait de l'humour pas drôle ou une presque faute de français, hein.

Si ?

Chiche ?



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La lumineuse idée déco de Tatie Les piles


Ce vikend, une fois The Man reparti vers sa lointaine contrée parisienne (et après m'être copieusement tartinée d'après-soleil périmé parce qu'on ne m'avait pas prévenue que oui, il pouvait faire beau et chaud à Luxembourg), j'ai raisonnablement profité de mon dimanche soir pour... j'te l'donne en mille, lecteur qui me connais bien de ce blog... pour faire du rangement, ben voilà, car c'est un peu mon rocher de Sisyphe à moi, le rangement. Et puis pour trier des cartes postales, aussi. Haha, tu ne le sais peut-être pas, mais j'ai un stock de cartes postales relativement important pour quelqu'un qui pratique finalement peu l'art épistolaire manuscrit (mais que veux-tu, j'aime bien avoir toujours sous la main un Plonk ou un Replonk, un riant cliché de l'ex-RDA, une gravure de June Crisfield Chapman ou un Rhinocéros de Dürer à envoyer en cas de besoin : ça fait toujours plaisir). Et de temps en temps, comme c'est le bordel là-dedans, eh bien je trie (ma vie est toujours aussi palpitante).

C'est comme ça que je suis retombée sur les trois cartes postales jointes à l'exemplaire de The Prosperous Translator que j'avais reçu l'an dernier, trois cartes qui reprennent trois questions (percutantes) auxquelles répondent (avec brio) les auteurs (épatants) du bouquin (génial).

"Tiens", me suis-je alors dit (in petto), prise d'une inspiration soudaine en voyant la première, "elles feraient peut-être une bonne déco pour mon nouveau bureau de salariée, ces cartes, non ?"

Parce que mon nouveau bureau de salariée, il est très bien, mais il est plutôt du genre impersonnel et pas très funky, pour l'instant. Normal, quoi, je viens d'arriver, je ne vais pas punaiser une photo A3 de ma tata Astrid ou de mon labrador (d'autant que je n'ai ni tata Astrid ni labrador). Mais des cartes sobres, texte blanc sur fond noir, axées sur la traduction, ça me paraissait être un bon début pour égayer tout ça un minuscule chouia. Quelque chose qui respire le professionnalisme mais qui reste discret, un bon message à faire passer, en somme (on ne le dira jamais assez, la déco d'un bureau en milieu salarié est une question stratégique).

Et puis j'ai pris en main les deux cartes restantes et j'ai subitement craint que d'aucuns y décèlent d'autres messages cachés que celui que je souhaitais exprimer avec la subtilité légendaire qui me caractérise.



Bon. Tout bien réfléchi, je vais peut-être attendre quelques mois avant de le personnaliser, ce bureau.


(Si tu veux te rafraîchir la mémoire, lecteur amnésique ou qui n'as tout simplement pas lu cet ouvrage de ce blog, clique ici pour lire les réponses (magistrales) à ces trois questions (fantastiques) apportées par... Bref, tu m'as comprise, et puis lis-le, ce bouquin, si ce n'est déjà fait.)


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(Premier épisode et rappel du principe.)



Ah, comme le temps passe, ami lecteur. J'ai un peu loupé le coche pour cause de chats divers à fouetter, mais sache que ce blogounet a eu trois ans au mois de mars, si si. Même que pour fêter ça, ta blogueuse dévouée a fini par créer une page sur le livre des visages pour ledit blogounet. On y accède en cliquant sur le rectangle noir qui dit à peu près la même chose que la phrase précédente dans la colonne de droite. Et du coup, retour aux sources (ou presque) avec ce nouvel épisode littéraro-cinématographique : un premier extrait de La courte lettre pour un long adieu figurait dans un des premiers billets de cette série il y a près de deux ans, eh bien en voici un deuxième, dont j'aime tout particulièrement la dernière phrase. La traduction française suit le texte original.




Ein Bild aus einem alten Film von John Ford, der THE IRON HORSE hieß, fiel mir ein, während ich [Claire] hinter mich hergehen hörte: er erzählte von dem Bau der transkontinentalen Eisenbahn zwischen Missouri und Kalifornien in den Jahren 1861 bis 1869. Zwei Eisenbahngesellschaften legten die Schienen aufeinander zu, vom Westen her die »Central Pacific«, vom Osten die »Union Pacific« .Lange vor dem Bau hatte ein Mann schon davon geträumt und zog mit seinem Sohn nach Westen, um eine Passage durch die Rocky Mountains zu finden. Er trennte sich von seinem Nachbarn, der kleine Sohn umarmte zum Abschied ungeschickt die noch kleine Tochter des Nachbarn. Der Vater kam um, aber der Sohn fand später, als Erwachsener, die Passage; und der Nachbar wurde Direktor der »Union Pacific«. Nach langen Jahren, die einem auch im Film, wo alle Arbeiten noch einmal vorgeführt wurden, mühselig langsam vergingen, trafen endlich die beiden Bahnlinien in Promontory Point im Staate Utah zusammen, und der Direktor schlug einen goldenen Nagel in die letzte Schwelle. Darauf umarmten einander auch der Sohn des Träumers und die Tochter des Direktors zum ersten Mal, seit sie als Kinder voneinander getrennt hatten. Ohne dass ich es mir erklären konnte, war es mir beim Zuschauen unbehaglich geworden, ich spürte einen ziehenden Schmerz in der Brust, Schluckzwang, ein Wundsein, die Haut überall empfindlich, fast einen Schüttelfrost – aber im Augenblick, als der Nagel eingeschlagen war und die beiden einander in die Arme fielen, fühlte ich diese Umarmung auch an mir und streckte mich unendlich beruhigt in mir selber aus: so sehr hatte der Körper danach verlangt, dass die beiden wieder zusammenkämen.


Peter Handke, Der kurze Brief zum langen Abschied Suhrkamp, 1972





Une image d’un vieux film qui s’appelait THE IRON HORSE me revint à l’esprit pendant que [j’entendais Claire] marcher derrière moi : il racontait la construction du chemin de fer transcontinental entre le Missouri et la Californie pendant les années 1861 à 1869. Deux compagnies de chemin de fer allaient à la rencontre l’une de l’autre, c’était la « Central Pacific » qui posait les rails depuis l’Ouest et la « Union Pacific » depuis l’Est. Bien avant la construction, un homme en avait déjà rêvé et il était parti vers l’ouest avec son fils pour chercher un passage par où franchir les montagnes Rocheuses. Au moment du départ le petit garçon embrassa maladroitement la fille, plus jeune encore que lui, du voisin, pour lui dire adieu. Le père fut tué, mais bien plus tard le fils, devenu adulte, trouva le passage ; et le voisin devint le directeur de la « Union Pacific ». Après de longues années qui, dans le film aussi, passèrent avec une pénible lenteur parce qu’on y montra encore une fois tous les travaux qu’il avait fallu exécuter, les deux voies de chemin de fer firent, en fin de compte, leur jonction à Promontory Point, dans l’Utah, et le directeur enfonça un clou d’or dans la dernière traverse. Là-dessus le fils du rêveur et la fille du directeur se jetèrent, pour la première fois depuis qu’ils s’étaient quittés enfants, dans les bras l’un de l’autre. Sans que je puisse me l’expliquer, je m’étais senti mal à l’aise durant la projection, j’avais senti une douleur me tirer la poitrine, le besoin d’avaler, une impression de peau à vif, comme si tous les endroits du corps étaient soudain devenus sensibles ; j’en frissonnai presque mais, à l’instant où le clou fut enfoncé et où ils se jetèrent tous deux dans les bras l’un de l’autre, je ressentis cette étreinte à l’intérieur de moi-même et je m’étendis en moi, tranquillisé, si grand avait été le désir éprouvé par mon corps de les voir tous deux se retrouver.


Peter Handke, La courte lettre pour un long adieu
traduction Georges-Arthur Goldschmidt,
Gallimard 1976 pour la traduction française




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Vous l'attendiez en piaffant, le voici : le troisième volet des petites mutations du français courant, toujours par Amenel.

À l'heure où je vous parle, le suspens est total : y aura-t-il une suite ? Plusieurs épisode encore ? Mystère... En attendant, merci encore pour ces trois (premiers) épisodes.


Phénomène 3: l'usage à tort et à travers du sens figuré


Imaginons, juste pour la beauté du geste intellectuel, que « ici » soit une case d'une marelle et que « là » soit une autre case. Je dirais « je vais d'ici à là » avant de me déplacer d'une case à l'autre. Description d'un mouvement physique concret qui me semble assez cohérent avec une distance. Je ne trouve rien à redire sur la formulation, et pas seulement parce que c'est la mienne. Et vous ? Je parie qu'à vos délicates oreilles aussi, ça sonne plutôt bien. Euh, dans ce cas-là, pourquoi est-ce que ces mêmes qui rejoindraient mon culte sont incapables de transposer la formulation quand il s'agit du temps ? Le temps et l'espace ne font qu'un ; le fait de ne pas savoir que c'est maintenant démontré n'est pas une excuse. Voici ma bête noire n° 2: « d'ici là ». Si ma tension avait augmenté d'un millième de millimètre de mercure à chaque fois que j'ai entendu cette infâme expression, je mangerais les pissenlits par la racine. « D'ici le 25 », « il sera là d'ici deux heures » et autres joyeusetés tirées du même moule… Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font.

Guillaume Durand, en interrogeant J-F Copé dans l'interview sus-citée : « Et puisque cela peut peut-être vous concerner pour les années qui viennent, il y a quand même une forme de violence qui a rôdé dans ce débat ». Le français n'est pas l'anglais où à peu près toute juxtaposition sujet-verbe-complément ne dérange pas plus que ça. Je ne savais pas que la violence rôdait sous ma fenêtre, servant d'éclaireur("-reuse") à mon cambrioleur préféré.

« […] pousser François Hollande au plus loin de ses retranchements », même auteur, mêmes circonstances et mot pour mot – d'ailleurs, cette émission est un collector et je fournis l'enregistrement Audacity, fait exprès pour les besoins de ce post, sur demande et sous conditions. J'en perds mon latin (que je n'ai jamais eu, mais qu'importe!) et je soupire. Qui s'est amusé à fusiller la préposition « dans » alors qu'elle est l'une des plus discrètes de notre langue ? Qu'on me le désigne et je le ferai éternuer dans la sciure, crénom de Dieu !

« Et depuis le début [de la campagne électorale], l'objectif [pour nous] (comprendre "l'UMP") a été de débusquer ce quadruple langage qu'il [François Hollande] a pratiqué depuis le début [de la campagne]. » J.-F. Copé, op. cit. Je connaissais « double langage » mais ai-je étudié l'anglais si longtemps dans la grotte voisine de celle d'Osama Bin Laden que j'ai raté l'avènement du « triple langage » ? Et on en est déjà au quadruple ? Faut croire qu'il est loin le temps où je me pensais jeune et où je l'étais effectivement. Snif !

Par contre, quand Marc Fumaroli répond à la question de Olivier Bellamy (je paraphrase tout du long) « Pour vous, un poète est-il un musicien, est-il un peintre ? » en disant « pour moi, le poète des poètes, c'est Baudelaire parce qu'il sollicite vos cinq sens », je comprends bien, tout amateur de rap que je suis, que la poésie ne peut pas solliciter l'odorat ou le toucher au sens propre. Mais la poésie peut réaliser cet exploit en mettant en branle l'imagination du lecteur ou de l'auditeur. Premier degré, deuxième degré, sens figuré, exagération («emphase» disent les linguistes). Zyva, je te capte no souçaille.

Autre exemple, « Chez AMIS, votre fidélité ne reste pas insensible. »



C'est clair, j'aurais probablement apprécié d'être un Don Juan dont la fidélité a une sensibilité hors normes. Mais tout le monde ne peut pas être Brad Pitt.

Les locutions ne sont plus si normalisées que cela. Bientôt, le gars qui dit dans une émission de télé-réalité qu'on lui a « planté une fourchette dans le dos » parlera un français standard. Et moi je rêverai de lui mettre plutôt un tire-bouchon entre les omoplates.

Je n'en ai pas fini mais s'il est vrai qu'à chaque jour suffit sa peine, à chaque jour devrait également suffire sa dose d'écriture. Les outrages au français me désespèrent mais Lene Marlin les rachète. Près de douze ans à fondre pour la même voix, si ça ce n'est pas de la fidélité…

Prochain épisode, si prochain épisode il y avait (phénomène n° 1 à l'œuvre): l'élision à la carte et les liaisons.


Épisode 1 : la disparition du futur

Épisode 2 : la transformation des verbes par désamour des prépositions



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"Et maintenant, Petite fleur"


Une paire de chaussures de marche, quelques Billy Wilder, le Mont Rose, des Kafka jaunis, un vélo ou peut-être deux ou trois, des homards que tu plonges vivants dans une cocotte-minute, "That's MY steak, Valance", les Partitas par Scott Ross, les Vosges, les Vosges, toujours les Vosges, ta tondeuse à gazon qui ne veut pas démarrer, un chapeau tyrolien, la flamme bleue et les skis à farter, le vieux logo sur les bonnets promotionnels, Miles Davis, la fleuriste qui refuse de te vendre vingt roses pour mes vingt ans "parce que c'est un nombre pair, Monsieur, ça ne va pas du tout", Humphrey, Humphrey, toujours Humphrey, une bouteille de Château Coutet, Clark Gable, la cravate agrumes sur fond bleu ciel, le Ciné-club, les fausses traces du lapin de Pâques dans la neige fraîche, la cassette info pour enregistrer le JT de TF1, et puis, et puis, le disque où Bechet annonce "Et maintenant, Petite fleur".

Dix ans à me demander ce que tu penserais de tout ça si tu étais encore là.

Je t'embrasse, tu nous manques tellement.



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La rubrique "blogueur invité" de votre blog chéri est décidément en pleine expansion : la preuve, j'ai reçu aujourd'hui ce mail alléchant et parfaitement ciblé. Avouez que ça vous tente, des articles sur l'éclairage LED pour changer des râleries sur le sous-titrage et des chroniques sur l'évolution de la typographie en Allemagne, hmm ?

(Perso, j'en pince pour le marché des LED blanches.)

Brrrref. Après la disparition du futur (perspective glaçante s'il en est) la semaine dernière, voici un deuxième volet (au titre non moins grave) de ce panorama des mutations du français courant par Amenel. Vous noterez que la catch-line de La mutante 2 est parfaitement en adéquation avec le sujet, j'en suis assez fière (y a pas de quoi pourtant ? OK.) On ne le dira jamais assez : re-merci, Amenel !


Phénomène 2 : la transformation des verbes par désamour des prépositions

En grammaire française, je distingue (non, je n'ai pas de problème d'égo, merci) trois types de verbes non pronominaux : les verbes intransitifs, les verbes transitifs directs et les verbes transitifs indirects. Comme exemples, on a respectivement « mourir », « visiter » et « nuire ». En réalité, la catégorisation est plus complexe que cela mais je ne suis ni un littéraire, ni un linguiste de formation, ni un grammairien; j’opte donc pour la simplification. [J'utilise « catégorisation » parce que, en informatique théorique, il y a une différence entre « catégorisation » et « classification »: dans le premier cas, l'objet rangé peut appartenir à plusieurs ensembles (exemple typique, les tags d'un blog : un post a généralement plusieurs tags) ; dans le deuxième cas, l'objet rangé appartient à un maximum de 1 ensemble (exemple parlant pour tous : un élève n'appartient qu'à une classe, lorsqu'il est scolarisé…)][J'exclus les verbes pronominaux parce qu'ils ont la fâcheuse habitude de me donner des maux de tête.]

Certains verbes, frappés d'un trouble de la personnalité multiple, sont dans deux catégories à la fois, voire, à l'instar de « parler », dans les trois catégories. En fait, et cela dépend du sens attaché au verbe considéré, c'est le cas de beaucoup de verbes. Par exemple, « donner quelque chose à quelqu'un » prend parfois la forme « donner à quelqu'un quelque chose », devenant ainsi un transitif direct indirect maltraité qui se présente sous un air de transitif indirect direct. On a aussi « Ça fait quelques semaines que son bébé parle. », « Elle parle quatre langues. », « Je parle à un ami. » et « C'est bien que tu aies obéi. »

Pour les verbes transitifs directs, la règle est que l'objet DOIT suivre le verbe et SANS préposition. « Je visite une maison. » mais pas « Je visite. » et pas « Je visite dans/à/pour/par/de/sur/etc. une maison. »

Dans le cas des verbes transitifs indirects, un objet DOIT suivre le verbe et DOIT être précédé d'une préposition.

L'un des artifices (à défaut d'un meilleur terme) que la langue française a inventés est… la forme pronominale. Oui, la même qui me file la migraine quand il faut faire les accords du participe passé. On aura donc « La maison en vente se visite aujourd'hui. » (notez la forme pronominale renégate, à la Ned Kelly) ou « Il s'est tué. »

Artifice moins efficace parce qu'il ne marche pas toujours, l'utilisation d'un semi-auxiliaire : le maquereau « Je visite. » s'achète une conduite en devenant « Je fais visiter. » Notez que je ne cautionne pas. Elle est bonne, non ? OK, je vous la fais plus explicite: je ne cautionne pas ce comportement. Vous choisirez lequel. Si vous êtes attentifs, vous savez que j'essaie de noyer le poisson (non, pas le maquereau) mais je ne serais pas surpris qu’il y ait meilleur exemple que « Je fais visiter. » Pour rappel, je ne suis pas linguiste ; j'aime juste les langues et je me pose facilement beaucoup de questions. Et puis, je ne fais que traduire ou relire des textes.

Vous vous demandez où est ce fameux désamour et quel est mon problème ? Suivez le guide. Mon problème est qu'un verbe, dans un sens spécifique, a une utilisation normée et cela contribue à ce qu'on se comprenne mutuellement. Les langues sont faites de règles, de conventions et, malheureusement pour les nouveaux apprenants de toute langue, d'usages (et, malheureusement pour les nouveaux apprenants du français, d'un nombre renversant d'exceptions, d'exceptions à l'exception, de contre-exceptions, de multiexceptions, d'antiexceptions, de… oui, bon, d'accord, j'arrête). Et si je suis bien conscient que certains changements de catégorie sont justifiés, parfois grammaticalement (comme avec nuire – « fumer nuit » – ou mourir – « mourir de la peste »), parfois par le fait d'expressions consacrées (par exemple, « emboîter le pas à quelqu'un ») ou encore par l'usage (« un Mac, ça ne plante pas »), je pense que ce n'est pas le cas de tous les verbes.

Florilège d'instances relevées sur trois jours:
Jean-François Copé, invité sur Radio Classique/Public Sénat dans En route vers la présidentielle à 8h15 le 03/05/2012 : « même Alain Juppé avec qui j'ai eu l'occasion d'échanger, trouvait que c'était très intéressant ». J'aurais alors pensé « pauvre illettré ! » que ça ne m'étonnerait pas. J'avoue que la transformation de « échanger », dans le sens « discuter/communiquer avec », en verbe intransitif me file des boutons. Elle est cependant très courante dans le monde professionnel, ce que j'ai découvert avec grand déplaisir en août 2010. On échange des fluides corporels, on échange des idées, on échange des bons plans, on échange une ou des choses mais on n'échange pas tout court. J'espère bien que ça ne passera pas dans la langue formalisée. Vous vous voyez dire « Je communique. » et vous arrêter à ça ? Moi non. Mais je ne suis pas un coach en développement personnel.

« De nombreux entraîneurs déconseillent les joueuses quand il y a des enjeux à cause du risque de blessure ou de passer à côté d’un panier facile en match. » (Source.) Raaaaalala, et ça se dit journaliste. J'espère que ma future femme ne dira jamais « Mon mari me déconseille. » sinon, je n'aurai plus qu'à suicider. Ben oui, quitte à virer les prépositions, autant se débarrasser des formes pronominales ; la langue française en sera au moins de 50% plus facile à apprendre et à écrire.

Vous croyiez que le jeu se jouait seulement entre transitifs ? Que nenni!

« La société AMIS a été fondée en 1988 et à ce jour, elle continue d'évoluer son savoir-faire dans le domaine de l'assurance santé. » (Source.) Encore heureux ! Je vous ai choisis comme mutuelle.

(Là, votre blogueuse dévouée se tape l'incruste deux secondes pour vous conseiller vraiment vraiment d'aller jeter un coup d'oeil audit site : des heures de rigolades vous attendent, tout est du même acabit.)

Bref, ce qui est petit est mignon et, si je ne me trompe pas, nos prépositions sont monosyllabiques/bisyllabiques et ont peu de lettres. Je vote pour qu'on leur laisse leur place au lieu de les stigmatiser comme si elles étaient… des immigrés !


(À suivre...)


Épisode 1 : la disparition du futur

Épisode 3 : l'usage à tort et à travers du sens figuré


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HFT
(Homer's Fucking Translation)



Elle était entêtante à souhait, je l'ai eue dans la tête pendant des jours et des jours. Un truc de dingue, je n'arrivais plus à m'en débarrasser.



Pourquoi ? Je n'en sais rien. 20 ans ou pas loin que ça ne m'était pas arrivé, une obsession musico-chansonnière pareille. Je la trouvais peut-être tout bêtement réconfortante, cette chanson d'Hubert-Félix Thiéfaine, avec ses couplets lointains et surréalistes qui se terminaient par des "je t'aime" et ses intonations douces et chaudes, tellement répétitives qu'elles finissaient par en être rassurantes, pour moi qui me languissais de The Man et qui n'en menais pas large à l'idée de sauter dans ma nouvelle vie.

Bref, je l'ai écoutée et réécoutée je ne sais combien de fois à 8 minutes 29 du début de cette émission de radio que j'avais podcastée par hasard. Puis je l'ai chantonnée (faux), fredonnée, in petto et à voix haute, y compris dans la rue, y compris, oui, même, à Luxembourg (chanter "je t'aime et je t'attends" dans la rue est toujours une expérience intéressante, au vu de la tête des autres piétons). Ça commençait vraiment à m'agacer, pour ne rien vous cacher (on ne se cache rien, hein ?).

Et puis vers la 6 485e écoute, la libération est arrivée parce que j'ai enfin fait gaffe à cette phrase (à 1'37 dans la vidéo) :

"Mais toi tu cherches ailleurs les spasmes élémentaires
Qui traduisent nos pensées comme on traduit Homère
Et tu m'apprends les vers d'Anna Akhmatova
Pendant que je te joue Cage à l'harmonica"

Bon, me suis-je dit, c'est bien joli de se payer un texte chiadé et ultra-référencé, mais en fait, il veut dire quoi, ce texte ?

Ah, je vous vois venir : ne me dites pas que ce n'est pas la peine de se poser la question, hein. Pas à moi, non môssieur, on ne me la fait pas. On ne parle pas impunément de traduction, na d'abord.

Homère, c'est un lointain souvenir pour votre blogueuse dévouée. L'étude de L'Odyssée, en 6e ou en 5e (je me souviens de la prof de français, mais pas de l'année), quelques exercices d'écriture rigolos où il fallait composer des alexandrins comme dans la traduction étudiée (qui devait être celle de Victor Bérard), Télémaque (qui était aussi le titre du manuel d'histoire cette année-là), Pénélope, Ménélas, Calypso, les cours de grec ancien en 4e-3e, tout ça tout ça. Lointain, quoi. Alors pour être tout à fait honnête, je n'avais aucune idée de ce qu'il voulait dire, là, HFT.

Mais je n'ai pas baissé les bras, lecteur qui je le sais comptes sur moi pour élucider les plus épais mystères de la chanson française traductophile de ce blog. Au contraire, j'ai potassé étudié à fond lu attentivement parcouru survolé trouvé des tas de textes fort érudits parlant de la traduction d'Homère. Un qui m'a laissée sur ma faim, par ici. Un autre, par là, qui commençait de façon engageante :

Homère est une plaie pour les traducteurs, ainsi que pour les lecteurs de traductions. Toutes ces phrases tournées d'une manière qui ne peut pas se rendre en français, tous ces mots étranges composés d'autres mots, ont de quoi torturer tous ceux qui voudraient écrire un texte en vrai français, sans éliminer toute la poésie de l'original. Souvent obnubilés par le grec original, les traducteurs ont voulu faire très près du texte, et en ont oublié leur langue maternelle. Mais le pauvre lecteur peut se sentir écoeuré dans cette langue qui n'est pas vraiment la sienne, et qui est généralement très éloignée de la grâce de l'original.


Ah, c'est ça ? Les spasmes élémentaires ne traduiraient donc pas très naturellement nos pensées ? Ils donneraient un sentiment d'écoeurement, qui plus est ? Est-ce de la difficulté de "traduire" nos pensées que nous parle HFT ? Peut-être. Ou pas.

Hmm. J'étais toujours perplexe.

Je suis aussi tombée sur cet écrit de Victor Hugo tiré de Littérature et philosophie mêlées, un recueil de textes variés publié en 1834.



Donc traduire Homère, ce n'est même pas la peine, en somme. Genre même Victor Hugo, il te le dit. Monstrueux, chimérique, l'écueil de tous les traducteurs, la montagne impossible à soulever.

Oui, mais et la chanson ? Cette femme, ce "toi", qui cherche les spasmes élémentaires ? Elle cherche, elle cherche, mais sa quête n'est-elle pas vaine, s'ils traduisent les pensées aussi mal qu'on traduit Homère ? Ne court-elle pas après une chimère ? Est-elle plutôt pygmée ou plutôt copiste impuissante, chez Hugo, hmm ? HFT n'est-il pas en train de se foutre un peu de sa gueule, d'ailleurs ? Et de la nôtre au passage ?

Hmm ?

Groumph.

En tout cas, cette obsession musico-chansonnière a fini par me faire acheter l'album. Bien joué, HFT. Pour l'analyse de texte, par contre, je bloque. Et vous, z'en dites quoi ?

Faites-vous plaisir, hein. Je crois que les possibilités d'interprétation sont... disons, ouvertes.


(Le premier qui me dit qu'il est en fait question de la traduction d'Homer Simpson sort immédiatement, je vous préviens. Nanmais pinaise.)




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La magie des billets invités se poursuit. Fais gaffe, lecteur prolixe et sympa, ta blogueuse dévouée va finir par s'y habituer, si ça continue comme ça. Surtout que là, c'est carrément une série de posts que nous propose Amenel, confrère traducteur, sur "certains phénomènes et glissements [qu'il] constate dans l'usage quotidien de la langue française". Un grand merci, Amenel ! Premier épisode aujourd'hui, la suite la semaine prochaine.


PS : votre blogueuse dévouée assume pleinement le choix d'illustrations lamentable de cette série de billets.



Depuis que j'ai embrassé la carrière de traducteur de l'anglais vers le français, il y a un peu moins d’un an, je me suis mis à découvrir des phénomènes qui touchent à la langue française, un peu comme si je venais, à la Neo-Keanu Reeves, d'ouvrir les yeux sur un monde insoupçonné. C'est un peu comme lorsqu'on découvre un nouveau mot et qu'on se met à le voir partout, exemple qui vous parle peut-être mieux. C'est également assez proche de ceci.

Parmi ces phénomènes, j'en ai relevé (du 02 au 04 mai) quelques-uns dont ceux qui font l'objet de ce post. Avant de les décrire, chers lecteurs – qui, peut-être comme moi, êtes devenus accros à ce blog –, permettez-moi de dire que je n'ai rien contre les politiciens et les journalistes/hommes/femmes des médias classiques ou nouveaux. Et pourtant, j'ai diatribé (© moi, tous droits abandonnés) contre eux une première fois, puis je les ai fustigés une seconde fois dans un post récent.

En voici la raison, relativement simple : j'estime que le fait d'être une personnalité publique et le fait d'avoir comme boulot une profession (notez que ce terme sert de radical à « professionnel ») dans laquelle la langue française est manipulée obligent à un niveau minimum de qualité proche de la perfection. Pour moi, mais ce n'est que pour moi, « si on ne peut pas, on s'abstient » (© encore). Je pourrais, si je me préoccupais de paraître tolérant, dire « si on ne peut pas, soit on apprend, soit on s'abstient ». Je ne chante pas et pourtant j'aurais tué pour chanter Haendel comme Villazón. Ce n'est pas faute d'y avoir employé profs, heures de cours, instruments de musique et livres sur la physiologie de l'organe phonateur comme ils disent.

Quand on est journaliste, quand on fait de la politique, quand on est une figure publique, on parle un français qui permettrait aux apprenants du français d'avoir une référence correcte; la langue est déjà suffisamment difficile telle quelle. On a choisi d'être dans la vie publique, on assume. Sinon, on dégage et on laisse sa place à qui peut.

Surtout, quand on ne parle qu'une langue, on la parle bien. Sinon, pas la peine de l'ouvrir. Mes deux cents d'euros (vive le calque !).



Phénomène 1 : la disparition du futur


Au fil de mes réflexions pour traduire au mieux et éviter le translationese, je me suis rendu compte qu’il est des automatismes dans les langues maternelles qui sont tellement intégrés qu'ils nous échappent, à nous locuteurs natifs. Nous ne réfléchissons pas à la raison qui justifie qu'on puisse dire « c'est un enfant idiot » mais pas « c'est un idiot enfant », alors qu'on dit aussi bien « c'est un homme grand » que « c'est un grand homme » (je fais abstraction de la sémantique et je m'intéresse uniquement à la syntaxe). Avez-vous jamais réfléchi ce qui détermine la place de l'adjectif épithète par rapport au nom ? Ou à la raison qui justifie le genre masculin ou féminin d'un mot en français ? Pourquoi un voile ? Pourquoi une tôle ? Pourquoi un châle ? Je me pose souvent ce type de questions, à cause de l'anglais et du portugais.

Parmi ces éléments dévolus à l'ultra-efficace plan de l'inconscient et sur lesquels on ne s'interroge pas, il y a la disparition du futur. Ouvrez un Bescherelle ou allez sur un conjugueur en ligne, par exemple, le dictionnaire TV5, et regardez la liste des temps. Avez-vous jamais utilisé le passé antérieur ? Moi non. Autant que je me souvienne bien sûr. Ni à l'oral, ni à l'écrit. Je crois que le futur emboîte le pas au passé antérieur sur la voie du suranné.

Je me doute que vous ne voyez toujours pas où je veux en venir. Patience. Imaginez-vous en train de demander à quelqu'un de vous rendre un certain service. Cette personne, se retrouvant occupée et incapable de répondre à votre sollicitation le jour même, vous dira « je te fais ça demain »… J'aurais cru qu'une action située dans le futur requerrait le futur comme temps. Cela semble ne plus être le cas. Du moins, pas de façon stricte. Qui n'a jamais entendu « on n'a presque plus de sucre, j'en prends quand je fais les courses le week-end prochain » ? Ou « il arrive demain » ? Ou encore « je vous envoie le document dans deux jours » ? L'utilisation d'un complément circonstanciel de temps semble autoriser la « présentisation » du futur et libérer de l’emploi contraignant du futur.

Ce qui passe comme une lettre à la poste dans la vie quotidienne de madame Michu (ainsi que dans la mienne), et qui ne me pose mais vrai-ment-au-cun-pro-blème-du-tout, me fait bondir comme un cabri quand je constate le phénomène dans les médias. Exemple extrême: le 02 mai 2012, à environ 20h45, je zappe et tombe sur la météo de NT1. Affairé à je ne sais plus quoi, j'écoute ladite météo d'une oreille distraite. Il s'agit d'une météo tout à fait classique : rappel des conditions du jour, quelque blabla sans intérêt puis prévisions du jour suivant, à commencer évidemment par le matin. Mon cœur manque manquer un battement quand j'entends ensuite « l'après-midi, le ciel s'est éclairci ».

Ayant bien conscience d'avoir prêté une oreille distraite, je m'interroge, à trente ans passés, pour savoir si la météo n'est pas censée parler de prévisions et je me demande quel intérêt ça peut présenter pour la speakerine de NT1 de me rappeler ce que j'ai déjà vécu. Deux secondes plus tard, mon cerveau a fini de mouliner et a déduit que la présentatrice, en voix off, a utilisé le passé composé du verbe pronominal « s'éclaircir » pour exprimer le futur ! Rassuré sur mes capacités mentales, je n'en ai pas moins été outré de réaliser que « l'après-midi, le ciel s'est éclairci » avait ainsi été mis pour « l'après-midi, le ciel s'éclaircira ». Le futur porte-t-il la marque du diable sur le front ? Le futur-avenir est souvent ramené au présent dans le langage courant. Et maintenant, on le met au passé ?

En passant, c'est le fait d'avoir entendu cet étrange français qui m’a conduit à relever les phénomènes dont je parle ici.


(À suivre...)


Épisode 2 : la transformation des verbes par désamour des prépositions

Épisode 3 : l'usage à tort et à travers du sens figuré


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Traducteur espiègle et humour maison



Demain 9 mai, c'est relâche pour votre blogueuse dévouée, alors pour fêter ça, je partage cette traduction qui m'a fait rigoler sourire (n'exagérons rien) l'aut'jour quand je suis tombée dessus lors d'une recherche.



(Source)

PS : pour tout savoir sur les PIF, cliquez ici.

PS 2 : non, je crois que n'aurais pas osé, moi, héhé.



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Deux ouvroirs de vagabondages potentiels


Ils avaient un nom à coucher dehors, alors quand Copine CG a proposé à la cantonade (à qui ?) d'aller voir leur expo, j'ai dit oui. "Les Rhubarbus", franchement, quelle bonne idée de nom qu'on regrette de ne pas avoir eue soi-même.

Ça se passe dans une petite galerie discrétissime de mon ancien quartier strasbourgeois, la porte est rouge et l'accueil, souriant. Le principe ?


15 pays imaginaires créés de toutes pièces par 15 auteurs, 15 illustrateurs et 13 artistes.

Affiches touristiques sérigraphiées, planisphère géant, souvenirs d'ethnologues, récits de voyageurs, des mots, des images, des objets, des goûts et des sons qui vous embarqueront vers l'inconnu.

Venez admirer la chute des cieux en Palindrie, brûler de désir lors de l'ascension de l'Ile Poilue, rouler pour l'éternité sur les routes de Dache, trembler de peur et de froid dans la forêt vivante de Pyll-te-erret ou dans cimetière de paquebots gelés d'Oumgawa...

Faites vous tatouer et ramassez un max de mickeys aux Amériques Unies, faites-vous pousser des tentacules à Omphalos, et si vous atterrissez par mégarde à Bloomand, ne vous retournez pas... courez!


Les affiches sont superbes, vraiment. Sérigraphiées, peu de couleurs à chaque fois, certaines ont le charme stylisé des réclames touristiques du début du 20e siècle, d'autres partent dans tous les sens avec une jubilation du fourmillement qui fait plaisir à voir. Et puis il y a les textes en regard des affiches, des "à la manière de" sympatoches en diable, des trouvailles poétiques ou drôles, c'est selon.



Après avoir hésité, hésité et encore hésité parce que j'aurais bien pris quinze affiches (+ un planisphère), j'en ai choisi deux parmi toutes ces merveilles (ben oui, je m'installe, il faut que je refasse la déco, j'ai besoin de nouvelles affiches).


"Incognito" : affiche Marion Duval (ouais, dingue !), récit Marion Muller ; "Oumgawa" : affiche Anne Laval, récit Violaine Leroy


Le petit plus : ils donnent les textes qui vont avec les affiches, pour si on veut reconstituer l'expo à la maison (oui oui). Les affiches en elles-mêmes sont très belles, beau papier épais, sérigraphie soignée, couleurs superbes.

Et ce n'est pas tout. Ah, tu le sais, lecteur habitué de ce blog, j'aime les coïncidences de la vie, les boucles qui se bouclent, les hasards à la Auster. Quelle ne fut pas ma surprise, donc, d'apprendre que Joël Henry (père de, tu suis ?) donnait jeudi prochain une conférence à l'occasion de cette expo.

Si tu ne connais pas le LAboratoire de TOURisme EXpérimental créé par ce monsieur, lecteur toujours curieux de ce blog, je t'invite à aller lire le petit glossaire très chou et très complet qu'il consacre à la chose sur son site. De l'aérotourisme au zygotourisme en passant par le trip-poker et la promenade boule de neige, tu y découvriras de bonnes idées pour occuper tes prochains week-ends de désoeuvrement.

Et puis donc, je t'invite aussi à aller voir l'expo des Rhubarbus si tu es dans le coin. Vraiment, vas-y. Tu y passes le temps que tu veux, tu en prendras plein les mirettes et tu ne seras pas déçu(e).


"Exotiques"

Jusqu'au 13 mai au Syndicat Potentiel, 13 rue des Couples à Strasbourg (entre le quai et la place d'Austerlitz, grosso modo)

Ouvert tous les jours de 15h à 19h ; jeudi 10 mai à 19h, voyage désorganisé avec Joël Henry.

Le site du Syndicat potentiel est là ; le dossier de presse de l'expo, avec des affiches qui déchirent, peut être téléchargé en bas de page par ici.


Et puis on notera que les mêmes Rhubarbus avaient déjà réalisé en 2010 de très belles créations sur le thème "Mon cinéma".


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ImpÉcr #8
Le Nom de la rose, deuxième partie


C'est que j'ai bien failli oublier... Mais il y avait une seconde série d'ImpÉcr prévue, pour Le Nom de la rose, voui-voui (la première est ici, pour mémoire). Les voici. On notera que décidément, les hellénistes sont au coeur des événements.









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Sachez que le prochain ImpÉcr vous sera offert par une lectrice et posera - je crois qu'on peut le dire - la question fondamentale de la représentation de nos métiers dans les séries télévisées. Hmm, vous verrez, quoi.




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Itinéraire d'un mot


J'adooooore le principe des "éléments de langage", ces phrases clé-en-main qu'un camp politique fournit à ses petits soldats pour qu'ils les répètent sans réfléchir les martèlent pendant 24 ou 48 heures dans les médias. On n'en parlait pas trop il y a encore quelques années, me semble-t-il, du moins pas sous cette appellation froide et technique à souhait. Mais maintenant, c'est l'heure de la transparence, on dit tout, hein, le cynisme ne fait plus peur à personne, on ne se farcit plus seulement la comm, mais aussi l'explication de texte de la comm, bref on vit véritablement une époque formidable. Et du coup, en mouton des médias que je suis, dès que j'entends trois représentants de l'UMP utiliser la même expression à quelques heures d'intervalle, je ne peux pas m'en empêcher, je pense "éléments de langage". Tant pis, c'est leur faute.

Or donc, l'officine est devenue un élément de langage. Oh, ça ne remonte pas à ce week-end. De mémoire, enfin je veux dire, dans ma mémoire de pauvre mouton des médias, l'officine a connu une mémorable heure de gloire en 2005, lors de l'affaire Didier Julia, ce député qui avait décidé comme ça pouf d'aller libérer les journalistes français retenus en Iraq (j'ai toujours préféré Iraq écrit comme ça plutôt qu'avec un k, ça ne vous dérange point ?). À l'époque, le mot était employé par la droite comme par la gauche pour désigner l'Ofdic, que Wikipedia nous décrit comme "un lobby pro-Saddam Hussein qui militait notamment pour la levée des sanctions de l'ONU en Irak après l'invasion du Koweït du 2 août 1990. Il était aussi très actif pour permettre à des sociétés françaises de s'implanter en Irak." Droite et gauche, c'est-à-dire Raffarin, alors Premier ministre, dans un discours prononcé le 3 mars 2005 :



Mais aussi Jean-Marc Ayrault, à la tête des députés socialistes, cité ici dans le Nouvel Obs :



Et les médias emboîtaient joyeusement le pas à ce petit monde, reprenant le terme à tour de bras :


(Source)


(Source)


L'officine en question était alors un genre de lobby à barbouzes, un truc un peu fumeux et pas très sympathique.

Par la suite, on a revu périodiquement l'officine réapparaître dans la vie politique. Pas la même évidemment, mais comme on ne savait pas trop de quoi on parlait, c'était un bon mot, flou à souhait et quand même connoté suffisamment négativement pour faire un peu peeeûûûr.


En 2008, par exemple, elle revenait en force avec Besancenot...


... et avec Royal.


Un autre genre d'officines dont on parle de temps en temps, ce sont celles qui fabriquent des faux-papiers. Pareil, on ne sait pas trop de quoi il s'agit, alors on dit officine et ça fait peeeûûûr, là encore. "Atelier", ça ferait trop propre, trop "gentils artisans". "Fabrique clandestine", ça ferait un peu sweatshop. Alors c'est une officine, un point c'est tout.


Rebelote en 2008, donc (décidément, 2008 fut l'année de l'officine et on ne le savait pas)...


... puis en 2010.


Et puis, parfois, prudemment (ou pour cacher une méconnaissance du sujet ?), la presse applique même ce terme tellement français et bien commode à des réalités étrangères (on est toujours en Iraq, vous me direz, donc si on a suivi l'affaire Julia, on ne s'en étonnera pas) :


(Source)


Mais il faut l'avouer, on l'avait un peu oubliée, ces derniers temps, l'officine. HEUREUSEMENT, la fine équipe qui nous gouverne encore a eu la bonne idée de la remettre à l'honneur ce week-end.


Sur France Inter (l'émission peut être écoutée ou visionnée par là)...


... sur Canal+...


... et sur une tripotée d'autres médias.


Voilà. L'élément de langage dans toute sa splendeur, diffusé par les généraux en chef avec une belle unanimité qui fait chaud au coeur. Unanimité qui ne doit bien sûr rien au hasard, c'est le principe de l'élément de langage : une trouvaille géniale (merci d'insérer autant de paires de guillemets que nécessaire) répercutée à qui mieux mieux jusqu'à finir par envahir l'espace médiatique qui a horreur du vide (et il faut dire qu'en matière de vide, ces temps-ci, on frôle l'abyssal).



À qui mieux mieux, j'vous dis.


Vu comme ça, c'est un mot qui a l'air de charrier beaucoup de sous-entendus. Des secrets, des coups bas, des complots. Bob 2010, pourtant, nous dit simplement qu'une officine (outre le sens premier de boutique, atelier, et le sens actuel pharmaceutique) est un "endroit où se prépare, où s'élabore quelque chose". Certes, les exemples cités ne sont pas franchement positifs ("une officine de fausses nouvelles, une officine d'espionnage allemand"), mais curieusement, le dico n'ajoute même pas la mention "péjoratif" à cette définition. Le TLFI le fait, en revanche, parlant quant à lui d'"endroit où se trame quelque chose" et indiquant en exemple "officine de calomnie, de délation".

Alors Mediapart, officine ? Mais officine de quoi, au juste ? Officine de la potentielle fiesta de dimanche prochain ? Voilà peut-être le problème de cet emploi du mot. Une officine tout court, finalement, ça ne veut pas dire grand-chose. Le terme est creux, vague, vide, on ne sait pas précisément ce qu'on doit mettre dedans. Il est tout de même assez chic, avec ses sonorités pointues, et en même temps, il laisse deviner une organisation quasi-scientifique, confère son origine pharmaceutique. Un fatras bien commode, en somme, qui permet d'accomplir cet exploit oxymorique (renouvelé pourtant avec une belle constance) : remplir l'espace médiatique avec du vent, du creux, du rien. Des éléments de langage.

Et puis c'est vrai qu'il y a peu de médias, en France, qui sont aux mains de riches amis du monde politique.

D'ailleurs sur ce sujet, le site Arrêt sur images (qui, je le précise, a noué un partenariat avec Mediapart il y a quelques mois) publie ces jours-ci un article très complet de Sébastien Rochat qui fait le point sur l'actionnariat de ladite officine et les supposés "riches amis de François Hollande" en son sein. Si vous n'êtes pas abonnés au site, je rappelle que Tatie Les piles a encore et toujours des abonnements d'un mois à distribuer généreusement autour d'elle.



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