La désillusion


Je la sentais se dessiner depuis quelques semaines, mais ça y est, la désillusion est arrivée alors que j'étais à l'article de la mort déjà fort déprimée par ma quatrième rhinopharyngite en quatre mois. Et je la tiens entre mes mains, format A4, fond rouge, police ringarde.



Non, ceci n'est pas une fausse pub de Les Nuls millésime 1988. Ceci est une brochure distribuée dans les boîtes aux lettres de mon quartier il y a quelques jours.

Voilà, mes beaux espoirs sont anéantis. Moi qui pensais qu'en allant m'installer dans un pays trilingue de naissance, je partais vers un eldorado fait de traductions indécelables et de maîtrise linguistique absolue où jamais, plus jamais, je n'aurais à sortir mes cachetons pour le coeur à la vue d'une horreur mal traduite...

Eh bien non, en fait. Ici, c'est comme ailleurs. L'allemand n'utilise pas le subjonctif dans cette construction, alors pourquoi faudrait-il faire autrement en français, hein ? Et ne parlons même pas d'un petit "ne" explétif qui eût été du plus bel effet en français, hein.

Oui, car pour comprendre comment on a pu en arriver LÀ, il faut regarder l'allemand, au verso de la brochure.



Espérons juste que Luxembourg Air Rescue est plus pointilleuse dans le recrutement de ses sauveteurs. OK, je suis inutilement vache, mais la désillusion fait mal.

Ouille.


Share/Bookmark

Mes JO, mon Tour de France, mon Euro à moi



- Alors, Les Piles, où en êtes-vous ?

- Hff-hff, à la quatrième, hff-hff, j'ai dépassé la moitié, hff-hff.

- On vous sent essoufflée, arrêtez-vous un peu.

- Hff-hff, OK, hff-hff.

- Comment ça s'annonce, quel est votre rythme ?

- Je me rends compte qu'il est difficile de dépasser trois épisodes par jour quand on a des horaires de bureau à respecter.

- Cette prise de conscience est rude à encaisser ?

- J'avoue que oui, car j'ai mis du temps à m'en apercevoir. Ces derniers mois, j'avais des choses à faire le soir, des cartons à vider, du rangement à finir, des clous à poser.

- Ah, je comprends mieux. Pour la saison 2 de The Killing, la saison 4 de Damages ou l'intégrale en deux saisons de Life on Mars, autant de défis que vous avez relevés depuis votre arrivée à Luxembourg, vous vous sentiez moins limitée, tout simplement parce que vous ne visiez pas un tempo aussi soutenu.

- Exactement.

- On comprend bien l'enjeu de cette montée en puissance. Tenez bon. Parlez-nous de votre défi du moment : Oz. Là, on est loin de la saison unique ou d'une petite intégrale en deux saisons. Quel est votre secret, pour ce marathon de six saisons (dont une double) ? Je rappelle pour nos lecteurs que cela nous mène à 56 épisodes de 55 minutes. 56 épisodes, que vous entendez terminer pour... ?

- La mi-août au plus tard. Je préfère ne pas donner de date plus précise, je suis superstitieuse. Je suis par ailleurs extrêmement handicapée par mes week-ends, moment de la semaine où, bêtement, j'ai une vie.

- Des contraintes drastiques qui vous ralentissent, on l'a bien compris. D'un autre côté, je me suis laissé dire qu'une trachéite vous avait tenue au lit un week-end complet, dernièrement : avez-vous pu compenser votre retard (tout relatif, s'entend) à cette occasion ?

- Quelque peu, oui. La fièvre et le mal de tête ont toutefois eu raison des objectifs très ambitieux que je m'étais fixés.

- Et au quotidien, ça se passe comment ? Je veux dire, quels sont vos petits trucs pour avancer régulièrement ?

- C'est difficile à dire, je n'analyse pas précisément mes performances. Un jour peut-être, je ferai appel à un coach pour améliorer ma façon de procéder, mais je reste pour l'instant dans la catégorie amateur.

- Ah, vous ne voulez pas livrer vos secrets !

(Rires)

- Bon... Ce n'est pas très original, mais je pratique la technique du générique accéléré, par exemple.

- Ah oui, un grand classique : au bout d'un certain nombre d'épisodes ou de saisons, si la musique du générique ne change jamais, le spectateur se lasse, devient impatient, voire est saisi d'un sentiment de malaise.

- Voilà, je vois que vous connaissez bien le problème. D'où le visionnage du générique en accéléré pour éviter ces différents symptômes qui risqueraient de freiner mon enthousiasme et donc de plomber ma moyenne. Évidemment, il ne faut pas s'endormir sur le bouton "avance rapide" de la télécommande, sans quoi on a vite fait de louper le début de l'épisode. Précision et concentration sont les maîtres mots.

- Fascinant. Et avez-vous une méthode pour lutter contre le côté hautement déprimant de la série du moment ?

- Vous faites allusion au fait qu'Oz est hyper glauque, de plus en plus violente au fil des saisons et tend à me rendre sérieusement claustrophobe ?

- Exactement. Quel est votre truc pour éviter la dépression ? Le Prozac ?

- J'avoue que j'y ai pensé, mais mon esprit sportif m'empêche de sauter le pas. Certes, une intégrale d'Oz est nettement moins réjouissante qu'une saison de The Big-Bang Theory, mais ce n'est pas une raison pour tomber dans la facilité. Je crois à certaines valeurs, je refuse le dopage à la première difficulté, je préfère prendre sur moi. Et puis le côté sordide de la série est tout de même contrebalancé par le rinçage d'oeil systématique qu'elle offre (tout un concept : des mecs baraqués à moitié à poil la plupart du temps).

- Bel esprit qui vous honore. Êtes-vous du genre monomaniaque ? Je veux dire, est-ce qu'il y a de la place pour autre chose à côté de la série du moment ?

- C'est une vraie question stratégique : comment ménager des respirations dans le processus, tout en entretenant l'envie de continuer et sans risquer de perdre le fil. J'ai fait une pause entre les saisons 3 et 4. L'occasion de regarder un film ou deux pour casser un peu le rythme. Je ne suis pas loin d'envisager de visionner les trois épisodes de la mini-série Sherlock entre les saisons 4 et 5, par ailleurs. Mais attention, on prend un gros risque au-delà de deux soirées d'arrêt, il faut en avoir conscience.

- Tout cela est donc soigneusement pensé, bravo. Un petit mot sur l'étape du jour ?

- Rien à signaler. La ration habituelle de trois épisodes, bon enchaînement, bonne concentration sur l'intrigue, arrêt sans douleur, aucune sensation de manque, vraiment une étape sans histoires comme on aimerait en vivre plus souvent.

- On vous envie cette régularité, ce ton presque blasé et cette très grande modestie à un tel niveau de compétition, c'est admirable. Et la suite, Les Piles, parlez-nous de la suite.

- La suite ?

- Le prochain tchallènndge ! Nos lecteurs sont impatients d'en savoir plus.

- Ah, j'ai quelques pistes, aucune certitude pour l'instant.

- Allez, une petite idée.

- Bon... Luther et Boardwalk Empire tiennent la corde, je dois dire. Mais le prochain gros, gros morceau, je ne peux pas vous dire ce que ce sera.

- Même pas une petite idée ?

- Peut-être Battlestar Galactica, mais j'ai du mal à me rendre compte si ça va me plaire ou pas, vu mon faible attrait naturel pour la science-fiction. Donc je ne m'engage pas, pour l'instant. J'aimerais aussi me replonger dans une série plus ancienne, je ne suis pas fixée. Et puis il ne faut pas perdre de vue les saisons à paraître de séries déjà bien entamées. Genre la 5 de Mad Men à l'automne.

- Rhôlàlà, votre vie est formidablement palpitante, Les Piles.

- Ah oui. C'est vraiment ce que je me dis tous les jours, en ce moment.



Bonne nuit les petits.



Share/Bookmark

Gâchage de plaisir


Un beau jour, à 31 ans bien sonnés, devenue résidente luxembourgeoise et donc plongée dans un ennui sans fin, j'ai jugé qu'il était temps de m'attaquer à Lovecraft et de combler une lacune béante dans ma culture littéraire.

OK, ça ne s'est pas exactement passé comme ça. Disons plutôt qu'un beau jour, à 31 ans bien sonnés, en transit à Metz sur le chemin qui me conduisait à Strasbourg ou à Paris et donc plongée dans un ennui sans fin, j'ai cherché un bouquin à acheter à la librairie de la gare. Après avoir éliminé le dernier Marc Levy, les quick-books sur l'élection présidentielle, les livres de régime et de développement personnel ainsi que les quelques bouquins potables que j'avais déjà lus (il y avait au moins un Agatha Christie dans le lot et peut-être quand même Madame Bovary) (mais qui achète Madame Bovary dans une librairie de gare, hein ?), il ne restait qu'une petite pile d'ouvrages de la collection Bouquins (Robert Laffont) à explorer. Comme j'aime bien la collection Bouquins et que j'avais encore 45 minutes à meubler avant mon train, je me suis penchée avec attention sur ladite pile.

Et c'est comme ça que je suis ressortie de la librairie de la gare avec ce bouquin (haha) sous le bras.



J'ai lu le premier groupe de nouvelles avec un bonheur intense. Si si, un bonheur intense, je pèse mes mots. Et pour une lectrice qui n'arrive plus à s'intéresser à la fiction depuis quelques années et qui aime surtout la fiction réalistico-documentaire, il faut avouer que c'était vraiment une bonne surprise. La traduction, signée Paule Pérez, était un plaisir à lire : prenante, fluide et élégante, tout ce qu'on attend d'une traduction.

Et puis je suis arrivée au recueil suivant, non sans une certaine impatience puisqu'il s'agissait du fameux Démons et merveilles, et j'ai tiqué en lisant sur la première page l'avertissement suivant :

Traduit de l'américain par Bernard Noël. (...) Compte tenu de l'importance de plus en plus grande occupée par Lovecraft, nous aurions souhaité procéder à une nouvelle traduction de ce texte mais, contractuellement, cela ne nous a pas été possible.

"Voilà qui n'est pas très charitable", s'est dit votre blogueuse dévouée, un peu perplexe. Débiner l'air de rien le traducteur qu'on publie, ça ne se fait pas.

Dans une édition 10-18 des mêmes Démons et merveilles que j'ai eue entre les mains depuis, j'ai constaté que le nom du traducteur ne figurait carrément nulle part (il s'agissait bien de la même traduction que chez Bouquins, en l'occurrence). Pourquoi tant de haine, finalement ?

Je n'ai pas d'avis autorisé sur cette traduction, pour être tout à fait honnête, dans la mesure où je n'ai jamais lu une ligne de Lovecraft en anglais (la lacune béante, toussa toussa). Quant à mon impression de lectrice débarquant dans un texte traduit complètement inconnu, elle a été disons ni bonne ni mauvaise. Je ne me suis effectivement pas sentie emportée par le souffle des premières nouvelles du volume, les phrases coulaient moins naturellement et il y avait par endroit de petites bizarreries. Mais ça ne m'a pas empêchée d'aller jusqu'au bout, ce qui est tout de même positif (non ?) (vous insinuez que j'étais coincée dans mon ennui luxembourgeois sans fin et que je n'avais rien de mieux à faire ?) (que nenni, je suis en plein dans l'intégrale d'Oz, une occupation très prenante) (ma vie est décidément palpitante). Et au final, j'ai plutôt aimé ce que j'ai lu.

Alors j'ai cherché un avis plus autorisé, et j'ai trouvé celui de David Camus, confrère auteur d'une "retraduction/révision de l’intégralité du recueil des Contrées du Rêve de H.P. Lovecraft aux Editions Mnémos", qu'ils disent en introduction de son interview ici. L'article était intitulé "Lovecraft - Il faudrait tout retraduire", ça commençait bien. Certes, le confrère a toutes les raisons de "vendre" la nécessité d'une nouvelle traduction, mais d'une part il a eu l'occasion de se pencher relativement de près sur la question et d'autre part, son analyse et les exemples qu'il cite sont assez convaincants.

Sur son blog à lui, on peut lire une note rédigée en 2010 dans laquelle il détaille un certain nombre d'erreurs qu'il qualifie d'hallucinantes dans la traduction de Bernard Noël : c'est sur cette page, faire Ctrl+F et taper "Dimanche 19 septembre 2010" pour tomber dessus car les billets sont tous à la suite. Il faut avouer que l'énumération est relativement accablante.

Et voilà, il m'a gâché le plaisir, puisque "tout ça pour dire que si vous pensiez, comme moi, avoir lu Démons et merveilles parce que vous l’aviez lu en français (ou plutôt en bernard noël), eh bien ce n’est absolument pas le cas. On a là un OVNI littéraire – dont on me dit cependant qu’ils étaient relativement fréquents à cette époque-là (1955), du temps de la Série noire…" (je le cite, toujours dans le même billet).

Donné un peu envie de lire sa traduction, quand même, aussi, mais quand même aussi gâché le plaisir rétrospectivement. Consolation : la couverture du "nouveau" recueil met en avant le fait qu'il s'agit d'une nouvelle traduction - pour une fois, ne boudons pas notre plaisir, le traducteur est à l'honneur.



Je ne suis pas rancunière, hein. Mais du coup, je crois que je vais attendre un peu, avant de poursuivre le comblement de ma béante lacune lovecraftienne.


Et si je me mettais à Marc Levy, en attendant ?



Share/Bookmark


(Premier épisode et rappel du principe.)

C'est une histoire de hasards, ce billet, et pas, pour une fois, une histoire de lecture faite il y a des années et soigneusement recensée dans mon petit fichier (qui est de moins en moins petit, d'ailleurs) de textes littéraires parlant de cinéma.

Parce qu'une consoeur croisée sur un forum de traducteurs a attiré l'attention de ses fellow-forumeurs sur un joli blog où l'on trouve entre autres choses des tableaux représentant saint Jérôme (saint patron des traducteurs, faut-il le rappeler ?), je suis allée me promener un peu dans les pages dudit blog, Biblioklept, dont le joyeux bazar est aussi sympathique qu'intéressant.

C'est comme ça que je suis tombée sur ce billet où il était question d'un numéro datant un peu de la revue littéraire McSweeney's. Ce qui m'a fait dresser l'oreille virtuelle, car j'aime bien l'éditeur McSweeney's, même si je connais plutôt une autre de ses revues (The Believer, grâce à S. que je ne remercierai jamais assez de m'avoir un jour branchée sur cette publication géniale) et quelques bribes de son intéressant travail d'édition.

Les premières lignes d'une nouvelle parue dans ce numéro de McSweeney's étaient scannées sur le blog et m'ont bien donné envie de lire la suite.

En recevant hier la revue commandée aux Zétazunis, je me suis dit que ça valait vraiment la peine de patienter un peu pour trouver ça un beau jour dans mon courrier : en fait de revue, il s'agit d'une jolie boîte contenant une flopée de petits livres-fascicules dans lesquels on peut picorer comme on l'entend. Bon d'accord, c'est ce que j'avais compris du billet de blog de Biblioklept et je n'ai pas été surprise outre mesure, mais ça fait plaisir de recevoir un (des) objet(s) livresque(s) agréable(s) à manipuler, et non un simple contenu mis en page bêtement.



Merci à la bobine de fil kaki pour son soutien sans faille dans cette prestigieuse mise en scène.



Y a pas à dire, ils sont bons, chez McSweeney's. Extrait, donc !



Negotiations were difficult.
He said: I will need many millions of dollars. I will need the nearly great Horst as my cinematographer. I will need manna and mead on the craft services table and the actress with the downy cheeks must star. I can accept no other.
We said: Why should we give you these things?
He said: I will deliver to you a movie that will embrace all aspects of ultimate truth and beauty and people will give you money to view it.
We said: We’ve heard these promises before. Many times. Daily.
He said: Watch this.
And then Murray burst into flames. A stenographer ran from the room to notify his wife and small child.
We said: We can respect this kind of power, but we are not convinced.
He said: Watch this.
And outside our panoramic conference room window the sun set behind a perfect, craggy bluff that we had never seen before and soon the stars rose in a bright and hazy streak across the night sky. This vision reminded some of us of childhood evenings spend cradled in blades of grass gazing upon the heavens and dreaming of one day meeting beauties of milk flesh and ample bosoms who would make us forget our mothers. We trembled at these thoughts.
We swept Murray into the ashcan and showed him to the focus group. Distinct increases in pulse and respiration were detected.
So we gave him his money and his manna and the actress with the downy cheeks charmed us all as she crossed and uncrossed her legs and chain smoked through our rigorous testing process with flying colors. Afterwards, she autographed our blood pressure cuffs.
For weeks the cameras rolled.
The focus group wrote hymns of praise over the dailies. The hymns were remixed and set to a block-rocking beat accented with maracas, claves, castanets and a triangle pitched in the key of C. The hymns charted at number 18.

(…)

Life of was good.
Until one day he came to see me.
He said: I’m afraid it’s love, my feelings for her.
I said: We all love her very much. She is very talented and her charm shines direct through the lens onto the screen. We suspect that she will also be popular on home video and possibly Dolby surround sound as well.
He said: I don’t think you’re hearing me. These feelings are making me ill. I’m not sure I can work anymore. I feel compelled to tear at my own guts.
He and I looked at each other for a long moment.
I said: The film is wonderful.
He said: Fuck the film.
He glared at me and my teeth fell from my mouth and into my palm.


John Warner, On the Set,
(issu du recueil au double titre Shorter Stories by Various Authors / Shorter Stories by Nice People), McSweeney's, 2000



Share/Bookmark


C'est un genre d'arlésienne : voilà pas loin de deux ans que la fa-sci-nante série de billets sur l'adaptation des documentaires était en friche. Mais comme mieux votard, vieux motard, bref, tant pis si j'ai tardé, voici l'épisode 4, publié simultanément sur le blog de l'Ataa sous le titre "Traduire… pour qui ? Le cas des documentaires diffusés à la télévision". Le début reprend des éléments des précédents billets de cette série, mais c'est juste histoire de rafraîchir les mémoires. Et si on veut, on peut retrouver ladite série par là. Bonne lecture !



Traduire… pour qui ?
Le cas des documentaires diffusés à la télévision



1. Adaptation, vous avez dit adaptation ?

Ce n’est pas un hasard si l’ATAA est l’Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel. L’adaptation, c’est même un élément essentiel pour les professionnels de la traduction audiovisuelle. Mais que signifie exactement ce terme ? Au sens le plus large, il désigne le fait d’écrire une version française (sous-titrée ou doublée) qui, au-delà des techniques de traduction proprement dites et des spécificités de la langue cible, tienne compte

  • des contraintes propres à chaque spécialité de la traduction audiovisuelle (contraintes de temps et de lisibilité en sous-titrage, par exemple) ;

  • du caractère oral des dialogues que l’on traduit ;

  • de l'image, indissociable des éléments parlés de l'œuvre ;

  • enfin, du public auquel est destinée l’œuvre traduite.

C’est surtout ce dernier point qui nous intéresse et nous semble mériter quelques explications, car il peut paraître étonnant. Après tout, « traduire », si l’on en croit l’édition 2010 du dictionnaire Le Robert, c’est « faire que ce qui était énoncé dans une langue naturelle le soit dans une autre, en tendant à l’équivalence sémantique et expressive des deux énoncés » ; cette définition renvoie bien à l’idée de fidélité et de respect de l’énoncé original. Autrement dit, s’adapter au public cible d’une œuvre, n’est-ce pas prendre le risque de trahir l’œuvre d’origine ? La question se pose de façon particulièrement aigüe dans la traduction de documentaires en voice-over pour la télévision : rappelons en effet que dans ce cas, les voix des comédiens français viennent se superposer ou se substituer aux propos prononcés dans la version originale du programme. C'est par conséquent sur cette forme de traduction audiovisuelle que nous allons nous concentrer.

« Adapter », c’est aussi la grande constante des consignes transmises aux traducteurs de l’audiovisuel par leurs clients.

« d’une manière générale, ne pas hésiter à ADAPTER. »

… concluent ainsi les lignes directrices fournies par un laboratoire de postproduction parisien.

Adaptation du script
  • Trois priorités : - Alléger - S’approprier le texte + traduire l’esprit plus que les mots - Respecter justesse de la langue et des infos
  • Style : style oral mais correct, dynamique, précis, aéré, phrases courtes, fluides, valeur ajoutée / image, gommer les répétitions et les récap, créer apartés
  • Vocabulaire : accessible et cohérent

… indiquent les consignes de la chaîne France 5, établies il y a quelques années dans le but avoué de « créer un ton + moderne, à l’opposé du docu-sieste » (citation extraite du document transmis par la chaîne à ses prestataires de postproduction et à ses traducteurs). Mais concrètement, en quoi consiste l’adaptation ?



2. Il y a adaptation... et adaptation

Commençons par un exemple très élémentaire : lorsque, dans un documentaire anglophone, une distance est exprimée en miles, l’adaptateur qui traduit pour un public français convertira sans états d’âme la distance en kilomètres. C’est une mesure de bon sens, le degré zéro de l’adaptation, en quelque sorte : il en va simplement de la bonne compréhension du documentaire par son public.

Autre exemple tout aussi évident : les documentaires, britanniques ou américains, notamment, comportent en général des coupures publicitaires toutes les 15 minutes. Lorsque ces programmes sont destinés à être diffusés en un seul bloc en France, il est logique pour le traducteur de supprimer les phrases annonçant les coupures publicitaires (« Dans un instant… », « Après la pause… ») et les récapitulatifs de la narration. Il peut soit les remplacer par une phrase un peu passe-partout, soit décaler à cet endroit une autre phrase de narration présente ailleurs dans la version originale, soit laisser quelques secondes de silence dans la narration. Là encore, c’est une simple question de bon sens.

Mais le travail de l’adaptateur va généralement plus loin que cela, et si la plupart des commanditaires de traductions audiovisuelles ont pour mot d’ordre : « Adaptez ! », cette consigne recouvre parfois des exigences assez différentes, qui varient en fonction des diffuseurs des documentaires, c’est-à-dire des chaînes de télévision.

  • Dans certains cas, il s’agira simplement de contrôler les informations vérifiables données dans le documentaire (dates, ordres de grandeur, noms propres, etc.) et de corriger le cas échéant les erreurs. Présenté sous cette forme, cela n’a l’air de rien. Mais cela signifie tout de même que l’on attend du traducteur/adaptateur qu’il refasse en quelques jours une partie du travail de recherche effectué parfois sur plusieurs mois par le réalisateur du documentaire. Adapter, c’est donc tout d’abord rectifier.

  • Il est généralement bien vu aussi de gommer les redondances qui peuvent survenir au sein d’un même documentaire : si une information a déjà été donnée au spectateur une minute auparavant, il paraît en effet peu utile de la répéter. Un exemple issu d'un documentaire allemand sur une clinique des Petites Antilles : à la cinquième minute du programme, un chirurgien détaille le mode de financement de l'établissement :

    "Il y a des patients fortunés qui viennent se faire soigner ici. (...) On leur facture 30 dollars par consultation. Cette somme nous permet de soigner gratuitement deux autres personnes qui ne peuvent pas payer leurs soins. Ici, les hommes politiques sont très riches, par exemple. Quand l’un d’eux vient se faire soigner ici, je n’ai aucun scrupule à lui faire payer deux fois les honoraires que payent les autres – jusqu’à 60, 90 ou 120 dollars."

    40 secondes plus tard, la narration allemande indique, littéralement :

    "Les médecins délibèrent sur le cas [du patient n°1]. Une opération de la colonne vertébrale coûterait au moins 5 000 dollars. Une somme qu'ils doivent d'abord gagner auprès de patients aisés."

    Et une minute plus tard :

    "Sur cinquante patients quotidiens, un sur deux seulement se voit présenter une facture. Comme [le patient n°2]. Il contribue alors à payer les frais d'un patient qui doit être opéré."

    Dans ces deux paragraphes de narration, il est possible, sans priver le spectateur d'informations importantes, de supprimer les redondances sur le financement de la clinique (en rouge). Adapter, c’est donc aussi alléger.

  • Le traducteur/adaptateur est souvent incité à rendre le texte du documentaire « plus vivant ». Cela peut passer par des formulations plus percutantes que celles de la narration originale (dont l’effet somnifère est parfois puissant, il faut l’avouer), mais aussi par un resserrement du texte, lorsque c’est possible sans nuire au contenu, par exemple en supprimant un élément de contexte redondant pour le spectateur.

    Exemple tiré cette fois d'un documentaire allemand sur les trains canadiens :

    "Neben dem Bahnsteig stehen Busse bereit. Morgens bringen sie die Fahrgäste hierher, wenn der Zug nach Whistler abfährt und am späten Nachmittag, wenn er wieder zurück ist, geht’s nach Vancouver Downtown."

    Littéralement : "Près du quai, des bus se tiennent prêts. Le matin, ils transportent les passagers jusqu'ici pour le départ du train vers Whistler, et en fin de journée, lorsqu'il est de retour, il les conduit au centre de Vancouver."

    Le spectateur a déjà été informé de la destination du train dont il est question et de la fréquence de ses trajets (départ le matin, retour le soir) ; il est donc possible de raccourcir le texte comme suit :

    "Non loin du quai, des bus attendent les passagers. Matin et soir, ils assurent la navette avec le centre de Vancouver."

    Tant qu’il n’y a pas de déperdition d’information pour le public, il est toujours préférable d’opter pour des formulations aussi directes que possible. Ici, adapter, c’est toujours alléger, mais encore resserrer, voire dynamiser.

  • Dans certains cas, cette double exigence de « légèreté » et de « dynamisme » est poussée encore un peu plus loin. Si la version originale du documentaire est particulièrement répétitive, si les informations données dans la narration sont peu intéressantes, si le ton général est laborieux, le traducteur/adaptateur est invité à fournir une version française fortement remaniée. Adapter consiste alors très clairement à pimenter et à réécrire, quitte à s’éloigner grandement du documentaire original et à supprimer des phrases entières de narration.

  • Des adaptations peuvent également être bienvenues dans le ton du documentaire. Tonalité trop larmoyante (dans certains programmes, souvent de type télé-réalité, où l’on « sort les violons » toutes les deux minutes), déclarations péremptoires sur la supériorité du pays dont est issu le documentaire, ou encore affirmations susceptibles de choquer par exemple, sont alors à modérer dans la mesure du possible lors de la traduction, afin que le documentaire gagne en neutralité. Adapter, c’est alors neutraliser, parfois aplanir.

  • Des exigences de style sont parfois imposées au traducteur : le diffuseur peut lui demander de modifier dans sa traduction le registre d’expression de tel ou tel intervenant, voire le registre de la narration. Curieusement, cela peut aller ou dans le sens d’une élévation du niveau de langue ou dans le sens au contraire d’une « familiarisation » de celui-ci. On pourra ainsi lire l’article de Francine Kaufmann paru dans Meta : journal des traducteurs (volume 49, numéro 1, avril 2004) et intitulé « Un exemple d’effet pervers de l’uniformisation linguistique dans la traduction d’un documentaire : de l’hébreu des immigrants de ‘Saint-Jean’ au français normatif d’ARTE » pour trouver un bon exemple d’« expurgation » des incorrections et des maladresses de langage dans les propos recueillis dans un documentaire. À l’inverse, nous nous souvenons d’un programme consacré à une colonie de singes, dont la narration, dans la version originale, était rédigée dans un style tout à fait classique (sans doute trop aux yeux du diffuseur, dont nous tairons le nom par charité). Dans la version française, la chaîne avait demandé que toute la narration soit réécrite dans un style « jeune », en utilisant au besoin du verlan. Nous laisserons les lecteurs juger du bien-fondé de cette exigence. Adapter, c’est parfois aussi déformer et trahir, pour dire les choses crûment.

  • Certaines chaînes demandent de surcroît que le texte de la version française soit moins dense en informations et moins compliqué que la version originale du documentaire. Là, adapter devient simplifier, voire rendre simpliste, et parfois appauvrir son vocabulaire. Les consignes en la matière sont variables, en voici trois qui nous ont été transmises lors de la traduction d’une série documentaire sur l’archéologie :

    - supprimer le plus possible les noms propres d’origine étrangère (ce qui est extrêmement pratique lorsque le documentaire relate les travaux d’archéologues britanniques et allemands en Inde...) ;

    - remplacer systématiquement « non loin de » par « près de », « demeurer » par « rester », « extrêmement » par « très », etc. ;

    - sabrer les raisonnements et les explications afin de les alléger au maximum. Et peu importe si au final, cela donne parfois des séquences sans queue ni tête, où l’on passe sans transition d’une prémisse à une conclusion. Il n’y a plus qu’à espérer que le téléspectateur regarde le documentaire un peu distraitement et ne soit pas trop exigeant sur la rigueur des démonstrations…



3. Problématique, l’adaptation ?

Tant qu’il s’agit de rectifier, d’alléger et de dynamiser un documentaire, les mesures d’adaptation demandées par les chaînes de télévision sont tout à fait acceptables. Elles font partie du travail normal du traducteur/adaptateur – et il est d’ailleurs assez agréable, pour ce dernier, d’avoir la liberté de s’éloigner un peu du texte d’origine lorsqu’il comporte des redondances et des lourdeurs évidentes. La vérification d’informations (et leur correction éventuelle) semble également aller de soi dans le cadre du travail de recherche qu’effectue le traducteur/adaptateur spécialisé dans le documentaire.

L’opération devient problématique

  • lorsque les mesures d’adaptation demandées en amont au traducteur risquent de déformer, trahir, simplifier à l’extrême, aplanir et appauvrir le documentaire d’origine. On se trouve alors face à un problème déontologique de fidélité à l’œuvre d’origine et de respect des intentions de l’auteur du documentaire.

  • lorsque les mesures d’adaptation souhaitées par la chaîne entraînent en aval d’importantes modifications du texte du traducteur, parfois contre son gré. Dans la mesure où son nom apparaît au générique du documentaire, il n’est pas normal que le traducteur soit obligé d’accepter une réécriture parfois radicale de son texte sans être consulté du tout ou sans avoir la possibilité de refuser ces modifications (ce dernier cas est certes rare, mais il existe).

Si de telles situations peuvent se présenter, c’est sans doute parce qu’en voice-over, contrairement à ce qui se fait en sous-titrage (mode de traduction des documentaires qui a pratiquement disparu à la télévision, mais qui garantit une plus grande fidélité de l’adaptation en raison de la présence simultanée de la traduction écrite et du texte original parlé), le documentaire traduit est souvent traité comme un « produit audiovisuel » bien plus que comme une « œuvre ». Les chaînes de télévision qui acquièrent des programmes ont leur propre ligne éditoriale et se font une idée précise de ce qu'elles veulent diffuser. Autrement dit, si la version originale des documentaires qu'elles ont achetés ne correspond pas tout à fait à leur ligne éditoriale, elles souhaiteront tout de même que la version française corresponde à ce « moule » et attendront du traducteur qu’il s’adapte à ce cahier des charges, quelle que soit la version originale… Or rappelons que le droit au respect de l’œuvre implique que nul ne peut modifier cette œuvre sans l’accord de son auteur ; dans les deux cas cités ci-dessus, ce grand principe du droit d’auteur se trouve enfreint.

La question du rôle du traducteur se pose également : il est parfaitement normal que l’on exige de lui qu’il fournisse une traduction comportant un certain degré d’adaptation ; mais la réécriture complète du documentaire et la suppression subjective et/ou aléatoire d’éléments d’information dont la présence est a priori justifiée sont-elles vraiment de son ressort ? On peut considérer aussi qu’il s’agit là d’un travail différent qui devrait incomber aux rédacteurs des chaînes en amont de la traduction, surtout au vu des variations observées dans les consignes transmises par un même diffuseur à ses traducteurs en fonction des documentaires ou des séries de programmes concernés. Une plus grande clarté dans les exigences posées, voire (on peut rêver) un signalement des passages à exclure d’emblée de la traduction, permettrait de perdre moins de temps en allers et retours entre traducteurs, prestataires de postproduction et chaînes, et d’éviter de nombreuses crises de nerfs.

Enfin, on peut évoquer aussi le point de vue du public : les chaînes de télévision continuent de viser, encore et toujours, un « grand public » aux contours imprécis. D’une part, les chaînes dites thématiques se multiplient (et parmi elles, celles qui diffusent pour l'essentiel des documentaires) et s’efforcent de conquérir de nouveaux publics dans un paysage audiovisuel où le nombre de diffuseurs a littéralement explosé ; d’autre part, les grandes chaînes historiques voient leurs propres parts d’audience décliner par un effet mathématique et tentent de les remplumer en s’adressant elles aussi à un public aussi large que possible. Autrement dit, il n'existe pas réellement de « spectateur-type ». Le « grand public » susceptible de passer une soirée devant un documentaire historique, par exemple, compte aussi bien des spectateurs qui allument par hasard leur télévision et suivent d’un œil distrait le programme sans avoir la moindre connaissance préalable sur les faits qui lui sont présentés, que des passionnés connaissant en profondeur l'époque évoquée, et qui seront donc particulièrement vigilants et critiques face à un documentaire à la tonalité simpliste. De notre point de vue, le nivellement par le bas demandé par certains télédiffuseurs qui jugent que leurs spectateurs regardent les documentaires « tout en faisant la cuisine » (cette expression est celle d'une personne chargée des versions multilingues d’une grande chaîne publique) n'a donc pas lieu d'être.

Partir du principe que les téléspectateurs regardent les documentaires d’un œil distrait et n’ont qu’un temps de cerveau disponible limité, déclarer aux traducteurs qu’il ne faut pas trop se creuser la tête parce que « ce n’est jamais que de la télé », tout cela est insultant à la fois pour le travail des traducteurs et pour le public. Après tout, lorsqu’une chaîne achète une série de documentaires consacrée à un sujet scientifique ou historique pointu, on peut espérer qu’elle en visionne au moins quelques épisodes et qu’elle a donc conscience d’acquérir des programmes exigeants. La meilleure volonté du monde ne permet pas de transformer un documentaire sur les philosophes antiques en talk-show.

Ou alors, il ne faut plus acheter que de la télé-réalité…


Share/Bookmark


Or donc, la saison 4 de Damages est sortie en DVD il n'y a pas longtemps et votre blogueuse dévouée l'a regardée, affalée sur son canapé d'angle une tisane pomme-cannelle à la main (parce qu'il ne faisait vraiment pas chaud, en cette fin de mois de mai). Elle était correctement ficelée (la saison 4, pas votre blogueuse dévouée) et conforme à mes attentes, en somme : un bon divertissement pour occuper mes soirées longuettes.

Dans ladite saison de ladite série (qui, en schématisant, raconte les péripéties de deux avocates à peu près aussi machiavéliques l'une que l'autre mais pas antipathiques, Patti Hewes et Ellen Parsons), on suit deux affaires judiciaires différentes qui, hasard ou coïncidence, sont toutes les deux en rapport avec l'étranger. Et ça, ça nous fait déjà quelques ImpÉcr i.e. quelques sous-titres qui parlent de traduction (mais pas que, soyez patients).

D'un côté, il y a une sombre histoire de mercenaires en Afghanistan, avec un "fixeur" du cru qui explique à Ellen Parsons son rôle sur place...



De l'autre, en intrigue secondaire, il y a un certain Coupet, un Français poursuivi pour une histoire à peu près aussi sombre d'essais cliniques menés n'importe comment. Français dont l'avocat déclare...



Ce à quoi Patti Hewes répond...


(Retenez bien cette réponse, car la suite de ce billet démontre qu'elle est parfaitement exacte.)


Voilà pour les ImpÉcr, et j'allais tranquillement refermer ce billet (après avoir tout de même brièvement envisagé une diatribe sur le droit à la traduction et à l'interprétation dans les procédures judiciaires, et puis finalement non), quand un truc m'a fait dresser l'oreille à l'épisode 7.

Lors d'un entretien un peu mouvementé, Patti Hewes réussit à faire perdre son sang-froid à ce fameux Coupet, qui l'insulte avec un naturel confondant en s'exclamant, en français dans la VO :


"Chienne de manipulation !"


Ouais. Carrément.

Comme il n'articule pas des masses (et qu'il n'est peut-être pas vraiment-vraiment français, en réalité, le gars qui joue ce rôle, mais ce n'est que mon humble avis), on est content, en fait, quand son interlocutrice déclare quelques secondes plus tard :


He called me a manipulative bitch.


Parce que c'est tout de même plus clair en anglais. Voyez et écoutez plutôt.



Là, je m'interroge et même, je te le dis tout de go, je suis inquiète, lecteur atterré de ce blog. Quel est précisément le budget d'une toute petite série hyper-confidentielle et sans stars au casting comme Damages ?* Quels sont les moyens mis à la disposition des scénaristes ? Les dialoguistes sont-ils payés ?

On est semble-t-il dans l'indigence la plus complète puisqu'il était manifestement impossible de faire vérifier cette réplique. Je veux dire, de la faire vérifier par quelqu'un d'autre que la cousine du voisin de la grand-mère de l'assistant du scénariste (celle qui a passé deux mois au pair en France en 1996, toujours la même). Le budget d'écriture de Damages ne permet en effet pas de débloquer, allez, soyons grand prince, 50 dollars pour faire valider une phrase (hypothétique forfait minimum de l'hypothétique traducteur free-lance qui aurait pu sauver cette scène si on avait pensé à faire appel à lui).

Et plus inquiétant encore, les scénaristes de Damages semblent travailler sans connexion Internet et donc sans accès à Google. Enfin je suppose, hein. Parce que si j'étais à leur place, aux dialoguistes de Damages qui font des effets de français, ça me ferait mal de penser que même Google fait mieux quand on lui demande de traduire "manipulative bitch". Si si, je vous jure. Et pour que j'en arrive à écrire ça, lecteur qui n'en crois pas tes yeux de ce blog, c'est qu'on est tombé bien bas.



La version Google n'est pas un modèle dans le genre idiomatique (en tout cas, moi je ne l'emploie pas au quotidien, vous je ne sais pas), mais au moins, pour une fois, elle veut dire quelque chose, ce qui n'est pas le cas de la version Damages. Boooouuuhhh !

Alors bon, certes, tout le monde s'en fout. Assez littéralement, je veux dire : la quasi-totalité de la planète ne tiquera pas sur ce passage. Et les Français le verront majoritairement en version doublée. Comme d'habitude, vous me direz. Mais c'est une raison pour faire n'importe quoi, ça, hmmm ?

Tiens, justement, la version doublée. Elle donne quoi, la version doublée ? Elle contourne le problème, tiens, et supprime du même coup de gomme le caractère "bilingue" (hem) de la scène et cette formule bancale pas du tout française. En même temps, reconnaissons qu'il n'y avait que ça à faire. Joli camouflage de misère, beau rattrapage de sauce, excellent sauvetage de meubles.



* Cette question pas du tout rhétorique trouve sa réponse assez facilement, en fait : 2 millions de dollars par épisode.



Share/Bookmark

Crasse décrassage de la Weltanschauung


Tout ça, c'est la faute d'une émission de France Culture diffusée en 2004. Enfin, c'est surtout la faute de L'autre jour, en fait. Allez lire chez elle de quoi il s'agit et vous comprendrez pourquoi aujourd'hui, on parle de Weltanschauung (à vos souhaits). Ce billet est du reste publié simultanément chez L'autre jour : merci pour la perche tendue et la balle bondissante, L'autre jour !

Ah, ce n'est qu'un mot, mais quel mot, mes amis.

Si l’on consulte le dictionnaire du CNRTL, on y trouve une définition succincte mais qui n’en est pas moins très, très, vaste, si l’on y réfléchit : « Vue métaphysique du monde, conception globale de la vie, de la condition de l'homme dans le monde. » Passé un léger vertige, on voit qu’on a du boulot.

Le terme est kantien, à l'origine, il sort de la Critique de la faculté de juger (nouveau titre, semble-t-il de la Critique du jugement – si on n’est déjà pas d’accord sur le titre, ça commence mal, si je puis me permettre de donner mon humble avis). Alors autant vous dire que la Weltanschauung, on ne l'aborde pas comme ça au pied levé. On potasse, on révise ses classiques, on bosse (un peu).

Et pour ça, on a bien envie d’aller piocher des choses chez des gens qui ont réfléchi à la question. Parce qu’à vrai dire, la traductrice professionnelle que je suis ne se demande pas chaque matin en allumant son ordinateur : « Tiens, où est passée ma Weltanschauung ? Ah, la voilà, à côté du Robert. Est-ce qu’elle va influer sur mon travail, aujourd’hui ? »

Non, les choses ne se passent pas exactement comme ça.

Donc il y a des auteurs qui ont écrit sur la Weltanschauung en lien avec la traduction. Comme ils ont commencé il y a longtemps, je me permets de faire remarquer que leurs réflexions sur le sujet sont aussi le produit de leur propre Weltanschauung. À parcourir un peu rapidement ce que j’avais en stock sur le sujet, j’ai été frappée par exemple par la place de la notion de « nation » et de « peuple » dans les écrits sur la question de Friedrich Schleiermacher et de Wilhelm von Humboldt, qui ont tous deux œuvré à la charnière entre XVIIIe et XIXe siècles, une époque où ces deux concepts étaient sans doute nettement plus prégnants qu’aujourd’hui dans la vie philosophique et intellectuelle allemande, et portaient surtout des significations différentes de celles qu’on leur donne aujourd’hui. Mais revenons à notre Weltanschauung.

Parmi ces gens, on en trouve qui défendent bec et ongles que oui, la Weltanschauung est une réalité en traduction, que le passage d’une langue à une autre équivaut en quelque sorte à basculer d’un système géométrique à un autre : le monde, l’environnement dont on parle demeure le même, mais son appréhension via la langue est tellement différente qu’on ne s’y oriente plus de la même façon, que le cadre de référence s’en trouve bouleversé.

Et d’autres gens qui expliquent que non, en vrai, la traduction elle-même est la preuve qu’il existe des grands universels communs allant au-delà des particularités ethnolinguistiques et que l’existence de catégories à l’intérieur d’une langue donnée n’empêche nullement un locuteur de cette langue d’accéder à une autre façon d’aborder le réel par le truchement d’une autre langue.

Hem, comme j’ai bien conscience de tenter là de résumer grossièrement en deux phrases des ouvrages entiers que je n’ai pas lus, je vais pudiquement dire que je fais référence dans le premier cas à Benjamin Lee Whorf tel qu’il est synthétisé dans Topics in Translation Studies (Yo-In Song, 1984, chapitre « Weltanschauung and Translation ») et dans le second cas à ce que je retiens des nombreux auteurs (dont Émile Benvéniste et Charles Serrus) analysés par Georges Mounin dans les chapitres « Les obstacles linguistiques » et « ‘Visions du monde’ et traduction » de son ouvrage Les problèmes théoriques de la traduction (1963).

Alors, qui faut-il croire ? Très honnêtement, je n’ai pas de réponse théorique à apporter à cette question.

Par contre, en rouvrant mon Mounin (non, je n’ai pas étripé un linguiste, je parle du bouquin) qui dormait sur une étagère depuis un bail, je suis tombée sur un exemple pratique qui m’en a rappelé un autre.

L’exemple pratique n° 1, c’est celui de Eugene Nida, traducteur américain de la Bible. Mounin nous dit :

Nida, dans le domaine de la culture idéologique, cite enfin – pour ce qui est de l’idéologie religieuse seulement – maints exemples qui rendent tangibles, dans ce domaine aussi, la séparation profonde entre les mondes de l’expérience idéologique de deux civilisations différentes. La traduction des termes sainteté, possession par l’esprit prophétique, Esprit-Saint, en aztèque ou en mazatèque est un problème linguistiquement insoluble hic et nunc, dit Nida. Si, d’autre part, on admet avec Whorf et Korzybzki que notre langage fabrique notre pensée pour nous, qu’il y a, par conséquent, - suivant rigoureusement la structure de chaque langue, - des structures de pensée différentes, il est évident que les produits de ces structures de pensée sont, eux aussi, différents, c'est-à-dire que chaque langue a sa conception du monde, son idéologie sous-jacentes : la ‘culture idéologique’ ramène aux exemples déjà connus des langues considérées comme vision du monde, irréductibles en totalité les unes aux autres. »

L’exemple n° 2 que cela m’a évoqué est un peu plus flou dans la mémoire de votre blogueuse dévouée. En février 2008, lors de la deuxième « Journée de la traductologie de plein champ » organisée par l’université Paris 7, l'universitaire Elsa Pic donnait un exposé très intéressant intitulé « Normes culturelles et manières de traduire : le cas des droits de l’Homme ». J’avoue que quatre ans plus tard, mes souvenirs sont un peu lointains, mais je me souviens de développements très pertinents sur la traduction problématique (à un double titre, politico-diplomatique et philosophique) (zut, ça fait trois) de la Déclaration universelle des droits de l’Homme dans certaines langues, et la présentation de son papier (publié depuis dans La tribune internationale des langues vivantes n° 45) résume bien la problématique qu’elle traitait :

Certains auteurs associent étroitement les droits de l'homme à la langue française, encourageant la notion déjà largement répandue selon laquelle les droits de l'homme seraient un produit culturel fondamentalement européen. Mais les droits de l'homme ont vocation à s'imposer comme norme juridico-culturelle universelle. Pour atteindre cet objectif, les promoteurs des droits de l'homme ont opté pour un langage extrêmement flou, dans une stratégie d'évitement de toute norme culturelle. Cependant, la traduction de ces textes flous (depuis l'anglais ou le français vers d'autres langues) a l'effet à première vue paradoxal de favoriser un retour massif des normes culturelles dans les textes traduits. Cette réapparition des normes culturelles propres aux cultures cibles au moment de la traduction est cependant de deux ordres : consciente et stratégique dans les langues telles que l'arabe, elle est censée permettre l'acclimatation et l'acceptation des droits de l'homme, alors qu'involontaire et subie dans les langues telles que le danois ou l'italien, elle peut être plus problématique. Dans tous les cas, l'important est d'évaluer si ces traductions bénéficient de ce fait à la promotion des droits de l'homme.

Il me semble que dans ces domaines en particulier, le religieux, le philosophico-juridique (au sens où certains concepts du droit sont le produit d’une longue évolution philosophique) et l’idéologique au sens large, on met le doigt sur des situations où oui, la Weltanschauung propre à une langue (et partant, propre à la culture qui lui est liée) joue un rôle et conditionne fortement l’exercice de traduction. Où le traducteur risque de se retrouver face à un hiatus plus large que d’habitude entre son texte original et son texte cible. Où il aura beau expliquer, expliciter, même avec talent, tout ce que charrie le terme d’origine eu égard à la Weltanschauung de la langue de départ, il restera probablement un petit sentiment d’insatisfaction et de manque dans la langue d’arrivée. Où peut-être même, il ne saisira pas lui-même, malgré sa connaissance pointue de la langue qu’il traduit, toute l’ampleur ni tout l’enjeu du terme, de la notion, qu’il doit traduire.

Par une mise en abyme étourdissante comme je les aime, on peut dire du reste que la traduction du mot Weltanschauung pose elle-même un problème de Weltanschauung. Ha ha ! Car si le terme fait partie du langage courant en allemand, il a une longue histoire philosophique typiquement allemande, résumée comme suit dans le Vocabulaire européen des philosophies (Seuil/Le Robert, sous la direction de Barbara Cassin) (ouvrage au sujet duquel j’ai aussi un billet sur le feu, tiens, d’ailleurs) (et il faudrait que je pense à le terminer) :

Dans un cours de 1936, Heidegger note combien ce terme s’est affadi et déraciné pour devenir un slogan d’une grande platitude, tout en étant issu des hauteurs de la métaphysique et de l’idéalisme allemand : « C’est dorénavant la vision du monde de l’éleveur de cochons dont on fait le type déterminant de la vision du monde en général. » Une apostille précise à la même page, à propos de Weltanschauung : « Das Wort ist nicht übersetzbar [Ce terme n’est pas traduisible]. » C’est surtout à partir de 1936 que Heidegger se livrera à une critique féroce de la confusion entretenue, dans la phraséologie du Troisième Reich, entre philosophie et Weltanschauung, ramenant celle-là à ce que celle-ci est devenue : une idéologie. La courbe sémantique de Weltanschauung va donc de l’intuition du monde (de l’univers) à l’idéologie.

Voili voilou. Va-t-en traduire la Weltanschauung sans tenir compte de la Weltanschauung, maintenant. J’aimerais bien t’y voir, tiens.



Share/Bookmark

J'ai eu un choc, un matin cette semaine. Évoquant le style inimitable de notre cher nouveau ministre de l'Intérieur (j'ai l'impression que je passerai ma vie à dire ironiquement "notre cher ministre de l'Intérieur", bordel, c'est pas possible de mettre quelqu'un de vaguement sympathique à ce poste, juste une fois ?), la journaliste de France Inter a lâché l'expression que j'espérais ne jamais entendre : "gauche décomplexée".

Rhââ, non, non et non, ai-je pensé in petto, et même que je l'ai peut-être dit à voix haute, pour une fois.

On nous a déjà servi de la "droite décomplexée" pendant dix ans pour parler hypocritement d'une droite de plus en plus à droite - "décomplexée", c'est-à-dire "libéré de ses inhibitions", nous dit Robert. Un, ce n'est pas très sympa pour les gens complexés. Deux, il y a peut-être des inhibitions qu'on ferait mieux de garder, si vous voulez mon avis. Et maintenant qu'elle est momentanément partie, ladite droite, il faut trouver autre chose, changer de disque, quoi, par pitié.

Une politique "détendue du slip", par exemple. Ça, ça en jetterait.

Enfin ce n'est que mon humble avis.


Share/Bookmark

Haro sur Wikimerda


Pierre Fuentes est traducteur (et blogueur, d'ailleurs si l'expression "une incroyable opportunité à saisir" vous hérisse comme elle m'horripile, foncez lire son dernier billet, ça vous défoulera). Et Pierre en a gros sur la patate à cause du bigue dobeuliou, le mastodonte libre qui suscite tant d'études sophistiquées et de drames narcissico-personnels. Pierre, merci encore de m'avoir proposé ce coup de gueule pour mes Piles.


« Wikipédia, c'est l'effort encyclopédique majeur du XXIème siècle, l'histoire libérée de tout discours nationaliste, le savoir réellement partagé par tous ! » Que ce soit ma famille ou mes amis, tout le monde me soûle avec l'Encyclopédie libre.

Naturellement, Wikimerda est l'encyclopédie préférée des altermondialistes, des anticapitalistes, des défenseurs de l'open source, et de tous les autres révolutionnaires de pacotille qui pensent qu'on peut changer le monde rien qu'en twittant sur son smartphone (je te le rappelle, lecteur engagé des Piles, twitter c'est bien, voter c'est mieux).

C'est aussi l'encyclopédie préférée des étudiants qui ont eu le malheur de naître après 1989 (qu'on appelle déjà la génération Z), de tous ceux qui n'ont jamais ouvert un bouquin de leur vie (on n'en meurt pas), et de tous ceux d'entre nous qui ont la flemme d'aller chercher l'information à la source (okay, mea culpa là).

Il semble donc que Wikimerda ait gagné. Elle est devenue LA référence en matière de savoir encyclopédique.

Ils ne sont d'ailleurs plus qu'une poignée d'inquiets à crier au loup. Parmi eux, on trouve quelques universitaires qui s'agrippent comme ils peuvent au radeau du savoir humaniste. On trouve aussi des traducteurs las de répéter à leurs clients que ce n'est pas parce qu'un mot figure dans Wikimerda, qu'il y est employé à bon escient.

« Mais de quoi accuses-tu l'Encyclopédie libre, exactement ? » t'entends-je demander, lecteur curieux des Piles. C'est vrai ça, hein ? Au juste ? Que lui reproche-je ?

Laissons de côté le fait que Wikimerda est un produit du néolibéralisme (« mais si, vous verrez ! » qu'ils disaient, « le savoir c'est comme les marchés économiques : libéré de toute entrave, il se régule de lui-même. ») Ne nous attardons pas sur le fait que l'utilisation de Wikimerda requiert de savoir lire et de posséder une technologie permettant d'accéder à Internet (et que par conséquent, ça sert avant tout à vendre des smartphones, des tablettes et des ordinateurs à des gens qui en ont les moyens. Faut-il rappeler que le savoir ne vaut que s'il est réellement partagé par tous ?).

Non, ce qui me gêne le plus, ce n'est pas l'hypocrisie flagrante des fans de Wikimerda. Ce qui m'horripile, c'est que l'Encyclopédie libre chie dans le ventilo et que toute la toile est éclaboussée. Ce qui me gêne, c'est la pseudo « liberté du savoir » que Wikimerda diffuse inexorablement sur le Web.

« Ben vas-y, crache ton venin, ça ira mieux après », t'entends-je t'exclamer, lecteur agacé des Piles. Oui mais non. Justement. Ça n'ira pas mieux après. Bien-sûr que je prends mes médocs. Évidement que j'ai déjà eu l'occasion de vider mon sac. Mais je fais une rechute. Faut que je sorte ma bile. C'est que la toile, c'est mon outil de travail, vois-tu ? Et elle est contaminée. Si, si, attends, bouges pas, tu vas voir, je t'explique.

L'argument cent fois rabâché est le suivant : grâce à Wikimerda, les gouvernements et les éditeurs privés ne contrôlent plus le contenu disponible du savoir. Certes, cela est vrai. Mais les fourbes qui colportent cet argument fallacieux omettent de préciser que le savoir wikimerdesque est un pur produit de l'ère Internet. Comme tel, il est soumis à la règle n°1, celle qui veut que l'anglais en soit la franca lingua (dans ta langue, lecteur angliche des Piles, on place l'adjectif avant le nom, pas après).

En effet, 20% du contenu wikimerdesque est produit en anglais. Tu me diras, cet état de fait n'a rien de grave en soi, puisque de nos jours, nous pouvons devons tous comprendre l'anglais (shan't we?) Sauf que, comme l'explique le linguiste Claude Hagège « Imposer sa langue, c'est imposer sa pensée » et que, par voie de conséquence, le savoir wikimerdesque impose la pensée anglo-saxonne au reste du monde virtuel.

Quant aux 5% du contenu wikimerdesque rédigé en français, il s'agit en grande partie d'articles traduits de l'anglais. Leur qualité laisse souvent à désirer, surtout lorsqu'ils sont produits par des gens qui ne savent ni écrire, ni traduire. Pire, les sujets abordés sont vus au travers du prisme culturel anglo-saxon car ces traducteurs putatifs ne savent gérer ni le contexte, ni les aspects culturels.

Allez, hop ! Exemple : (si si, j'insiste).

Le mot anglais « county » se réfère à une entité administrative britannique. Il vient du français « comté », qui a été importé outre-manche à l'époque de l'invasion normande. D'un point de vue étymologique, le mot signifie que l'entité administrative en question était, à l'origine, administrée régie gouvernée exploitée par un « comte » (j'ai même vérifié dans un vrai dictionnaire étymologique, alors t'as qu'à voir). Ce mot comporte donc une connotation féodale toute britannique.

Depuis l'avènement de la République française, nous avons remplacé nos « comtés », nous autres francophones de France, par des « départements » ou des « territoires » (salut à toi, lecteur belfortain). Il n'en reste pas moins que le mot anglais « county » puisse se traduire par « comté ». Cela dépend du contexte et, surtout, du bon sens du traducteur. Mais là où un traducteur digne de ce nom se posera la question, le traducteur wikimerdesque, lui, met les deux pieds dans le plat :



La page de Wikimerda qui porte sur le « fylke », entité administrative norvégienne, est une « traduction » culturelle britannique, typique de la façon de procéder des traducteurs putatifs de l'Encyclopédie libre. Nul besoin de posséder un diplôme de troisième cycle en traductologie pour se rendre compte qu'un « fylke » a plus à voir avec l'anglais « folk » ou l'allemand « Volk », qu'avec l'anglais « county » ou le français « comté ».

L'étymologie du mot est en effet démocratique. Le « fylke » est lié à l'existence d'un « thing », c'est-à-dire d'une assemblée élue par des hommes libres. Il s'agit bien du même « thing » qu'en anglais, celui qui se réfère à la « chose ». Le sens a d'ailleurs été influencé par les « affaires publiques » de l'administration normande, que nous autres français connaissons sous le terme de « république », ou « res publica » pour les puristes (là encore, j'te ferais dire que j'ai vérifié dans un vrai dictionnaire étymologique alors boîte à camembert !) Le terme « fylke » n'a donc rien à voir avec les droits terriens d'un quelconque aristocrate, fût-il saxon, normand ou capétien. Pourquoi, dans ces conditions, introduire une connotation féodale ? Pourquoi se référer à une culture aristocratique pour traduire une culture qui ne l'est pas ?

Tu vas dire que je suis un pisse-vinaigre désœuvré, lecteur patient des Piles qui a réussi à tenir jusqu'ici, et franchement, tu n'as totalement tort : n'ai-je donc rien de mieux à faire que de montrer du doigt les petits défauts de l'Encyclopédie libre ? Le problème c'est que, vu la visibilité de Wikimerda sur les moteurs de recherche, ces « petits défauts » ont un impact énorme sur la langue française, et sur mon travail de traducteur. Donc, pisse-vinaigre ou pas, sus à Wikimerda !


Share/Bookmark

Case study (ou bien étude de cas, comme on veut)



Depuis que j’ai lu un excellent bouquin intitulé Translating Popular Film (par Carol O’Sullivan, 2011) il y a quelques mois, je ne regarde plus les films de la même façon. Entendons-nous bien, lecteur intrigué de ce blog : un traducteur (de l’audiovisuel) ne regarde de toute façon pas les films tout à fait de la même façon que le spectateur lambda, pour une série de raisons liées notamment à certains tics, manies et autres névroses qui conditionnent à divers égards son œil de cinéphile.

Mais Translating Popular Film est récemment venu ajouter une couche de conditionnement à l’œil déjà bien chargé de votre blogueuse dévouée, et maintenant, je fais particulièrement attention aussi à la représentation des langues étrangères et des réalités qui leur sont liées dans les films.

C’est pour cela que La clinique de l’amour ! (d'Artus de Penguern), vu à Strasbourg ce week-end, m'a semblé être un objet cinématographique intéressant. Entre autres choses, hein, parce que La clinique de l’amour ! est par ailleurs un film chouette pour de multiples raisons. Déjà parce que c'est une coproduction entre la France, la Belgique et... le Luxembourg, oui oui. Mais surtout parce qu’il est l’œuvre d’un type un peu fêlé dont je suis le parcours avec intérêt depuis ce jour de la fin des années nonante où Copine A. me prêta en VHS un court métrage loufoque signé (et interprété par) Artus de Penguern, dans lequel ce dernier dégommait une brochette d'amis après un pétage de plombs par Un bel après-midi d'été. Depuis, je réponds toujours quand on me demande si je veux une tartine, et je me penche d’un peu près sur ce que fait ce sympathique auteur/acteur (ça, par exemple).

Mais en plus, La clinique de l’amour ! présente un intérêt parce que la clinique dont il est question est en réalité une clinique de soap-opera américain – pas la Schwarzwaldklinik, donc, mais pas loin, un genre d'équivalent d'outre-Atlantique avec des cœurs brisés, des drames à rebondissements, des personnages machiavéliques, des good guys qui triomphent à la fin (désolée pour le spoiler, mais le suspense quant à l'issue de l'intrigue n’est pas exactement le ressort principal sur lequel repose le film), un evil brother, des révélations familiales, des infirmières pimpantes et de séduisants des chirurgiens. La clinique s’appelle Marshal, sa spécialité (qui change à plusieurs reprises au fil du film) est fièrement affichée en anglais à l’extérieur du bâtiment, et quand on passe à l’intérieur, les panneaux indiquant la fonction des différentes pièces et les noms des services sont bilingues anglais/espagnol (comme aux Zétazunis, puis-je me contenter d’imaginer, puisque je n’ai jamais mis les pieds dans une clinique de l’amour de ce pays). Comme pour pousser le réalisme factice jusqu'au bout, certains (un au moins) de ces panneaux sont même sous-titrés en français. De même, les courriers montrés en gros plan, les journaux imprimés ou encore l’habillage visuel des faux JT sont en anglais. Et tant qu'à faire, les personnages portent des noms et des prénoms pseudo-américains pour renforcer cet effet « couleur locale » - on trouve un John et un Michael Marshal, une Samantha (Bitch) et une Priscilla parmi les rôles principaux.

C'est intéressant à mon sens (ça n'intéresse que moi ? hmm ? rhôô, allez, lisez la suite) parce que c'est relativement rare 1. que l'importation se fasse dans ce sens-là et 2. qu'elle se fasse aussi complètement. Rare qu'elle se fasse dans ce sens-là car on est peut-être plus habitué à voir le cinéma américain recréer des réalités étrangères. Dans les films français des dernières années, je repense à Une exécution ordinaire, un film de Marc Dugain adapté d'une de ses œuvres qui se donnait beaucoup de mal pour nous transporter dans l'URSS de Staline. Je n'ai pas beaucoup aimé ce film, au passage, justement entre autres parce que la reconstitution m'a semblé artificielle et que je n'ai pas cru deux minutes à Dussolier dans le rôle de Staline (il était bon, là n'est pas la question, mais ça restait Dussolier, quoi, un acteur français qui voulait me faire croire qu'il était un dictateur russe). Mais disons que dans Une exécution ordinaire, la reconstitution d'une réalité étrangère répondait à une nécessité historique. Dans La clinique de l’amour !, c'est un univers contemporain et lui-même factice qui est importé, celui des représentations que se donne l'Amérique à travers ses films et ses séries. Et surtout, un univers américain, chose relativement inhabituelle - on a l'impression comme ça que c'est le cinéma US qui a ce monopole, or finalement, y a pas de raison, nanmais.

Rare qu'elle se fasse aussi complètement, parce que la cohérence tient presque jusqu'au bout. J'avais noté en allant voir Millenium (David Fincher, 2011) il y a quelques mois (source, toujours la même) que "la réalité linguistique suédoise est évoquée dans le film : à travers des titres de journaux et des panneaux, les accents nordiques plus ou moins naturels adoptés par certains acteurs, un message téléphonique préenregistré diffusé en suédois puis en anglais, ou encore un fugitif « tack » (« merci » en langue locale)… L’intrigue progressant, on note toutefois que les titres de la presse locale apparaissent en anglais à l’écran dès lors qu’ils sont importants pour le déroulement de l’enquête menée par les deux protagonistes : tout rentre dans l’ordre, l’homogénéisation linguistique est à l’œuvre, car après tout, nous sommes dans un blockbuster hollywoodien…" Dans La clinique de l’amour !, le seul moment où la cohérence m'a semblé rompue, c'est quand l’un des médecins de la clinique envisage une reconversion dans la chirurgie esthétique et potasse son manuel au lit à côté de son épouse, elle-même en pleine formation pour devenir sage-femme : les titres de leurs bouquins sont montrés en français, pas en anglais. Parce qu’on recherche là, manifestement, un effet comique que le spectateur français doit pouvoir comprendre tout de suite (« La chirurgie esthétique en trois mois », indique la couverture du manuel du chirurgien, ouvrage qu'on reverra dans le film un peu plus tard).



(À la réflexion, il y a peut-être d'autres scènes qui cassent cette cohérence linguistique et dont je ne me suis pas rendu compte, je n'ai pas « guetté » particulièrement ces petites entorses, je l'avoue. Mais mon impression générale est que ladite cohérence tient pas mal la longueur.)

Alors oui, le trait est parfois un peu forcé et cet univers pseudo-américain reste éminemment factice, diront les esprits chagrins. Évidemment, c'est voulu. Les clins d'œil sont tout aussi appuyés quand le réalisateur convoque visuellement le Chaplin seul dans sa cabane au milieu de la neige de La ruée vers l'or ou l'emblématique perruque brune d'Uma Thurman dans Pulp Fiction, ou encore quand un journaliste exhibe une caméra portant un sigle qui rappelle très fortement le logo de CNN. C'est tout un univers qu'Artus de Penguern importe dans son film, et il le fait plutôt bien, précisément parce qu'il sélectionne des caractéristiques que l'on identifie immédiatement et qui composent un univers à la fois bizarrement familier (de cette familiarité née d'une fréquentation régulière de l'esthétique et des clichés véhiculés par les feuilletons, séries et films américains) et gentiment exotique (de cet exotisme évoqué par les inscriptions, les noms, etc. et l'impression diffuse qu'on n'est pas en France - "diffuse" seulement, parce que y a-t-il plus emblématique du Français beauf que Bruno Salomone ?).

La clinique de l’amour ! n'est pas le film de l'année, mais il est extrêmement sympathique. Et c'est un peu bizarre de dire ça, mais en fin de compte, ce qui fait sa fragilité, c'est peut-être sa subtilité. Il reste constamment sur un fil très casse-gueule qui sépare difficilement la parodie franche et massive d'un univers poétique et délicat absolument charmant. L'équilibre est parfois périlleux à tenir et je comprendrais qu'on n'accroche pas avec ce mélange de premier et de deuxième degré perplexifiant par endroits. Mais le résultat est finalement assez réussi, de mon point de vue qui a décidé en ce dimanche pluvieux de faire fi de toute objectivité.

Je le recommande, en somme. C'est un film rafraîchissant et profondément original, ce qui ne fait pas de mal dans le cinéma... français, donc. Un cocktail délicat d'élégance, de baffes, de scalpels et d'ours bruns relativement inédit, qui plus est, ce qui ne gâte rien.



Share/Bookmark
top