Aujourd'hui, mesdames zé messieurs, sous vos yeux ébahis, votre blogueuse dévouée réinvente l'eau tiède et le fil à couper le beurre.

Eh oui, mea culpa, mea maxima culpa, j'ai pendant près de dix ans ignoré ce qu'était réellement le Meertens (car on dit le Meertens, il va falloir vous y faire). Comme il s'intitule Guide anglais français de la traduction, j'ai longtemps pensé qu'il s'agissait d'un (excellent, sans doute) manuel destiné à apprendre à traduire et j'ai remis sa lecture à une autre vie ma pile "à lire" virtuelle, celle des "ça il faudrait que je regarde ce que c'est à l'occasion, mais ce n'est pas urgent".

Mais voilà, quand on m'a remis la liste d'ouvrages à emprunter de façon permanente à la bibliothèque lors de ma prise de fonctions en avril dernier, le Meertens figurait parmi les titres incontournables, alors bonne fille, je suis allée le chercher, le Meertens, puisqu'on me le demandait gentiment.



Le Meertens s'est très bien adapté à son nouvel environnement
et côtoie des voisins prestigieux sans prendre la grosse tête.



Et j'ai donc découvert ce qu'était le Meertens, à savoir sans doute le meilleur investissement possible pour un traducteur anglais>français en train de s'équiper à qui il resterait une trentaine d'euros de budget après l'achat du Grevisse et du Robert.

Je ne me lancerai pas sur le terrain glissant de la définition précise du genre de l'ouvrage - dictionnaire, lexique, guide, il y a apparemment débat, mais "guide" me convient. Cela dit, il se présente comme un dictionnaire, avec ses entrées présentées dans l'ordre alphabétique et tout et tout.

Il s'adresse aux traducteurs en exercice (ça tombe bien) (mais j'aurais aimé l'avoir quand j'étais en école de traduction, maintenant que j'y pense), et recense pour chaque mot des traductions possibles, y compris dans le contexte d'expressions plus ou moins idiomatiques. "Oui, bon, un dictionnaire, quoi", me direz-vous. La différence avec un dictionnaire généraliste, c'est que ce guide est sélectif et qu'il se concentre sur les termes généralement casse-pied pour les traducteurs, un peu dans l'esprit du Traducteur averti dont j'avais parlé ici il y a quelques années, mais en beaucoup plus complet et nettement plus pratique à utiliser.

Brève illustration avec un terme qui revient de temps en temps quand on traduit de l'anglais un peu blablatant et/ou à forte teneur en langue de bois (communiqués et dossiers de presse, sites, présentations PowerPoint, rapports, etc.) : "encapsulate", qui fait quand même vachement chic si on veut impressionner son auditoire.





(Admirez, admirez ce styyyyyle !) Là où le Robert & Collins Super Senior indique deux sens, "incarner [l'essence de]" et "mettre en capsule", le Meertens se focalise sur le premier des deux et propose plutôt des solutions de traduction concrètes qu'on utilise vraiment et qui sont plus faciles à caser qu'"incarner l'essence de" (fort joli au demeurant, mais bon) (quoique, peut-on incarner une essence ?) :



Sur la même page, pour le verbe "to endorse", Bob & Co. propose "appuyer, souscrire à, adhérer à, approuver, sanctionner, recommander" (ce qui est déjà pas mal). Dans le Meertens, les propositions sont plus nombreuses, plus détaillées, et les exemples, parlants (hem, il faudra me croire sur parole pour la fin de l'article, la photo laisse à désirer) :




Certes, dans les premiers temps, je me suis fait la réflexion que ce "guide" était un truc pour traducteurs paresseux. Après tout, c'est quand même vaguement notre boulot, de faire preuve d'un peu d'imagination pour traduire tel ou tel terme problématique et typiquement anglais... Mais à l'usage, j'ai vraiment révisé mon jugement. Quand on passe sa journée à chercher la bonne expression en luttant contre les calques (si si, on lutte, et l'opération est digne de Saint Georges terrassant le dragon, croyez-moi) et aussi, dans mon cas, à se débattre avec des textes écrits majoritairement par des non-anglophones qui ont tendance à brouiller le peu de clarté d'esprit qu'il me reste une fois que j'ai terrassé les calques, sans oublier la légère (oh, très légère) tendance à la langue de bois desdits textes, le Meertens est vraiment précieux. J'émets in petto un "hem hem" gêné, parce que la phrase qui suit va paraître tout droit sortie d'une plaquette publicitaire, mais elle reflète tout à fait la réalité (et je n'ai pas d'actions chez René Meertens Inc.) : vraiment, je crois qu'il ne se passe pas un jour sans que je le consulte.

Conçu par un traducteur pour les traducteurs, il met donc souvent pile le doigt sur les problèmes que l'on rencontre au quotidien dans la traduction de l'anglais. René Meertens étant passé par plusieurs organisations internationales, j'avoue que les exemples qu'il propose me paraissent souvent correspondre particulièrement bien à mes propres casse-tête, mais les solutions proposées sont transposables à bien d'autres domaines, me semble-t-il : les "involve", les "issues", les "ensure", les "alternative", les "focused", les "provide", les "input", les "operate", les "eligible", les "claims", ils sont venus ils sont tous là, et les bonnes idées de traduction suggérées sont nombreuses et généreuses (je veux dire qu'un paquet de possibilités de traduction sont souvent proposées pour une même acception du mot), généralement pertinentes et élégantes, adaptées ou facilement adaptables.

Dorénavant, donc, jamais sans mon Meertens.

René Meertens, Guide anglais-français de la traduction, chez Chiron. La dernière édition date d'avril dernier (voir le site de l'auteur pour une présentation complète et un extrait en pdf).

René Meertens a également un blog, par ici, et contribue par ailleurs au blog Le mot juste en anglais.

Et puis on peut encore lire un article connexe intéressant (bien que le Meertens n'y soit cité que dans les commentaires) sur les cooccurrences, par là.




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Tics, manies et autres névroses (ép. 7)



Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l'entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de "déformations professionnelles" pour minimiser la chose, mais let's face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.


Voilà que l'été est revenu, voire que sa fin s'annonce déjà vaguement (mais ne le dites pas) (ça me déprime) (bouhouhou). Il est donc plus que temps d'aborder une nouvelle facette des tics, manies et autres névroses du traducteur en vacances. Aujourd'hui, lecteur bien aimé (je ne reculerai devant aucune bassesse pour te faire rester), nous allons parler de la localite. Ce mal, cette étrange affection, n'apparaît pas de façon systématique chez le traducteur en vacances. Elle nécessite la conjonction de plusieurs facteurs :

  • le traducteur doit choisir un lieu de vacances où l'on parle une langue autre que la sienne et que ses langues de travail ;

  • ladite langue doit de préférence faire appel à alphabet connu du traducteur (lequel doit en d'autres termes être capable de le déchiffrer, sinon de le lire avec aisance) ;

  • le traducteur doit posséder au moins quelques connaissances d'une langue proche de la langue locale.

Exemple pris au pif : ces conditions minimales étant réunies, une traductrice de langue française ayant fait quelques années d'italien succombera très rapidement à la localite barcelonaise ("localitus barcelonus" pour les spécialistes qui nous lisent). Et les conditions auraient tout autant été réunies si la même traductrice, prise d'hésitations au moment de choisir sa destination, s'était laissée tenter par Amsterdam alors qu'elle a l'allemand pour langue de travail. Mais revenons à nos moutons.

Parlons peu, parlons bien, parlons symptômes.

Je tiens à mettre en garde tout de suite les conjoints/amants/fuck-friends qui seraient susceptibles d'assister à une crise de localite de leur moitié traduisante et découvriraient avec une certaine inquiétude ce mal méconnu : la localite est relativement inoffensive pour le traducteur lui-même ; en revanche, elle peut conduire à l'épuisement et/ou à la crise de nerfs toute personne qui l'accompagne en vacances et, plus généralement, tout individu qui passe à sa portée.

"Inoffensive", d'abord, pour celui ou celle qui en est atteint, car elle se manifeste avant tout par un enthousiasme frisant l'hystérie qui fait plaisir à voir, une réactivité extrême aux idiomes locaux et une propension fatigante horripilante lourdingue non négligeable à l'utilisation d'exclamations, d'onomatopées et de gloussements divers.

"Épuisante" pour l'accompagnateur, en raison des manifestations vocales aussi sonores que stridentes que suscite la localite.

Malheureusement, ces manifestations peuvent survenir dès le trajet qui mène au lieu de vacances. Il n'est ainsi pas impossible qu'un simple affichage informatif et apparemment inoffensif, tel que celui-ci, à bord de l'avion...



... se transforme en une véritable foire dans ce genre-là :


Et gare à toi si tu décides, ignorant stoïquement ce débordement inattendu, de te plonger dans le magazine que la compagnie aérienne met gracieusement à ta disposition, en pensant avoir la paix. Ton/ta traducteur/trice de voisin/e ne manquera pas de lorgner dessus malgré le faible intérêt de cette publication et de te noyer en quelques secondes sous des remarques aussi ineptes que bruyantes et vaguement dictatoriales...



... le texte bilingue espagnol-anglais faisant en outre office de sous-titrage et attirant au besoin l'attention du traducteur sur tel ou tel phénomène IN-CRO-YABLE à côté duquel il aurait presque pu passer. Bien joué.

Bien évidemment, l'arrivée sur le lieu de vacances ne règle en rien le problème. Dans l'hypothèse (toujours complètement aléatoire, vous l'aurez désormais bien, bien compris) (je n'insiste pas, hein) (non non) d'un séjour à Barcelone, on peut même dire que la crise a tendance à grave s'amplifier à l'atterrissage, la coexistence de PLUSIEURS langues en Catalogne multipliant par autant ses effets et ses symptômes.



Pendant que ta moitié traduisante déborde d'enthousiasme, jubile à chaque instant et ne sait plus où donner de la tête telle un jeune chiot qui découvre que les papillons volent, et oh, regarde, un nonosse, faisons le point, lecteur à bout de ce blog.

  • Ta moitié traduisante a tendance à tirer sur ta manche / comprimer violemment ton bras / t'arracher l'épaule (non non, ne biffe aucune mention) à chaque nouvelle découverte localitesque qu'elle tient AB-SO-LU-MENT à partager avec toi.

  • Tu viens de remarquer que ton audition avait diminué de 20 %, conséquence directe des couinements piaillements exclamations répétées que ta moitié localitopathe se plaît à émettre à moins de dix centimètres de ton oreille.

  • Tu es fatigué, épuisé, complètement vidé par ces agressions répétées sur ta personne et tu commences à te demander si le mot "vacances" a encore le même sens que la dernière fois que tu as ouvert un dictionnaire.

Que penser de tout cela ? Que faire pour limiter la casse ? Et surtout, reste-t-il des Bichoco pour te consoler dans le minibar de l'hôtel ? Voici quelques comportements recommandés par les plus grands spécialistes de la localite.

  • La positive attitude (n'ayons pas peur des mots) : après tout, ta moitié traduisante est heureuse. Heu-reuse, on te dit, dans son élément, comme un poisson dans l'eau, elle profite pleinement du séjour ! C'est pas beau, ça ?

  • La proactive attitude : bonne nouvelle, sache que tu peux tirer parti de la situation si tu te débrouilles bien. Une moitié traduisante localitopathe est un atout précieux dans un contexte vacancier, surtout si tu es toi-même une brêle en langues ou simplement que tu trouves (bêtement) que les vacances, c'est pas fait pour se creuser la tête face à d'étranges idiomes. Songe aux avantages à en retirer face à un menu au resto, à une obscure explication dans un musée où au mode d'emploi du coffre-fort de l'hôtel (et pourquoi pas, hein ?). N'hésite pas du coup à encourager un peu (on a dit UN PEU) la localite en cours de développement, quitte à l'instrumentaliser ("Et tu comprends, là, ce qu'ils racontent sur les résultats du foot ?"). Ça fera immensément plaisir à ta moitié traduisante et c'est une façon comme une autre de compenser les désagréments évoqués plus haut.

  • La vis ta vie attitude : laisse la localite vivre sa vie, croître et embellir, tranquilou dans son coin. Rien ne t'oblige à accompagner celui ou celle qui en est atteint si il ou elle décide un soir d'aller voir un film doublé en langue locale et donc sans sous-titres "juste pour le fun, quoi, juste pour voir ce que je comprends." (True story.) (J'ai compris grosso modo 70 % du film.) (Hihihihihi c'était trop bien !) (Hem.)

  • La profil bas attitude : évite de commenter les exclamations du ou de la localitopathe qui t'accompagne, surtout si c'est pour dire des choses comme : "Ouais mais tu sais, en fait il y a la même chose en anglais et en français juste en dessous." (Nan mais franchement, on n'a pas idée.) Profil bas, donc, on laisse le malade à son euphorie et on ne casse surtout pas son enthousiasme.

  • La délivrance attitude : tâche tout de même de te débarrasser sans trop tarder de cette furie, ta santé mentale en dépend. Pas forcément en la découpant en morceaux, mais par exemple en la réexpédiant par avion vers sa contrée habituelle de résidence.

Et là, on verra bien si elle s'extasie toujours face aux publicités en luxembourgeois, mouahahahaha. Nan parce que le luxembourgeois est quand même une langue merveilleusement transparente pour peu qu'on connaisse l'allemand, hein. Amis germanistes, venez vivre une localite inoubliable au Grand-duché, je vous le conseille.



NB : ce billet a été rédigé entre l'aéroport de Barcelone et le TGV Paris-Luxembourg. Merci à Vueling pour le mobilier bilingue et le magazine de bord. Et bravo à The Man pour sa patience face à ma localite dévorante et relativement permanente.





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(Premier épisode et rappel du principe.)



Anna acheta un billet et entra. Dieu du ciel, qu’il faisait sombre là-dedans ! C’était difficile de croire qu’en plein jour des gens choisissaient de venir s’asseoir dans une obscurité pareille. Elle avait l’impression d’un seul coup d’être aveugle comme l’homme à la boîte de chewing-gum. Et dans la nuit perpétuelle où il vivait, il devait non seulement errer à travers tout New York, mais en plus gagner sa vie. Elle regrettait maintenant de ne pas lui avoir donné un dollar. Au bout d’un moment ses yeux s’habituèrent à l’obscurité et, voyant qu’elle se trouvait au bout d’une rangée vide, elle se laissa tomber sur un siège. Sur l’écran, un homme courait au bord d’un toit, tandis que des policiers lui tiraient dessus. Il baissait sans cesse la tête pour éviter les balles. Quelle situation ! se dit-elle. Dans quelles difficultés les gens se fourrent-ils ! Posez-lui la question et il vous répondra qu’il ne pouvait pas y échapper. Apparemment, le destin jouait à un jeu différent avec chaque individu.

Quelqu’un tira, le gangster trébucha et tomba. Eh bien, il a livré le combat qui était le sien, murmura Anne pour elle-même. Personne ne le pourchassera plus. À cet instant, quelqu’un vint s’asseoir à côté d’elle. Elle comprit tout de suite que l’individu allait essayer de faire connaissance, en utilisant tous les trucs des hommes à la fois seuls et agressifs. Et effectivement, il se mit à frotter son genou contre le sien. Cela la révolta. Elle se leva et alla s’asseoir quatre sièges plus loin, signalant ainsi de la façon la plus claire qu’il n’aurait aucune chance avec elle. Maintenant qu’elle venait de se faire un nouvel ennemi, elle sentait sa haine, presque comme quelque chose de physique, surgi des ténèbres de temps très anciens, tandis que son visage grossier, celui d’un homme entre deux âges, exprimait la frustration et la colère de ceux que personne n’aime.

Peut-être devrait-elle changer de rangée. Un type pareil était peut-être un fou dangereux. Mais cela risquait de l’irriter encore plus. Un moment, elle tenta de se concentrer sur le film. Une femme venait d’apparaître, une créature vulgaire qui parlait d’une voix rocailleuse et fumait une cigarette. Elle portait le deuil, ce devait être la veuve du gangster. Anna ferma les yeux, pour ne pas voir ce qui allait se passer et réalisa alors qu’elle entendait de la musique. Y en avait-il eu depuis le début ? Elle resta assise sans bouger, en proie à ses angoisses.

(…)

Anna eut brusquement l’intuition que Luria était rentré chez lui. Tandis qu’elle se levait pour aller téléphoner, elle s’aperçut, à son grand étonnement, qu’il ne faisait pas aussi sombre dans la salle qu’elle avait cru. Au contraire, c’était assez brillamment éclairé. Elle voyait maintenant nettement tous les sièges, tous les gens et ne comprenait pas comment elle s’était sentie aussi aveugle et désemparée en entrant. Le « fou » avait disparu. Était-il parti ? Ou monté au balcon pour pouvoir fumer ? Peut-être la guettait-il quelque part, un couteau à la main ? Le téléphone se trouvait dans le couloir menant aux toilettes. Y aller représentait un risque, car il s’agissait exactement de l’endroit où rôde ce genre d’individu. Mais Anna entra malgré tout dans la cabine et composa le numéro. Oui, Luria était chez lui. Cela sonnait occupé.

(…)

De loin on entendait la voix étouffée des principaux personnages du film, un échange mélodramatique entre des criminels qui devaient se battre, se faire du mal, se comporter comme des déments, puis tomber, tout cela afin qu'un jeune couple puisse entamer une nouvelle vie. L’intrigue était entièrement décidée à l’avance dans la cabine de projection où les techniciens s’affairaient autour de leur matériel. Anna refit le numéro et cette fois la ligne était libre.


Isaac Bashevis Singer, Ombres sur l’Hudson,
traduit de l’anglais (lui-même traduit du yiddish) par Marie-Pierre Bay, Mercure de France 2001

(Ombres sur l’Hudson a d’abord été publié en yiddish sous forme de feuilleton en 1957
avant d’être réédité en un volume et en anglais à la fin des années 1990)



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Butin


Les week-ends que j'ai passés à Luxembourg se comptent pour l'instant sur les doigts d'une main (de mutilé), mais je fais beaucoup d'efforts, si si.

Ainsi, une balade courageusement entreprise au marché aux puces qui se tient souvent le samedi au centre-ville m'a permis ce week-end de me mêler à la population locale et surtout de trouver deux vieilleries marrantes sous un soleil et une chaleur que je n'imaginais pas connaître un jour ici (comme quoi, il ne faut jamais désespérer).

D'abord, un cousin du manuel de correspondance russe de Copine CG : Le français et l'italien - Méthode pratique à l'usage des Français pour apprendre l'italien, avec la prononciation accentuée, dialogues, clef des thèmes et vocabulaire.



Pas de date, mais une petite recherche m'apprend qu'il a été publié une première fois en 1890, puis a fait l'objet de deux rééditions en 1900 et 1904. L'auteur, Niccola E. Genzardi, a également signé un ouvrage au titre alléchant de The English Tourist in Italy: A Practical and Easy Method of Learning and Speaking Italian with Correct Pronunciation que je rêve désormais de dégoter dans une brocante. Car Niccola E. Genzardi, il est carré, il est sympa et surtout, il fait la révolution dans les notes de bas de page :



En gros, outre les leçons de grammaire et de conjugaison, on trouve dans ce petit livre des listes de vocabulaires très utiles aujourd'hui...


(Mention spéciale au décrotteur, dont j'ignorais l'existence.)


... des exercices de thème surréalistes et foutraques...



... et de fantastiques dialogues au ton particulièrement naturel, dont je vous livre quelques exemples ici, avec la fin hautement rassurante d'une consultation chez le médecin...



... une conversation à la conclusion philosophique chez le coiffeur, d'intéressantes considérations pour les amateurs de chaussures (hmm ? qui m'a parlé ?) ou encore des conseils destinés à mes lecteurs marquis (comment, il n'y en a pas ?) qui auraient envie de s'offrir quelques brillants à Rome.





Bref, j'adore.

Deuxième curiosité, un "Film-Album" allemand dont la couverture bizarrement décorée a attiré mon attention.



À l'intérieur, après une page d'introduction lyrique qui rend hommage aux grandes capitales du cinéma de l'époque ("mitten im märkischen Sand in der Ufastadt Neubabelsberg, vor den Toren von Paris in Joinville, und unter dem ewig blauen Himmel Kaliforniens in Hollywood...") et présente cet objet comme une occasion de chérir à jamais les grands moments que nous offre le septième art, on trouve une sorte d'album Panini avant la lettre, en version luxe. C'est-à-dire qu'il s'agit d'un véritable album de photos - pages cartonnées, feuilles de protection translucides - où figurent des cases portant chacune un numéro et le nom de la star qui figure sur la vignette à se procurer et à coller :




Les quelques photos A4 de films qui figurent dans l'album, l'insistante mention "Tonfilm" (film parlant) et certains noms de "stars" aujourd'hui parfaitement oubliées notamment parce qu'elles n'ont justement pas survécu au parlant laissent à penser que cet album date du début des années 30, mais aucune date de publication n'est indiquée (on le retrouve ici, où l'année indiquée est 1933, ça se tient).


(Strafsache van Geldern, un film (parlant, donc) de 1932 (cliquer pour voir en un peu plus grand l'inscription).)


En même temps, "publication" n'est peut-être pas le bon mot. En cherchant ce qu'était cette "Haus Neuerburg" dont le nom figure sur la couverture, je m'aperçois qu'il s'agit d'un ancien fabricant de cigarettes. Un ouvrage sur l'histoire du marketing nous apprend qu'en Allemagne, les cigarettiers ont commencé dès les années 1920 à distribuer des images dans leurs paquets de clopes. Et visiblement, la marque Ramsès proposait le même genre d'albums à la même époque (celui de la photo daterait de 1934 environ, d'après le vendeur de livres anciens qui le propose sur buchfreund.de). Je m'étonne toutefois de ne pas trouver en bonne place à l'intérieur de l'album une pub vantant les mérites des produits de l'entreprise...

Bref, une curiosité qui m'a fait marrer (et un album incomplet, rempli peut-être aux 2/3 - son propriétaire aurait-il arrêté de fumer ?).

Il m'en faut peu, que voulez-vous. Avec un soleil digne de ce nom et une température qui dépasse 35°, tout de suite, mon moral remonte.

Jusqu'à demain, au moins.




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Ooooh ! Des glossaires !


Depuis sa création je ne sais plus trop quand mais ça fait déjà un petit bail, la page "Ressources" est régulièrement mise à jour par yours truly quand je tombe sur un truc intéressant à ajouter.

Mais j'ai répertorié ces derniers temps une série de glossaires d'organisations internationales qui sont en vrac dans mes favoris et que je n'ai pas le temps pour l'instant (enfin, surtout pas l'énergie, parce qu'il faut avouer que c'est un peu fastidieux) d'insérer un par un dans la bonne rubrique sur ladite page, alors les voici en liste et un peu en vrac, en attendant que je fasse ça à la petite semaine. Je recommande tout particulièrement ceux de l'OCDE, très complets.



Dictionnaire multilingue des poissons et produits de la pêche (OCDE, consultation Web ou PDF) (EN <> FR + de nombreuses langues pour beaucoup d'entrées)

OECD Glossary of statistical Terms (OCDE, consultation Web ou PDF) (EN surtout, avec équivalent FR pour certains termes)

Glossaire d'économie de l'OCDE (OCDE, PDF) (EN <> FR)

Glossaire des coûts sociaux des transports (OCDE, PDF), disponible en EN et en FR à partir de cette page

Glossaire du vieillissement des centrales nucléaires (OCDE, PDF), EN <> FR <> DE <> ES <> RU

Glossaire des termes d'assurance (OCDE, PDF), disponible en EN et en FR à partir de cette page

Terminologie en transports combinés (ONU, PDF), EN <> FR <> DE <> RU

Glossaire des statistiques de transport (ONU/Eurostat), disponible en EN, FR et RU à partir de cette page

Les pensions privées - Classification et glossaire de l'OCDE (OCDE, PDF) En <> FR

Glossaire du Système de comptabilité nationale 1993 (OCDE/ONU/Eurostat, PDF), disponible en EN et en FR à partir de cette page

Glossaire de l'agriculture anglais-français (OCDE, PDF), En <> FR (+ LA pour les noms scientifiques)

Glossaire des termes employés dans le domaine de la politique de concurrence de l’Union européenne (UE, PDF) ; version EN, version FR, version DE, etc. (remplacer les lettres "en"/"fr"/"de" par la langue souhaitée dans l'URL)

Glossaire du Réseau judiciaire européen en matière civile et commerciale (UE) ; toutes les langues de l'UE sont accessibles depuis la page EN

Glossaire généraliste sur les institutions de l'UE ; dix autres langues de l'UE sont accessibles depuis cette page

Glossaire de la programmation financière et du budget (UE), En <> FR <> DE

Glossaire de la douane (UE), EN <> FR <> DE

Glossaire des crédits d'apprentissage européens pour la formation et l'enseignement professionnels (UE, PDF) ; version EN, version FR

Glossaire santé et sécurité - Systèmes juridiques et sanctions (UE, PDF), En <> FR <> DE <> IT <> ES <> NL + quelques autres (cliquer sur le bouton "Download" dans la ligne "PDF")



(Petit) glossaire des nanotechnologies (UE), EN <> FR <> DE <> ES

Glossaire du droit d'asile et des migrations (UE), En <> FR <> DE <> IT <> ES <> NL + quelques autres (cliquer sur le bouton "Download" dans la ligne "PDF")

La politique audiovisuelle et des médias de A à Z (UE), EN <> FR <> DE

Terminologie de la politique européenne d'enseignement et de formation (toutes les langues de l'UE)

Glossaire de termes ferroviaires (UE, PDF), EN et FR-DE pour certains termes

Terminologie du European Environment Information and Observation Network (UE), tout plein de langues

AGROVOC, terminologie de la FAO ("food, nutrition, agriculture, fisheries, forestry, environment and other related domains") (ONU), tout plein de langues

Glossaire international d'hydrologie (ONU), FR <> EN <> ES <> RU et quelques autres langues

(Modeste) guide de la terminologie de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), version EN, version FR, version ES.

Enfin un petit fichier PDF regroupant d'autres glossaires de l'UE (pas toujours très fournis et souvent unilingues, mais potentiellement utiles tout de même).


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Hem


Bon, je ne suis pas sûre que ça vaille vraiment vraiment un billet, hein.

Mais quand même...

Les 13 et 14 août seront les deux premiers jours de congés payés de toute ma vie, je crois qu'il faut marquer le coup.

Marquer ça d'une pierre blanche.

Marquer whatever.


D'ailleurs je ne suis même pas là, ce billet est programmé.

(À l'heure où je l'écris, je ne sais du reste pas où je serai au moment de sa publication, mais peu importe, on va arriver à partir quelque part, on y croit.)


Na d'abord.


2012 : Les Piles (au fond à droite) découvre les congés payés
et s'incruste sur les photos des vacanciers béats.




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ImpÉcr #11
Dr House


Bououououh.

Allez, répétez après moi : "Bououououh."

Je dis bouh parce que décidément, il n'y a pas une série pour rattraper l'autre, figurez-vous. Caroline, encore une lectrice sympa, m'a signalé que l'image de la traduction était de nouveau mise à mal, cette fois dans Dr House. Comme je ne connais pas bien cette série et puisque Caroline m'a aimablement autorisée à reproduire ici le petit texte qu'elle m'a envoyé pour m'expliquer le contexte de ces sous-titres qui parlent de traduction, je le copie-colle allègrement ci-après.


Dans cet épisode (saison 7, épisode 7), une ado fait de la plongée dans les Bermudes et remonte un bocal trouvé dans une épave de navire. Le bocal se brise dans les mains de la jeune fille et cela entraîne tout un tas de symptômes qui laissent penser qu'elle est atteinte de la variole, maladie pourtant réputée éradiquée depuis des dizaines d'années... Le cas est confié à l'équipe de House. Il ne croit pas à la théorie de la variole et pour parvenir à établir son diagnostic, il veut faire traduire le journal du capitaine du navire néerlandais en question qui a fait naufrage il y a plus de 200 ans de cela avec à son bord de nombreux esclaves malades. Cette fois, on ne fait pas appel à "un-employé-qui-parle-néerlandais" comme dans FBI : duo très spécial [rappel : c'était là !] mais, tiens-toi bien, à une prostituée sur un site porno hollandais en ligne ! Carrément. Eh oui, avec le décalage horaire, impossible de trouver un traducteur dispo... Bref, c'est finalement grâce à la traduction de cette jeune femme en petite tenue que les docteurs sauvent leur patiente. Tout est bien qui finit bien. (Pour la petite histoire, on apprend dans le journal du capitaine que son chat est mort après avoir perdu ses poils, ce qui indique qu'il ne s'agit pas de la variole mais de la rickettsiose, tout à fait traitable contrairement à la variole...)


(Bien que la traduction soit réellement un secteur en crise, je tiens à préciser à l'intention de nos jeunes lectrices que oui, il existe d'autres possibilités de reconversion que l'industrie du charme au pays des tulipes, hein.)

Trêve de blabla, voici les ImpÉcr annoncés. Merci pour cette brillante contribution, Caroline !








Nan mais franchement, bouh, quoi.

Oui, bon, d'accord, j'ai ri.

Mais bouh quand même.



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Dans mon ancien quartier parisien, il existait autrefois un lieu de perdition parfait pour les jours de coup de blues : Le Stübli, dont la seule vue suffisait à me remonter le moral même quand il était au trente-sixième dessous et à me faire prendre deux kilos par la même occasion.



Je ne suis pas repassée devant depuis un moment, mais il paraît que l'endroit a changé de direction et de nom au moins deux fois ces dernières années. C'est maintenant un bête Kaffeehaus, semble-t-il (alors que Stübli, c'était vachement plus chaleureux, comme nom), où on doit quand même toujours pouvoir s'empiffrer d'Apfelstrudel en sirotant un chocolat chaud assez épais pour faire tenir la cuiller debout toute seule.

Dans l'temps, donc, le salon de thé-pâtisserie se doublait d'un service de traiteur appelé Le Stübli Delikatessen - saucisse, jambonneau et choucroute au menu - et je me souviens de la réflexion émise un beau jour par une amie d'amie pas germaniste pour deux sous que je promenais dans le quartier entre deux avions : elle revenait de New York et elle trouvait ça marrant que ce "Delikatessen"-là n'ait pas grand-chose à voir avec les "deli(catessen)s" qu'elle avait vus et testés à New York.

Personnellement, je ne m'étais jamais demandé pourquoi il existait des "delicatessen" avec un "c" et des "Delikatessen" avec un "k". Et vous ? Et j'avoue que la réflexion de cette amie d'amie ne m'a pas vraiment empêchée de dormir, sur le coup. J'y ai repensé en tombant sur une émission de radio consacrée à la cuisine juive il y a quelques semaines (oui, quand on passe sa vie à déballer des plats destinés au micro-ondes, l'émission culinaire de France Inter est un palliatif intéressant). Dans ce numéro d'"On va déguster", donc, le charcutier très au fait de son sujet Michel Kalifa rappelait qu'il fallait distinguer deux types de [délikatèsseune] :

Il y a un "Delikatessen" avec un K, qui a une consonance germanique, (...) et là, c’est l’épicerie fine où on trouve beaucoup de spécialités charcutières, qui sont destinées à la consommation intérieure des ménages.

Il y a le "delicatessen" avec un C qu’on trouve beaucoup aux Etats-Unis et (...) qui est un intermédiaire entre le fast-food américain et la cuisine à domicile.

En l'occurrence, le K a précédé le C. Le terme allemand original, "Delikatesse", si on jette un coup d'oeil à un dictionnaire unilingue, semble venir tout droit du français "délicatesse" et désigne simplement un mets délicat. Au pluriel, il devient "Delikatessen", des produits fins, et dans les faits, ces produits fins-là sont principalement des produits de charcuterie, à l'origine. Il y a un truc pseudo-étymologique intéressant, dans l'histoire, c'est que "essen", en allemand, signifie "manger". Certaines sources anglophones interprètent ce "Delikatessen" comme un "delikat-essen" qui ouvre naturellement l'appétit. Je suis assez dubitative, et je ne suis pas la seule, mais c'est rigolo (hoho).


(Source)


(Et ça me rappelle C., cousine de ma correspondante irlandaise, qui s'exclamait fort dépitée un jour de grande révélation linguistique dans les années nonante : "There's no ham in a feckin' hamburger, come to think of it!") (Eh non, C., c'est la triste vérité.) (Mais je m'égare.) (Quoique, on reste dans le jambon.)

L'allemand n'est pas la seule langue à importer le mot français, du reste. The Merriam-Webster New Book of Word Histories nous renseigne sur son introduction dans la langue anglaise :



Disons-le tout de suite, il y a très vite une vaste confusion entre les deux versions orthographiques, celle avec C et celle avec K. On le voit par exemple dans des textes français de la fin du 19e et du début du 20e qui évoquent ce qui devrait être les "Delikatessen" à l'allemande (textes dénichés sur Gallica et, dans une moindre mesure, sur Google Books). On trouve ainsi quelques occurrences du terme, tantôt écrit avec un C, tantôt avec un K, la plupart du temps dans une prose fortement anti-germanique - la charcuterie allemande a du mal à passer, avec Bismarck, l'annexion de l'Alsace-Moselle, toussa toussa. On commence assez soft à Vienne, avec un Voyage dans les pays allemands d'un certain Gustave Clausse (Hachette, 1886) :



Mais dans l'Est de la France, au fil des occupations allemandes, la charcotte d'Outre-Rhin réapparaît régulièrement comme un signe de l'invasion culturelle allemande (fait relativement ironique si l'on songe, donc, à l'origine française du mot - vous suivez ?).


(Victor Fournel, Voyages hors de ma chambre, G. Charpentier, 1878)


(Anselme Laugel, La résistance de l'Alsace-Lorraine, H. Floury, 1918)


(Notre Alsace, notre Lorraine. Fascicule 6, ouvrage publié sous la direction de l'Abbé Wetterlé et de Carlos Fischer, Éd. française illustrée, 1919)


Dans Les Allemands chez nous (Gustave Téry, L'Oeuvre, 1918), le jambon desdits Allemands est pas mal dénigré aussi.



Et dans la correspondance entre Erckmann et Chatrian quelques décennies plus tôt, Bismarck n'avait pas franchement la cote non plus.


Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, Correspondance inédite (1870-1887) (Presses universitaires Blaise Pascal, 2000)


Et logiquement, une fois le conflit de 14-18 gagné, là, la disparition des tranches de sauciflard made in Germany apparaît comme un bon signe. En témoigne cet article intitulé "Les troupes alliées en Prusse rhénane" qui décrit Aix-la-Chapelle au moment de... euh, rien ne vaut la croquignolette introduction du journal lui-même, en fait :



Et voici donc les mots du distingué publiciste.



(La victoire : supplément au Panorama de la Guerre - précédé de l'Allemagne vaincue : étude d'ensemble par le lieutenant-colonel Rousset, J. Tallandier, 1919)

Bref. Après cette orgie de charcutaille, quittons l'origine germanique du mot et passons à la vraie version avec un C du "deli(catessen)". Pour celle-là, on rajoute une couche d'histoire de la fin du 19e siècle, si l'on en croit ce dictionnaire étymologique.


(Source)


Et là, le mieux est de se plonger dans Le livre de la cuisine juive de Claudia Roden, également invitée ce jour-là dans l'émission de radio susmentionnée tout là-haut au début de ce billet roboratif. (Car oui, quand on passe sa vie à déballer des plats destinés au micro-ondes, les bouquins de cuisine sont aussi un palliatif intéressant.) (J'en ai personnellement une très belle collection.) (Pages immaculées, couvertures sans la moindre éclaboussure.) (My pride and joy.) Le livre de la cuisine juive, donc, qui outre une palanquée de recettes du monde entier, comporte aussi des pages très intéressantes (et concrètement beaucoup plus nourrissantes pour moi) sur l'histoire de ces recettes.

Nous sommes donc à la fin du 19e-début du 20e siècle. Enjoy.

L'influence de la période allemande de l'immigration juive est toujours visible de nos jours (...) à travers les traiteurs-restaurants appelés delicatessen.

(...)

Le deli juif vit le jour quand les hommes immigrés célibataires ou venus seuls se trouvèrent forcés d'acheter des repas cacher à leurs voisins juifs. Bientôt, des centaines de petits établissements cacher de quartier fournirent à manger aux travailleurs et aux familles dont la femme travaillait aussi. Ils proposaient des aliments faits maison du shtetl et se spécialisaient dans les aliments en saumure, salés et fumés, que les épouses ne faisaient pas chez elles. Un deli pouvait être une épicerie vendant des plats tout préparés ou un restaurant. Il était spécialisé dans les viandes ou dans les fromages et poissons, jamais dans les deux. Il servait du corned-beef (appelé salt beef en Angleterre - boeuf salé), de la langue et du pastrami.

[Suit ici un long développement sur l'origine peut-être roumaine mais peut-être pas du pastrami.]

En dehors des viandes fumées, les delis fournissaient du wurst, des saucisses, des knishes et des pickles. Et surtout, ils confectionnaient les sandwiches, employant du pain de seigle et de la moutarde. Ceux qui proposaient du fromage et du poisson - saumon fumé et différentes sortes de hareng salé et mariné - s'appelaient dairy (lactés) ou appetizing stores. Les delicatessen étaient conçus pour fonctionner à un rythme très rapide et, aujourd'hui encore, alors même que le gros des affaires se fait le week-end, on trouve dans les quelques dizaines d'établissements traditionnels toujours existants une ambiance de précipitation et de suractivité.


Claudia Roden, Le livre de la cuisine juive,
Flammarion (réédition 2012), traduit de l'anglais par Cécile Nelson


(Katz's Delicatessen, photo piquée ici que l'on retrouve également sur le site de Katz's)


Bon. Tout ça, c'est bien joli, mais on se rend compte qu'on a aujourd'hui un vaste mélange de sens autour de ce mot. Il y a bien les "Delikatessen" à l'allemande et le "deli" US. Et puis quelque part entre tout ça, le rayon "delicatessen" des supermarchés et les épiceries fines fourre-tout qui portent cette appellation, comme dans ce petit bouquin intitulé Fine Family Cooking et écrit par un Australien, cette fois (Tony Bilson, Murdoch Books, 2011) :



Ou comme l'unique boutique de Luxembourg qui porte le nom de "delicatessen" :



Pas de charcuterie ici. Pas de pastrami ni de gefilte fish non plus. En vitrine, je vous le donne en mille :





Madeleines, vin et confitures. Je ne vais pas pour autant écrire une lettre d'insultes à la chef étoilée qui a ouvert cette boutique, mais il est clair qu'on rejoint dans ces deux cas (l'australien et le luxembourgeois, donc) un sens beaucoup plus large de "delicatessen" - celui des "delicacies" anglaises.

En bref, je ne sais pas vous, mais moi je suis toute confusionnée. Concluons avec cet extrait de pièce de théâtre rapporté dans Encyclopedia of Jewish Food de Gil Marks, qui comporte aussi un long article sur le delicatessen américain :



Cheesecake, anyone?




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Le jeudi, c'est citation (il paraît) #13



Sur une idée originale de Chiffonnette.


Malgré son allure terne comme c'est pas permis plutôt sévère, le bouquin m'a sauté aux yeux, sans doute parce qu'il s'intitule Souvenirs de la maison des mots et que j'aime bien les clins d'oeil à Dosto. Il est signé d'un correcteur anonyme qui travaille pour ce qui semble être de "grands" auteurs et éditeurs français, et rassemble des réflexions à bâtons rompus sur ce métier aussi crucial que discret. Et puis aussi des piques relativement acerbes sur le milieu de l'édition, accessoirement.

Un traducteur des plus en vogue a déclaré, il y a quelque temps, non sans provoquer quelques vagues, qu'il ne connaissait presque aucune des langues qu'il traduisait* ; on pouvait en conclure que le premier jet était sous-traité et assuré par des personnes peu payées qui, elles, connaissaient lesdites langues. (D'ailleurs Proust n'employa-t-il pas sa mère pour faire cette première mouture quand il entreprit de livrer Ruskin en français ?) Je pourrais dire à l'inverse que je ne connais que la langue que je corrige, mais que le premier jet est assuré par des personnes très bien payées et qui ne connaissent pas ladite langue.



Souvenirs de la maison des mots, auteur anonyme
Éditions 13 bis, 2011



À lire aussi sur le sujet, l'élogieux billet de Pierre Assouline lors de la sortie du bouquin.


* l'auteur fait vraisemblablement allusion au portrait assez insupportable de Pierre-Emmanuel Dauzat publié dans Le Monde du 22 février 2008, où on pouvait lire si on parvenait à passer le cap des deux premiers paragraphes (attention, traducteurs porteurs de pacemaker, détournez les yeux) : "Polyglotte ? Pierre-Emmanuel Dauzat balaie le qualificatif d'un revers de main. Il ne parle aucune des langues qu'il traduit. 'Même en anglais, je suis incapable de dire deux mots, assure-t-il. A part le latin et le grec, je n'ai jamais appris aucune langue étrangère. La plupart de mes contrats, je les ai signés sans connaître le moins du monde la langue que j'allais traduire. Il suffit qu'un éditeur me convainque de l'intérêt d'un livre pour que j'accepte de relever le défi. Vous ne pouvez pas imaginer dans quel état de tension je suis quand je me mets à travailler sur un texte auquel je ne comprends rien...'" On peut lire une bonne partie de l'article ici.



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