Esthétitre, ép. 4
Découvrons avec émerveillement




(Premier blabla)

(Deuxième blabla)

(Troisième blabla)


Il est temps de parler du Livre, celui qui m'a occupée une bonne partie de l'été.

Ce bouquin, j’ai eu un peu de mal à me le procurer car il est épuisé partout, mais un soir, début septembre, j'ai fini par trouver l'avis de passage du facteur dans ma boîte aux lettres au terme de sombres transactions avec une librairie suisse sympa qui avait encore en stock un ultime exemplaire du précieux ouvrage. J'ai alors couru (oui, couru, ce truc que je ne fais JAMAIS) pour arriver avant la fermeture du bureau de poste, puis je me suis hâtée tout autant, comme une vraie gamine, pour rentrer chez moi en serrant le mince paquet contre ma parka doublée de peau de mouton (bon, d'accord, contre ma veste en toile) (j'exagère un chouia quand je parle des conditions météorologiques luxembourgeoises) (mais pas tant que ça).



Ce bouquin, je ne connaissais pas son existence il y a quelques mois, mais dès que je l’ai vu entre les mains de C. un soir dans un bistro (eh oui), je l’ai trouvé absolument sublime et nécessaire, si tant est que cela veuille dire quelque chose. À tel point que quand C. m’a gentiment proposé de me le prêter, je lui ai répondu qu’elle risquait de ne le jamais le récupérer si j’acceptais, et je ne plaisantais absolument pas (ouais, chuis comme ça, moi, kleptomane mais franche).

Ce bouquin, donc, c’est une merveille apparemment toute simple. Version originale, par Colette Portal, Éditions Maeght, 1988. Une artiste qui photographie en noir et blanc des images de films sous-titrés. Voici comment elle présente sa... sa démarche, qu'on dit, au début de l'ouvrage (texte que l'on retrouve sur le site de la librairie des musées de Poitiers, où l'exposition qui précéda le bouquin fut autrefois présentée) :


Un soir d’octobre 1978, je regardais la télévision. Le film « Pandora » d’Albert Lewin en version originale, joué par Ava Gardner et James Mason. Le film me fascina par la beauté des images et des paroles qui tombaient blanc sur noir au bas de l’écran. Je pris l’appareil photo et regardai le film derrière le viseur, appuyant chaque fois que la phrase lue et l’image regardée déclenchaient un mécanisme de séduction. Une photographie d’Ava Gardner « VOUS AIMEZ LA MER », par sa banalité et sa puissance d’évocation poétique décida de la suite d’un long travail. Chaque vendredi et chaque dimanche soir, quand passe la V.O je suis à l’affût et j’attends dans le noir l’instant, la rencontre de la phrase (synthèse) avec l’image (évidence). L’image n’étant pas seulement la beauté d’un visage, mais peut-être un paysage, une porte, une main, un objet, un ciel… La parole qu’elle soit poétique, insolite, ambiguë ou subversive, vient souligner cette image en lui apportant sa conscience, son émoi, elle en efface la banalité. De ce film à histoire, je vole l’étincelle et détourne l’image que j’arrête dans son mouvement.


Si j’adoooore papoter traduction, je fais nettement moins la fiérote quand il est question de causer photographie, art, tout ça tout ça. Fort heureusement, la critique d’art Anne Dagbert a écrit de bien jolies phrases au sujet de cet ouvrage (elles sont citées sur le site de l’artiste, Colette Portal, et extraites du numéro 110 d’Art Press de janvier 1987) :


Colette Portal saisit, en une synthèse remarquable, l'image signifiante d'une séquence et la phrase symbole qui, précisément, signifie l'image. Sans le sous-titre, la photo n'est qu'un document de cinéma. Avec lui, non seulement elle restitue à ce dernier la parole, le langage, indissociables de la narration, mais, de plus, elle engendre au-delà de l'histoire contée par le film, un autre récit, une œuvre autonome qui, à la limite, oublie le film et parle à tout public, cinéphile ou amateur d'imaginaire. Elle fixe un instant d'éternité qui éveille en chacun des échos et réminiscences existentiels, qui peuvent être d'ordre affectif, sensuel, poétique, politique, éthique, suivant le texte-image choisi.


Voilà voilà, j’allais le dire. Maintenant qu’on a lu des choses intelligentes et autorisées, je vais y aller de mon point de vue de pas critique d’art (vous pouvez vous barrer, hein, je ne me vexerai pas) : il est très beau, cet ouvrage, et très émouvant. Peut-être parce que les images ont le grain, les stries et le relief de la photo argentique quand elle immortalise un support lui-même analogique et à la texture imparfaite, en l’occurrence une image diffusée à la télévision. De l’argentique qui photographie en noir et blanc une image analogique dans laquelle sont incrustés, physiquement, des sous-titres, c’est bien simple, ça n’existe pour ainsi dire plus. Ce "geste fulgurant multimédia" (l'expression figure dans la préface de Michel Enrici) concentre tant de formes d'expression et tant d'époques en une image, c'est déjà en soi une idée fantastique.

Et bien qu'il soit davantage une œuvre cinéphilique et photographique qu'un objet d'adoration sous-titrolâtre, il faut avouer que pour mon sens esthétitre parfois malmené, ce livre est absolument inestimable. Peut-être pour une bête question de sentimentalisme, parce qu'il met sur le même plan artistique le sous-titre et l'image cinématographique, ce qui n'est pas terriblement fréquent. Mais aussi et surtout parce qu'il donne un coup de projecteur - mais "coup de projecteur" a quelque chose d'un peu spectaculaire et paillettes, or cet ouvrage n'est rien de tout cela, il en émane au contraire une sobriété douce et ronde à la fois - un coup de projecteur sotto voce, alors, disons, sur des mots sur lesquels personne ne s'arrête jamais, sur l'osmose parfaite qui se crée parfois quand un bon et beau sous-titrage rencontre et accompagne un bon et beau film. Les choix sont évidemment réfléchis, pleins de sens. La succession des arrêts sur images sous-titrés finit par raconter malgré elle une histoire, par faire dialoguer les films et les répliques. Quant aux typographies, elle se suivent et se ressemblent moins qu'on pourrait le croire. "Le geste de Colette Portal est celui du chasseur.", écrit encore Michel Enrici. "Nuit d'un chasseur d'images, à l'affût d'une correspondance, d'une intelligence entre le dire et le voir, entre l’œil et la voix (...). "

Un livre-velours, une splendeur. Je ne m'en lasse pas, je m'émerveille, d'un émerveillement sans fin.





En somme, c'est presque un livre... parfait. Oui, un livre comme fait exprès pour les gens comme votre blogueuse dévouée. Qui m'attendait en prenant tranquillement la poussière, là-bas dans la réserve de cette librairie suisse sympa. Bref, ami lecteur intéressé de près ou de loin par le sous-titrage : si tu tombes dessus dans une brocante, une librairie de deuxième main ou une biblio, prends le temps de t'y attarder, Version originale en vaut la peine, c'est un ouvrage vraiment unique. Et beau, tout simplement.

(D'autres photos extraites de la série, plus petites mais de bien meilleure qualité que mes scans, par ici).


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(Premier épisode et rappel du principe.)


Pour compléter le récent billet-bazar sur Romain Gary, un extrait des Racines du ciel recopié il y a fort longtemps dans une bibliothèque anglaise. Saveur toujours intacte.

(Parenthèse : En mettant en forme ce billet, je tombe sur un curieux article (curieux mais intéressant) qui cite quelques paragraphes de l'extrait ci-dessous : Ceci n'est pas un lion ("Le comportement d’un lion est-il tous publics ? Un vrai documentaire animalier ne devrait-il pas être interdit aux moins de 16 ans ?) Arriver à lier Gary et documentaire, de mon point de vue, c'est presque trop beau pour être vrai, si si.)


- L’autre jour, je regardais les deux éléphants derrière la grille, ils ont fini par me faire pitié. Je me suis dit : c’est dommage. Les éléphants ne sont pas faits pour vivre comme ça. Ils ont besoin d’espace. Ils sont faits pour vivre en liberté. Des bêtes aussi magnifiques, ça doit être respecté…

- Je suis de votre avis. J’ai éprouvé moi-même à plusieurs reprises ce sentiment…

- Bien sûr, ils sont là pour l’édification de la jeunesse. Il faut que la jeunesse de nos écoles sache à quoi ça ressemble, comment c’est fait, comment ça vit – c’est, bien entendu, indispensable. Ça leur permet d’approfondir leurs connaissances en histoire naturelle… Autrement, ils ne sauraient même plus à la fin que ça existe…

Nikolaï Nikolaïevitch fut frappé par l’accent de tristesse de la voix de son ami. Il marchait de son pas coutumier vers l’arrêt du tramway, pour prendre sa place dans la queue, mais son regard paraissait voilé et, les mains croisées derrière le dos, il continuait à rêver tout haut aux splendeurs de la nature.

- Remarquez, ils ont de la place, derrière la grille, ce n’est certes pas une cage… Mais ce n’est pas ça. Surtout, lorsqu’on sort du bureau et qu’on a besoin de se changer les idées par la contemplation de la nature. C’est sur ce point que je trouve le cinéma soviétique tout à fait déficient… Et même intolérable ! Donnez-nous, camarades cinéastes, ce dont nous avons besoin ! Montrez-nous, camarades, les grands troupeaux d’éléphants en liberté… Cent éléphants, cent cinquante éléphants… Mille éléphants, que le diable m’emporte !

- Je vous en prie, Ivan Nikitych, ne criez pas… Tout cela est évidemment comme vous dites… Mais pas dans la rue…

Ivan Nikitych se tourna vers lui, arrêté au milieu du trottoir. Des passants le regardaient avec curiosité :

- Vous me direz : pardon, Ivan Nikitych, chez nous ce n’est pas possible, notre terre russe n’a jamais connu d’éléphants en liberté… Mais c’est là justement que je vous réponds : et le cinéma, camarades ? Et notre cinéma soviétique, ça sert à quoi ? Qu’est-ce qu’il attend, je vous le demande, pour nous donner ce dont nous avons besoin ? Ah ! qu’est-ce qu’il attend ?

- Je vous en prie, Ivan Nikitych, ne criez pas…

- Je ne crie pas. Je m’exprime, c’est tout. Je m’adresse aux responsables du cinéma soviétique et je leur dis : assez ! Il faut, camarades cinéastes, que ça change ! Pourquoi nos studios n’envoient-ils pas quelques équipes de prises de vues en Afrique, là où il y a encore des éléphants en liberté, qu’on nous les montre, qu’on nous les amène sur nos écrans, qu’on puisse au moins regarder ça une fois, avant de crever ?

Il gesticulait énergiquement. Un petit attroupement s’était formé autour d’eux et les gens l’écoutaient avec intérêt ; Nikolaï Nikolaïevitch le tirait nerveusement par la manche. Mais Ivan Nikitych était tout entier à son irrésistible élan.

- Montrez-nous, camarades cinéastes, les grands espaces ouverts, le ciel avec des millions d’oiseaux, la savane avec ses girafes, ses antilopes, ses lions… Faites-nous voir des lions, camarades cinéastes soviétiques, des lions en liberté ! Faites-nous voir le rhinocéros puissant, l’orang-outang sauvage, l’extraordinaire variété d’oiseaux qu’il y a partout, chacun vêtu à sa manière, chacun chantant à sa façon, avec ses couleurs à lui, ses plumes à lui, son nid à lui, ses habitudes à lui, ses fantaisies dans le ciel ! Et surtout, camarades soviétiques, faites-nous voir des éléphants ! Une charge d’éléphants, qui passe à travers tout, qui renverse tout, qui enfonce tout, qui fout tout en l’air, que rien ! rien ! ne peut arrêter : la terre tremble, les forêts s’écartent – voilà ce que nous attendons du cinéma soviétique, camarades ! Le peuple soviétique a tout de même le droit d’exiger que son cinéma lui donne ce dont il a besoin ! Notre cinéma soviétique doit être le reflet fidèle des besoins et des aspirations profondes et irrésistibles de l’homme soviétique…

Quelqu’un lui mit la main sur le bras. Ivan Nikitych Touchkine assura ses lunettes sur son nez. Une vingtaine de personnes se pressaient autour de lui et l’observaient avec curiosité. Quelques-unes riaient. D’autres ne riaient pas. L’homme qui lui avait mis la main sur l’épaule s’adressa à lui avec l’accent incontestable de l’autorité.

- Voulez-vous circuler, camarade, au lieu de provoquer des attroupements…

- Mais.

- Il n’y a pas de mais. Vous préférez peut-être me suivre au poste ?

- J’expliquais seulement à un ami ce que doit être selon moi le nouveau cinéma soviétique…

Il chercha désespérément dans la foule le visage de Nikolaï Nikolaïevitch, mais celui-ci avait disparu. Ivan Nikitych Touchkine se passa sur le front une main tremblante.

- Je vous demande pardon, bégaya-t-il. J’ai dû prendre froid…

Son dos se voûta encore davantage et il s’en fut tristement prendre sa place dans la queue.



Romain Gary, Les racines du ciel
Gallimard, 1956





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Échos


Pas de séjour chez The Man digne de ce nom sans rattrapage de séries, récentes ou pas. Notre obsession du moment, c'est l'intégrale de La quatrième dimension (The Twilight Zone)(mieux vaut tard que jamais)(tout ça tout ça).

Où l'on apprend donc qu'avant "you talkin' to me?" par De Niro dans Taxi Driver (Scorsese, 1976)...



... il y a eu "you talkin' to me?" par Joe Mantell dans Nervous Man in a Four Dollar Room (The Twilight Zone/La quatrième dimension, donc, saison 2, épisode 3 réalisé par Douglas Heyes, 1960). Si si, c'est le même , j'vous jure.



Pour un écho antérieur (un écho peut-il être antérieur à quoi que ce soit ?), mais en dialogue, pas en monologue, c'est vers Shane/L'homme des vallées perdues (George Stevens, 1953) qu'il faut se tourner.


Et pour tout le reste ou pas loin, c'est par là.


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Caméléon sur tapis écossais



Est-ce parce que je ne traduis plus de documentaires ? Parce que j'ai des trajets à occuper, en bus tous les jours, en train toutes les semaines ? Parce que je m'ennuie à crever ? Bref, je me suis remise à lire de la fiction. Finies, donc, les années passées en la compagnie quasi-exclusive d'essais de sociologie, ethnopsychiatrie, orthoépie, traductologie et autres -ies diverses et variées. Ça me fait très plaisir, je dirais presque que c'est un soulagement de voir qu'il est possible de renouer avec de vieilles amours sans les trouver fanées (Google me souffle dans l'oreillette qu'Yves Duteil a pensé avant moi à accoler "amours" et "fanées", ce qui prouve que j'aurais peut-être pu avoir un avenir comme parolière pour chanteur sur le retour et m'apprendra à vouloir faire style). Comme ma collectionnite aiguë ne s'arrange pas avec l'âge, j'enchaîne quatre ou cinq œuvres d'un même auteur, tant qu'à faire, et après une fixette Arto Paasilinna, je suis passée à une fixette Romain Gary, je ne sais pas trop pourquoi (enfin si, sans doute inconsciemment parce que je savais que j'y trouverais matière à un billet de blog) (inspiration, inspiration où vas-tu donc te cacher, hein ?) (eh oui ma bonne dame).

Dans Adieu Gary Cooper, de Romain Gary, donc, ce cher homme met en scène un (anti)-héros américain aquoiboniste à l'humour noir, Lenny, mi-marginal, mi-prof de ski à la petite semaine en Suisse. Et il parle avec une absurdité joliment tournée de l'incompréhension culturelle et linguistique :


Au début, Lenny s'était pris d'amitié pour l'Israélien, qui ne parlait pas un mot d'anglais, et ils avaient ainsi d'excellents rapports, tous les deux. Au bout de trois mois, Izzy s'était mis à parler anglais couramment. C'était fini. La barrière du langage s'était dressée entre eux. La barrière du langage, c'est lorsque deux types parlent la même langue. Plus moyen de se comprendre.


(Quelques dizaines de pages plus tard, au sujet d'une des conquêtes éphémères du personnage :)


Tilly ne parlait que le schweizerdeutsch et le français et Lenny ne connaissait ni l'un ni l'autre, alors, avec cette barrière du langage entre eux, ils s'entendaient très bien, on pouvait pas trouver mieux, dans le genre rapports humains. Mais elle lui avait joué un sale tour. Elle avait acheté des disques Linguaphone, elle les étudiait en cachette, et un jour, alors qu'il se méfiait pas du tout, elle s'était mise à lui parler en anglais, comme ça, pan ! en plein dans la gueule. C'était foutu. Les gens respectent rien, les rapports humains, ils cherchent même pas à les préserver. Bientôt ce fut oui, Tilly, je t'aime aussi, mais bien sûr Tilly, oui, je t'aimerai toute ma vie, parole d'honneur, tu es une fille terrible, Tilly, mais oui, je sais que tu es prête à faire n'importe quoi pour moi, tu fais une fondue formidable, et maintenant excuse-moi, il fait drôlement chaud ici, j'étouffe, et puis il y a un type qui m'attend devant le Dorf pour sa leçon de ski, faut que je me tire, à bientôt, à très bientôt, c'est ça, mais bien sûr, je suis à toi, Tilly. Allez, au revoir. C'était fini, quoi. Plus moyen de s'aimer vraiment. Le gars qui avait inventé la méthode Linguaphone était un ennemi du genre humain, démolissant la barrière du langage, empoisonnant les rapports sentimentaux et gâchant les plus belles histoires d'amour. Le genre de mec qui ne respecte rien. Il devait se frotter les mains, à présent, il avait détruit encore un foyer. Finalement, il se résigna à plaquer Tilly. Il n'en pouvait plus.


(Et encore un peu plus loin, alors que le personnage sort d'un interrogatoire en anglais dans un commissariat suisse :)

Lenny sortit de là assez déprimé. La terre était en train de devenir un endroit inhabitable où tout le monde parlait anglais, et tout le monde pouvait se comprendre. Pas étonnant qu'il y eût de plus en plus d'atrocités.


Venant d'un auteur né à Vilnius (qui s'appelait alors Vilna et faisait partie de l'empire de Russie), naturalisé français, diplomate aux multiples affectations, marié à une Anglaise puis à une Américaine, tout cela est bien sûr fort réjouissant. L'ouvrage Romain Gary : Les métamorphoses de l'identité (Guy Amsellem) propose un petit résumé du parcours linguistique de Gary :


(...)


Sur un panneau de l'exposition "Romain Gary - des Racines du ciel à La Vie devant soi" (2010 au Musée des lettres et manuscrits à Paris), on pouvait lire, paraît-il si l'on en croit ce compte rendu :

À la question

"Vous écrivez depuis longtemps ? [...] En quelle langue ?"

Romain Gary répondait :

"Vous connaissez l'histoire du caméléon ? On le met sur un tapis bleu, il devient bleu ; on le met sur un tapis jaune, il devient jaune ; sur un tapis rouge, il devient rouge ; on le met sur un tapis écossais, il devient fou. Moi, je ne suis pas devenu fou, je suis devenu écrivain. Ma première couleur a été la Russie puis, après la Révolution, ce fut la Pologne où je suis resté six ans. Puis ce fut le midi de la France, le lycée de Nice, l'aviation, dix ans d'Ajaccio, quinze ans de diplomatie, dix ans d'Amérique, bilingue français-anglais, correspondant de journaux... Voilà. Je suis le caméléon qui n'a pas explosé."

(Propos extraits de "Vingt questions à Romain Gary", entretien avec Caroline Monney, février 1978.)

Si l'histoire du caméléon et les multiples influences linguistiques de l'auteur m'étaient vaguement connues, j'avoue que j'étais passée à côté d'une autre particularité : les auto-traductions de Romain Gary. Adieu Gary Cooper a ainsi été d'abord écrit en anglais et publié sous le titre The Ski Bum en 1964 ou 1965 (faudrait savoir), puis traduit par Gary himself en français. Difficile de trouver en ligne des infos au sujet de cette traduction, si ce n'est quelques lignes sur ce blog, toujours le même, tenu par un "Romain Gary fan" assumé :


I thought Gary translated it in French later, but in fact, he did more than that, he re-wrote it in 1968. The French version is entitled Adieu Gary Cooper as Lenny reminds people of Gary Cooper. I have read the French version several times and I have favourite quotes in it. I was a bit disappointed not to find them again in the English version. The French version is a lot better, less cheesy and a lot more poetic, funny and witty. Clearly, Gary was more at ease with writing in French than in English. The story is the same but the language, the thoughts and descriptions are superior in French. So if his Anglophone biographer David Bellos, who is also a translator from French, could translate Adieu Gary Cooper in English, it would be perfect.


Le bouquin de Guy Amsellem aborde aussi les auto-traductions de Gary, même s'il ne s'attarde pas particulièrement sur Adieu Gary Cooper à cet endroit :



Dans la biographie de Gary publiée par David Bellos il y a deux ans, on apprend paraît-il que ces auto-traductions étaient plus complexes : "Meanwhile, Gary was writing novels in both French and English, often translating himself from one to the other, inventing the names of his translators or, even more oddly, paying someone to translate his work from English to French, then rewriting it himself" (vu dans cet article du Guardian qui présente le bouquin).

Un article de Nancy Huston (elle-même auto-traductrice de ses propres œuvres et auteur par ailleurs d'un Tombeau de Romain Gary paru en 1995), "Gary se traduit", qui décortique l'auto-traduction d'un autre roman de Gary, La Danse de Gengis Cohn, indique :


Gary s'est livré à une véritable ré-écriture du livre, visiblement en fonction du public différent auquel il s'adressait. (...)

Pour résumer : quatre chapitres en français qui ne figurent pas du tout dans la version anglaises, et de nombreux changements dans les intitulés des chapitres, qui correspondent à des changements dans le contenu. Relevons, pour les non-anglophones, les titres anglais qui ne correspondent en rien à leur répondant en français : 2. "A Yiddle with a Fiddle" [VF : "Le mort saisit le vif"] fait allusion aux violonistes juifs, thème garyen de prédilection (cf. notamment Les Enchanteurs, où ils jouent un rôle important) ; 16. "Tfou, Tfou, Tfou" [VF : "Il lui faut un homme providentiel"] - expression de dégoût, en yiddish, (onomatopée de l'action de cracher) très usitée dans les milieux juifs américains ; 18. ajout de "La Madone des fresques" ; 20. remplaçant et "Frère océan" et "Tous les impuissants", le chapitre "Inside" ("A l'intérieur) ; 35. "The Trap Opens" - "Le Piège s'ouvre", au lieu de : "Le bouquet" ; 36. "A Mensh" - yiddish pour "un homme, un vrai", au lieu de "En tenue léopard" ; 38. "The Finishing touch", "La touche finale", au lieu de : "Et si je refusais ?" ; 40. "Next please", "Au suivant", au lieu de "In the baba" qui signifie en français, comme chacun sait, "Dans le mille" ou "en pleine poire" ! (...)

Des pages entières de la version française manquent dans la version anglaise et vice versa. Mais, même quand les passages correspondent à peu près, les menues différences sont nombreuses et significatives.


On lit dans le même article que Romain Gary déclarait lui-même (dans un entretien avec K.A. Jelenski, Biblio, mars 1967) : "J'ai avec la langue française un rapport tout à fait libre et j'ai souvent voulu la bousculer, lui faire prendre des tournures sciemment adoptées du russe ou du polonais, ou de l'anglais." Et de fait, on croise dans Adieu Gary Cooper d'énormes calques assez rigolos et soigneusement distillés, comme "Sainte merde !", qui revient de façon récurrente (c'est mon préféré) et fait penser à ces pseudo-traductions de Vian, dont j'avais brièvement parlé il y a deux ans par ici.

Il y a quelque chose de vertigineux dans le principe même de l'auto-traduction, pour moi qui suis déjà bien contente quand j'arrive à aligner les mots à peu près comme je l'entends dans mon unique langue maternelle ("si c'était à refaire", je choisirais bien sûr d'être bilingue, voire trilingue de naissance, et Les piles s'écrirait tantôt en russe, tantôt en anglais, tantôt en français, à quoi avez-vous échappé, hein). La liberté, le kif, de pouvoir réécrire complètement sa propre œuvre en la traduisant, de se donner une seconde chance avec cette seconde langue, ça laisse rêveur... Et puis ça faisait longtemps que je n'avais pas lu du Gary, ça me plaît bien de le retrouver comme ça, sous cet angle nouveau (pour moi, hein). De là à me donner envie de lire l'ouvrage que lui a consacré ce cher David Bellos, j'avoue qu'il n'y a qu'un pas.

Hop.





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ImpÉcr #13
Giallo-photo


Un an, déjà, qu'il est question sur ce blog des sous-titres qui parlent de traduction. L'occasion de remercier les lecteurs sympas qui m'adressent périodiquement des captures d'écran ou me signalent des films et séries intéressants pour cette fascinante saga, je trouve ça éminemment chouette, si si.

Ce mois-ci, c'est Samuel qui m'envoie un vrai roman-photo tiré du film Giallo de Dario Argento (2009). Et voici ce qu'il en dit :


"Giallo", cela veut d'abord dire "jaune", et c'est le surnom des romans policiers en Italie (d'après une collection célèbre). Puis cela a désigné (pour les étrangers) des films d'un genre un peu particulier, policier mais pas seulement (horrifique, pour aller vite). Mario Bava en a été le pionnier, suivi de peu par Argento.

"Giallo", le film, n'est pas un giallo. Il y est pourtant question de jaune... L'histoire : à Turin, un serial killer enlève et tue de belles femmes. Il enlève la soeur de Linda (Emmanuelle Seigner), qui part à sa recherche. Elle contacte l'inspecteur chargé de l'enquête, Enzo Avolfi (Adrien Brody). On lui apprend que la dernière victime du tueur vient d'être retrouvée. Elle est encore vivante (tout juste), mais elle est japonaise et les policiers ne comprennent pas ce qu'elle dit. Avolfi enregistre ses dernières paroles, puis passe à l'étape suivante : il va chez son poissonnier, un Japonais.

Pour la signification de "jaune", voir la suite du film...


Quel teaser ! Bon giallo-photo, et grand merci à Samuel pour cette série d'ImpÉcr à suspens...



Comme décidément, on s'improvise traducteur à tort et à travers, dans les derniers ImpÉcr, le prochain billet de la série sera consacré à un helléniste psychorigide, na d'abord.



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Un papier sur Inglourious Basterds que j'ai mis des lustres à écrire (avoir un enfant aurait littéralement été deux fois plus rapide) pour un colloque auquel je n'ai même pas pu aller pour le présenter moi-même (Luxembourg-Montpellier, ça ne se fait pas comme ça, ouh non) est en ligne sur le blog de l'Ataa. Comme il est publié sous mon vrai nom de la vraie vie (car scoop, "Intermédiaires" n'est pas réellement mon patronyme), je n'ai pas envie de coller ici un lien direct vers cet article, mais s'il vous intéresse, vous devriez arriver à trouver ledit blog sans trop de difficulté à partir de la rubrique "Langues et traduction" du blogroll, là tout de suite à droite.


(De subtils indices habilement disséminés dans le titre, le texte, l'illustration et les libellés du présent billet vous guideront si vraiment-vraiment vous avez un doute.)


Il a déjà été question à plusieurs reprises d'Inglourious Basterds en ces lieux, du reste.


Michael Fassbender, sans doute moins dénudé à son avantage que dans d'autres films,
mais Michael Fassbender quand même, parfaitement.



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(Premier blabla)

(Deuxième blabla)


En matière d’esthétitre, il y a une catégorie à part : les fansubs, ces sous-titres de films et séries piratés, réalisés illégalement par des fans (illégalement, car rappelons qu’une traduction non autorisée d’une œuvre et diffusée ainsi à grande échelle contrevient au droit de la propriété intellectuelle) (ce petit article sur le sujet remet quelque peu les points sur les i).

Mais je laisse de côté pour aujourd’hui (même si ça me démange) l'aspect juridique de la chose, je laisse même de côté la question complexe de la qualité des fansubs et même, même, même, je laisse de côté la raison de leur existence, pour m’étonner plutôt qu’un nième article sur le sujet paraisse encore ces temps-ci, dans la revue professionnelle de traduction The Linguist publiée par le Chartered Institute of Linguists (numéro 51/4 août-septembre 2012, consultable en pdf ici). Comme c’est souvent le cas des vibrants hommages rendus à la créativité du fansubbing, l’article émane d’une traductrice-chercheuse. Il me semble que vous trouverez peu de traducteurs professionnels 100 % praticiens pour vous expliquer que c’est une bonne idée de faire des sous-titres de quatre lignes illisibles et trop chargés, agrémentés de smileys ou de notes du traducteur ; en revanche, oui, vous trouverez des universitaires pour vous dire ça (ou du moins des "50-50", mi-praticiens, mi-universitaires). Manifestement, praticiens et universitaires divergent sur la question. J’en ai entendu une (d'universitaire, donc) de mes propres oreilles expliquer combien ce côté créatif était rafraîchissant et merveilleux il y a quelques années lors d’une mémorable conférence sur les normes en traduction (elle m'a fait froid dans le dos), et on retrouve tout à fait la teneur de ce discours dans l’article d’Adriana Tortoriello :


Fansubbers are bold, and happy to do away with the invisibility of subtitles.


Fansubs differ from traditional subtitles in a number of ways – most, if not all, resulting from the fact that, not being constrained by the demands of the industry, fansubbers are freer to experiment with content and format. While traditional subtitles tend to stick to one font, one colour and a maximum number of characters and lines per subtitle, fansubs display a variety of fonts, sizes, colours and lines of text, they sometimes use capitalisation and emoticons for emphasis, and at times resort to phonetic spelling.
Moreover, they flout another basic convention of subtitling: no additional information or footnotes are allowed in a subtitled programme; subtitles translate only what is said in the dialogue and/or displayed on the screen. Fansubs, on the other hand, tend to add a number of elements, which range from glosses to explain obscure cultural references to ‘prologues’ at the beginning of the programme to outline the translation choices and acknowledge the name (or nickname) of the subtitler.


J’avoue que j’ai beaucoup, beaucoup de mal à comprendre cet enthousiasme. J’en ai d’autant plus quand il est justifié par des arguments de ce type...


Considering the number of years commercial subtitling has been around, innovations are conspicuous by their absence


… et alors même que l’auteur elle-même reconnaît que la chose pose quand même des problèmes :


The main problem is that the reading speed becomes extremely high, and taking in all this information can be very hard.


Sur le même principe, personne (me semble-t-il) n'aurait l’idée de suggérer que la recherche en traduction littéraire devrait s’intéresser un peu, enfin, au renouveau typographique de ce mode de traduction qui n’a vraiment pas évolué depuis des siècles : c’est louche, non, cette bête présentation en caractères noirs sur fond blanc ? Que fait la science, bon sang ? Où sont les financements publics pour révolutionner ENFIN cette façon de faire rétrograde ? Et si, d’un commun accord, tous les traducteurs d’édition présentaient désormais leurs textes en superposant plusieurs paragraphes pour les rendre illisibles, et adoptaient des polices bariolées en taille 23 ? Et s’ils ajoutaient des smileys dans leurs traductions pour expliciter l’intention de l’auteur, du genre : "à la fin de ce paragraphe, le lecteur ♥ ♥ ♥ est invité à loler ;-)" ? Ça, ce serait fun, ça, ce serait créatif, ça, ça dépoussiérerait la traduction littéraire, boudiou !



Les premières lignes de Moby Dick Reloaded : ne vous y trompez pas,
je n'y ai pas mis la moitié de la mauvaise foi dont je suis capable.
Traduction avant massacre : Henriette Guex-Rolle (pardonne-moi, Henriette, où que tu sois.)
Ce n'est bien sûr qu'une simple suggestion de présentation,
je serais heureuse de présenter mes innovations à qui de droit (j'ai plein d'idées).

Toute ironie mise à part (je me retiens, je me retiens, hein), donc, j’ai donc du mal à comprendre. De la même façon, j’ai du mal à comprendre les propos de Jorge Díaz Cintas (expert universitaire – encore – reconnu de la traduction audiovisuelle) cités dans l’article :


"'Conventional subtitles are boring' states Jorge Díaz Cintas, adding that fansubbers’ creativity could bring fresh air to ‘the sobriety of traditional subtitling'"


« Boring », la sobriété ? Ou simplement… nécessaire, non ?

Je veux bien qu’on s’extasie sur des sous-titres sur trois lignes en Comic Sans rose constellés de smileys. Je veux bien qu'on trouve ça marrant, original, sympathique, tout ce qu'on veut, voui-voui. Mais je cherche un peu en vain l’utilité de la chose pour 1. permettre au public de suivre et comprendre en même temps un film (ou un épisode de série) 2. en empiétant le moins possible sur l’œuvre originale, 3. en évitant de sortir le spectateur de l'univers de ladite œuvre, et 4. bien sûr sans l'obliger à revenir en arrière sans cesse parce qu'il n'a pas saisi une réplique. Ce qui reste, tout de même (me semble-t-il), l’objectif premier du sous-titrage…

Et j’avoue ne pas saisir, là encore, cette assimilation de la sobriété à quelque chose d’ennuyeux et de poussiéreux. Un bon sous-titrage, finalement, c'est un sous-titrage Bauhaus. Pas Bauhaus la chaîne de magasins de bricolage, non, Bauhaus l'école de design, d’art et d’architecture, avec ses principes de base efficaces et sobres : une qualité esthétique naissant de la simplicité des formes et de leur adéquation parfaite avec les fonctions de l’objet ou du bâtiment, lui-même soigneusement conçu et optimisé. Principes encore largement appliqués dans divers domaines créatifs de nos jours.

On peut certainement discuter du nombre de caractères par ligne idéal, des mérites respectifs de l’Arial et de l’Helvetica pour faciliter la lecture du spectateur, de la taille optimale des caractères, mais je ne vois pas trop comment l’on peut justifier le reste si l’on veut s’adresser à un large public. À ce sujet, on peut regarder ce petit docu en quatre parties (un peu moins de 30 minutes en tout) intitulé The Rise and Fall of Anime Fansubs qui donne pas mal d’exemples rigolos des excès visuels du fansubbing. Comme je suis sympa, j’indique aussi les liens vers un article de blog en deux parties qui commente ledit documentaire et réfute certains des arguments qu’il développe avec visiblement une bonne connaissance du fansubbing, je vous laisse donc juger de la pertinence de l’un comme de l’autre (première partie, seconde partie). Et j’ajoute que je n’ai honnêtement pas la moindre idée de la proportion de fansubs touchés par le phénomène, ce qui m’interpelle en l’occurrence, c’est plutôt l’intérêt prononcé du monde universitaire pour la question.

Sur cette débauche de Comic Sans rose, fin de la troisième partie.



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Mot du jour (16)



Nouveau mot du jour appris à l'écoute d'une émission de radio :



luftmentsh/לופֿטמענטש/Luftmensch


Contexte : Je ne fais plus de yiddish, à mon grand désarroi. Il n'y a manifestement pas de cours à Luxembourg, j'ai cherché, écrit, appelé, mais peine perdue (il faudrait aller à Trèves, soit pas très loin, mais pour suivre un cursus universitaire en journée, ce qui est modérément compatible avec mon boulot, ah ben ouais, t'as voulu un poste à horaires fixes à Luxembourg, tu l'as, ma fille).

Il reste que cette langue continue de m'intéresser, même si j'ai à peu près tout oublié de ce que j'avais commencé à apprendre il y a deux ans à Paris, que mon regard continue de s'éclairer quand il est question de yiddish quelque part et que quand le philologue et philosophe Heinz Wismann a employé le terme "Luftmensch" dans l'émission "Tire ta langue" l'aut' jour, quelque chose m'a dit que ça ne devait pas être un mot allemand, mais un mot yiddish.

Ce n'est pas : une fille de l'air.

C'est :

C'est compliqué. Enfin c'est un de ces termes apparemment simples qu'on croise tout le temps quand on pratique l'allemand : deux mots élémentaires réunis en un mot-valise, en l'occurrence "Luft", l'air, et "Mensch", l'homme au sens de l'humain, de la personne ("luft" et "mentsh" pour la version yiddish, "לופֿט" et "מענטש" pour la totale avec l'alphabet qu'il faut). L'homme de l'air, l'homme dans l'air, l'homme fait d'air, on commence à voir de quoi il s'agit. Dans l'interview de "Tire ta langue" citée plus haut, Heinz Wismann évoque le concept en passant, sans trop s'attarder, quand on l'interroge sur la notion d'appartenance :


J'ai toujours trouvé qu'il fallait s'affranchir des appartenances, mais on ne peut pas être - ça c'est le Luftmensch, l'être qui se déplace dans l'air ou qui est même fait d'air - on ne peut pas être complètement nulle part. Donc je me suis posé la question : "Qu'est-ce qu'on peut construire pour être quelque part sans être cloué au sol de l'appartenance ?" Ou de l'enracinement, qui était le mot favori des fascismes européens.


Mais c'est un mot aux multiples connotations, et j'ai du mal à me faire une idée précise de la chose, je dois te l'avouer, lecteur guère plus yiddishophone que moi de ce blog.

Par exemple, on le trouve dans des dictionnaires d'anglais (l'anglais - surtout américain - a on le sait intégré pas mal de termes yiddish, ça mériterait plusieurs billets, mais en même temps, il existe des bouquins entiers sur la question, alors bon), comme le Merriam-Webster en ligne :


luft·mensch
noun \ˈlu̇ft-ˌmen(t)sh\
plural luft·mensch·en

Definition of LUFTMENSCH

: an impractical contemplative person having no definite business or income


Origin of LUFTMENSCH

Yiddish luftmentsh, from luft air + mentsh human being
First Known Use: 1907


La définition anglaise rapproche beaucoup le Luftmensch de celui qui "vit de l'air du temps", en français, si l'on veut chercher une autre image aérienne. Le 7 avril 2008, le même Merriam-Webster consacrait sa rubrique "Word of the day" à ce terme et on peut y lire, en plus de ce qui précède :

Are you someone who always seems to have your head in the clouds? Do you have trouble getting down to the lowly business of earning a living? If so, you may deserve to be labeled a "luftmensch." That airy appellation is an adaptation of the Yiddish "luftmentsh," which breaks down into "luft" (a Germanic root meaning "air" that is also related to the English words "loft" and "lofty") plus "mentsh," meaning "human being." "Luftmensch" was first introduced to English prose in 1907, when Israel Zangwill wrote, "The word 'Luftmensch' flew into Barstein's mind. Nehemiah was not an earth-man. . .. He was an air-man, floating on facile wings."


Et, confirmant tout cela, le Yiddish Dictionary Online indique sans surprise, à l'entrée "luftmentsh" : "person without a definite occupation; idler".

Mais on peut avoir envie de creuser un peu la question ("Ah, on te reconnaît bien là, Tatie Les piles !" Vouivoui, je sais), et d'aller voir ce qu'il en est vraiment des origines de ce mot. Ainsi, dans un article de Delphine Bechtel publié sur le site du Centre interdisciplinaire de recherche centre-européenne et intitulé "Le marginal de Prague à Łódź. Individu et communauté chez Franz Kafka et Yisroel Rabon", on peut lire en note de bas de page cette précision historique :


On désignait en yiddish par le terme de luftmentsh « homme suspendu en l'air » les Juifs désœuvrés de l'Empire russe que la législation antisémite empêchait de trouver un gagne-pain. Ce terme a été popularisé en allemand par des sionistes comme Herzl ou Nordeau (sic).


Allons donc voir ce qu'en dit ce Max Nordau, alors (père fondateur du sionisme, auteur de plusieurs ouvrages de sociologie controversés, nous dit sa longue fiche Wikipedia). On trouve un recueil de ses Ecrits sionistes au style inénarrable sur Gallica, publié en France en 1936 chez Lipschutz ("textes choisis avec introduction, bibliographie et notes par Baruch Hagani"), soit treize ans après la mort de l'auteur ; et dans ce bouquin, un mini sous-chapitre est effectivement consacré au luftmentsh (considéré sous l'angle socio-économique, au vu du contexte plus large) :



Mais bien plus nombreuses sont les sources qui renvoient en fait à un luftmentsh archétype littéraire, comme cet article de la Yiddish Review of Books intitulé "Requiem for a Luftmentsh", dans lequel Dara Horn dresse le portrait d'Isaac Rosenfeld ("the mid-century American Jewish intellectual—essayist, novelist, literary critic, thinker, wastrel, provocateur, son, husband, father, lover, prodigy, genius, failure, dead at his desk of a heart attack at the age of 38") et écrit un long développement sur le terme qui nous intéresse ("nous", si si, j'insiste) :


[Some] reviewers missed the most remarkable aspect of Rosenfeld’s brief life: not the career he might have had, but the one that he actually did have, and most significantly, what that career represented. Rosenfeld was a public intellectual of a very specific sort that is nearly extinct today, and it is very much worth exploring why that is so. What we are talking about is not the decline of the intellectual, or even of the Jewish intellectual, but rather the decline of an explicitly Jewish subset of the intellectual: the luftmentsh. The implications of the luftmentsh’s demise for both Jewish and American culture are vast—and almost entirely positive. For the death of the luftmentsh may mark the beginning of an entirely new understanding of what intelligence should be.

The Yiddish word luftmentsh literally means “air-man,” but it is tempting to translate it as “airhead,” since the term is considerably closer to insult than compliment. In Eastern European Jewish culture, it describes a man—and as we shall see, a luftmentsh is always a man—who has enormous ambition, but whose achievements are confined to castles in the air. The luftmentsh loves to think and dream, but resists at all costs the pull of gravity that might return him to earth to confront his limitations. Instead he looks to the clouds with pure, beautiful, delusional optimism: not merely hopeful, but entirely convinced that he indeed knows how to fly. The most famous luftmentsh in the Yiddish literary canon is Sholem Aleichem’s Menachem-Mendl, a character who spends his life pursuing various financial schemes with the unwavering conviction that he is always on the verge of success—and whose failures only encourage him to try again. But as hospitable as the world of finance is (or was) to dreams unrelated to reality, the luftmentsh’s most natural habitat is the world of letters. In literary and intellectual circles, the luftmentsh can truly thrive, pursuing his lofty ideas to their most impractical extremes and all the while being praised for his genius, without ever needing to demonstrate any kind of accomplishment at all. Indeed, to the true luftmentsh, actual accomplishments—whether businesses built, coherent works composed, students instructed, disciples cultivated, children raised, bills paid, lovers satisfied, problems solved—are almost considered shortcomings, interfering as they do with his far more majestic potential. If this type doesn’t sound familiar to you, then perhaps you aren’t acquainted with previous centuries’ incarnations of the Jewish nerd.


Je trouve intéressant (mais si, allez) que l'auteur de l'article souligne le caractère négatif (insultant) du terme luftmentsh. Mon impression est qu'en réalité il désigne tantôt un rêveur attachant, tantôt un étourdi agaçant, tantôt un va-nu-pied que l'on méprise, tantôt une variante du Juif errant, etc. selon la plume sous laquelle il apparaît, selon aussi le contexte, l'époque à laquelle on l'emploie. C'est pour cela que j'écrivais plus haut que j'ai du mal à m'en faire une idée précise, pas tant du point de vue du sens que de celui des connotations variables qu'il semble porter.

Par ailleurs, le personnage littéraire de Menachem-Mendl que cite Dara Horn est très souvent évoqué dès qu'il est question d'expliquer ce qu'est le luftmentsh. C'est le protagoniste de deux (plus ?) oeuvres de Cholem Aleichem (également auteur du fameux et comédiemusicalé Violon sur le toit), Menahem-Mendl, le rêveur et La peste soit de l'Amérique. On lit par exemple au passage dans un ouvrage intitulé Enforced Marginality: Jewish Narratives on Abandoned Wives (Bluma Goldstein, University of California Press, 2007), la remarque suivante sur ce personnage : "(...) the prototype of a luftmentsh, a "Menakhem-Mendl", a name that in the twentieth century became a commonplace alternate appelation for a luftmentsh".

L'autre nom qui revient très souvent en lien avec le luftmentsh, c'est celui du peintre Chagall. Et là, comme votre blogueuse dévouée il y a cinq minutes, vous allez bientôt dire : "Mais c'est bien sûr" (ou quelque chose de moins daté), car même sans être un expert de Chagall, vous avez dû voir au moins une fois dans votre vie un de ses tableaux où les personnages semblent flotter dans... l'air, voilà, on y est. Dans le numéro 10 (2003) de la revue Plurielles ("publiée sous les auspices de l'Association pour un Judaisme Humaniste et Laique (AJHL), parait une fois l'an. Elle est consacrée à des questions de culture et de société touchant l'identité juive."), on trouve un très intéressant article d'Itzhak Goldberg : "Le petit Chagall illustré. Petit lexique personnel". Abordant une série de mots en rapport avec le peintre, il explique, à l'entrée "Luftmensch" :



("Piéton de l'air", j'aime beaucoup.)


Marc Chagall, Au dessus de Vitebsk (1914),
un tableau emblématique du motif du luftmentsh chez le peintre, donc


Marc Chagall, Au dessus de la ville, 1915,
pas mal non plus dans le genre


D'une manière générale, cet archétype du luftmentsh inspire beaucoup. Ainsi, on le rapproche volontiers du personnage de Charlot, aussi ("For film scholar Patricia Erens, the Tramp is a variation on ‘dos kleine menshele’ or ‘little man’ of Yiddish literature, the poor and long-suffering antihero, the shlemiel (a little man with no luck), and the luftmensch (the ‘man of air’ who lives on dreams)", lit-on ici). Des articles étudient encore la brûlante question de savoir si Einstein était ou non un luftmentsh. Et, et, et, plus utile pour votre blogueuse dévouée qui va pouvoir pratiquement retomber sur ses pieds, luftmentsh est aussi un qualificatif que s'attribuait George Steiner, traductologue et spécialiste de littérature comparée bien connu. Dans un article intitulé (ça tombe bien) "George Steiner, Grand Seigneur et Luftmensch" (numéro 80 des Cahiers de l'Herne, novembre 2003), l'écrivain Claudio Magris écrit que Steiner "est du tout petit nombre des derniers maîtres parfaitement à l'aise dans la littérature universelle ; dans le même temps il est un déraciné, un errant, qui vit dans son intelligence et sa sensibilité la dure vérité kafkaïenne de la diaspora". George Steiner pour sa part semble avoir déclaré lui-même (mais comme la citation exacte a l'air difficile à retrouver avec certitude, je ne mets ici que ses premiers mots supposés) : "I am a wanderer, a luftmensch, liberated from all foundations." (Ce qui, curieusement, pour la seconde partie de la phrase, rejoint un peu les propos de Heinz Wismann cités en début de billet (scroll-scroll-scroll), alors que ledit Heinz Wismann refusait manifestement de se voir comme un luftmentsh. Allez savoir, quoi.) On trouvera un intéressant article de Sylvie Courtine-Denamy à ce sujet, intitulé "Pour les Juifs, le Mot est la seule patrie", sur le site de l'Institut des textes & manuscrits modernes.


La lecture en plus, que Tatie Les Piles n'a pas le courage d'aller explorer parce qu'il se fait tard :

Luftmenschen: Zur Geschichte einer Metapher ("Luftmenschen : histoire d'une métaphore"), une étude d'un certain Nicolas Berg publiée en 2008 et dont on peut lire de copieux extraits sur GoogleBooks. Mais là, je vais me coucher.



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