(Premier épisode et rappel du principe.)


Un étudiant est penché sur sa table couverte de cahiers, de livres, il prépare un examen… quand soudain derrière son dos un rideau de velours sombre s’entrouvre… deux mains aux doigts épais et forts en sortent, s’avancent… des mains gantées d’une peau blanchâtre… des gants en peau humaine !... elles s’approchent doucement, elles entourent le cou de l’étudiant, elles le serrent… je meurs, j’ai beau garder allumée la lampe de ma chambre, rester couchée dans mon lit le dos appuyé contre le mur dur et nu, sans aucun rideau… rien ne peut en sortir… je vois les mains étrangleuses, elles s’approchent de mon cou par-derrière… je n’y tiens plus, je saute hors de mon lit, je cours pieds nus le long du couloir, je frappe à la porte de la chambre à coucher, mon père m’ouvre, sort en refermant doucement la porte, Véra dort… « Papa, je t’en supplie, laisse-moi rester près de toi, j’ai peur, je n’en peux plus, j’ai tout essayé, je vois les mains… – Qu’est-ce que tu as ? Quelles mains ? – Mais les mains gantées de peau humaine… je sanglote… promets-moi, je ne ferai aucun bruit, je me coucherai sur la descente de lit… – Tu es folle… Voilà ce que c’est… tu vas regarder n’importe quel film idiot… tu ne demandes même pas… – Si, je te l’ai demandé. – Non, tu n’as rien demandé du tout. – Si, je t’ai demandé si je pouvais aller voir Fantômas avec Micha et tu as dit oui… – Ce n’est pas possible… tu penses… quand on est peureux comme toi. Je suis sûr que Micha n’a pas peur… – Mais moi je vais mourir… rien que de penser que ça va revenir, reste avec moi… – C’est tout ce qui me manquait. Je dois me lever à six heures… et tu n’as rien, tu n’es pas malade, tu te laisses aller comme un bébé, une vraie mauviette… à onze ans, ne pas pouvoir se dominer à ce point, c’est honteux. C’est la dernière fois que tu as été au cinéma… »

Je reviens dans ma chambre, je me recouche, la rage de m’être exposée à un rejet humiliant, à un mépris insultant m’emplit, me gonfle, je vais éclater, écraser tout ce qui osera m’approcher… des mains… n’importe quelles mains même si elles ont des gants de peau humaine… mais qu’elles sortent… mais tandis que je me recouche, que je me tourne, pas le dos au mur, pour quoi faire ? non, le dos vers le vide derrière moi, exprès, on verra bien… j’ai beau fermer les yeux, me raidir, attendre, ma fureur doit les tenir à l’écart, elles n’osent pas sortir derrière mon dos à moi, elles se tiennent bien tranquilles là-bas, dans le film, loin de moi… derrière le dos de ce jeune homme… des mains… Micha avait raison… des gants en peau humaine, ça ? Mais on voit que c’est des gants de caoutchouc… des gants de gros caoutchouc… je ris un peu trop fort, je ne m’arrête pas de rire, je pleure de rire tandis que je m’endors.



Nathalie Sarraute, Enfance,
Gallimard, 1983







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Éditeur de DVD, plus qu'un métier, une passion


Intérieur jour, Milan.

Aldo et Fabio arpentent fiévreusement un bureau étriqué en s'efforçant de ne pas se rentrer dedans à chaque demi-tour.

L'atmosphère est tendue.


- Ça craint, Aldo, il faut qu'on trouve un truc pour le vendre, ce DVD. Une catchline catchy.

- Bof, il est 12h35, ça peut pas attendre après le déjeuner ?

- Le maquettiste veut le projet définitif, on n'a plus le choix.

- Attends, Fabio, on est des markéteux, ou what ? Allez, je t'accorde deux minutes de brainstorming intensif avant la pause déj.

- Ouais, ouais, zou, on se motive.

- Tiens, tu vas voir, c'est facile : si on mettait l'accent sur le fait que ce film est difficile à trouver dans certains pays d'Europe ? L'exclu, ça fait vendre, nan ? Et puis ça sera peut-être l'occasion de le fourguer à l'étranger, en plus.

- Hmm, chais pas, chuis pas convaincu. T'as pas autre chose ?

- Euh... Arrête de tourner en rond, d'abord, j'ai l'impression d'être un poisson rouge.

- Bon, bon.

- Ou alors, on pourrait écrire en gros un truc du style : "un chef d’œuvre fascinant entre western et film noir, avec Robert Mitchum dedans et Raoul Walsh à la réalisation". C'est bien, ça, et puis en plus c'est factuel, on prend pas de risques, t'en penses quoi ?

- Pff... Nan, nan, vraiment ça me parle pas.

- Sinon, on pourrait tout miser sur le côté esthétique de la jaquette ?

- Esthéquoi ?

- Oh, ça va. Je veux dire mettre en avant ce noir et blanc somptueux, coller une photo qui déchire sa mère avec les stars du film. Pour faire genre "c'est un classique quasi indépassable en noir et blanc, achetez-nous questo cazzo di DVD". Alors, alors ?

- Gnnnniiii...

- T'abuses, Fabio. Nan, franchement, t'es pas constructif. Tu veux qu'on potasse des bouquins sur le western ou sur Raoul Walsh pour trouver une idée, quelque chose qui parlera aux cinéphiles ?

- C'est une blague ?

- Ouais.

- Ah, attends, attends, attends ! Ça y est, j'ai une idée top moumoute qui va résoudre tous nos problèmes.

- Dis, dis.

- On va plutôt faire une jaquette merdique toute floue où on ne reconnaîtra même pas les acteurs et écrire en gros au dos LE truc à deux balles qui n'intéressera personne : c'est le film que Jim Morrison est allé voir au cinoche le soir de sa mort.

- Ah ouais.

- ...

- C'est un peu nul, quand même, nan ?

- C'est tout pourri. Mais tu l'as dit toi-même, il a plein d'arguments pour se vendre tout seul, ce film. Et puis c'est pas comme si le secteur du DVD était en crise, hein. En plus, j'ai la dalle.

- Ça roule. Pfiou, une bonne chose de faite. Qu'est-ce qu'il y a à la cantoche ?

- Du pigeon.

- Cool. Ah, attends, un dernier truc.

- Pour la jaquette ?

- Nan, pour le DVD en lui-même. On est bien d'accord : pas de sous-titres de traduction en italien, hein. Juste des sous-titres sourds et malentendants calqués sur la version doublée et pas sur la VO. Comme ça, si par hasard il y a des spectateurs qui auraient envie de se lancer dans la VOST, ben on est sûrs qu'ils ne recommenceront pas !

- Mouahahaha ! T'es encore pire que moi, Aldo !

- Gnark gnark gnark !







Voilà voilà. M'apprendra à acheter une édition italienne de La Vallée de la peur (Pursued, Raoul Walsh, 1947, donc) pour changer un peu des éditions allemandes et espagnoles de films difficiles à trouver par chez nous. Bououououh ! Heureusement qu'une fois sorti de son boîtier et visionné sans sous-titres, ce film est toujours une merveille à la hauteur de mes souvenirs lointains. M'enfin quand même, un gâchis pareil, ça ne devrait pas être permis. Bououououh !





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How low can you go?



Je ne sais pas pourquoi je m'excite, en fait. Ce n'est après tout qu'une annonce parmi tant d'autres croisées ces dernières années. Et je ne suis même plus concernée, même plus sur le marché de la traduction audiovisuelle, même plus freelance, alors de quoi tu te plains, de quoi tu te mêles, Les piles ?

(En même temps, si je ne me mêlais que de ce qui me regarde stricto sensu, ce blog compterait en tout et pour tout dix billets consacrés à mes chaussettes, donc bon.)

Mais voilà, les annonces que publie une certaine plateforme qui sert paraît-il à fournir du boulot aux professionnels de la traduction ne s'arrangent pas.

Oui, oui, je devrais être blasée, à force. Je sais.

Reste que la boîte qui a mis en ligne l'offre de mission objet de mon courroux bloguesque est une récidiviste. J'ai retrouvé un échange de mails que j'avais eu en 2008 avec la dame qui signait et signe encore les annonces de l'entreprise. À l'époque, j'avais pris la peine de m'offusquer parce qu'elle offrait 12 euros par feuillet de voice-over traduit (on compte environ 250 mots par feuillet, ce qui nous fait 0,048 euro le mot, pas lourd). Mon côté Don Quichotte, mes moulins à vent à moi, ma foi inébranlable dans le pouvoir de la pédagogie, ma confiance incommensurable dans le genre humain, tout ça tout ça.



Mais c'était Byzance, en fait, par rapport à ce que la même boîte proposait un an et demi plus tard : 80 euros le script de 5 000 mots, soit 4 euros le feuillet ou 0,016 euro le mot.



Et l'annonce de 2009 était encore vachement généreuse par rapport à la dernière en date : 20 euros les 2 500 mots (2 500 mots "plus ou moins 20 %", sympathique (im)précision de bon aloi), théoriquement pour du doublage. Ça nous fait 2 euros le feuillet ou 0,008 euro le mot, envoyez-moi un mail si je me suis plantée dans les divisions, parce que j'ai du mal à y croire moi-même. Évidemment, rappeler à des gens comme ça l'existence d'un tarif syndical pour le voice-over ou le doublage (tarif syndical que certaines boîtes appliquent, et dont d'autres s'approchent) ne sert pas à grand-chose, sinon à déclencher des crises d'hilarité sans fin.

(Mais peut-être est-ce la finalité de ces annonces : provoquer les professionnels de la traduction pour se tailler une bonne tranche de rire, puis leur dire "Naaaan, poisson d'avril, on paie 30 euros le feuillet, en vrai" ? Euh... Non, je ne crois pas.)



Finalement, tout est déprimant, dans ces annonces à deux balles. La désinvolture avec laquelle sont présentées les offres, l'imprécision des termes (doublage sur papier (mais c'est quoi exactement, ça ?) ou traduction de script ? facturation en honoraires ? en droits d'auteur ?), les tarifs évidemment, les espèces de conditions d'exclusivité qu'impose le rythme de travail, la suggestion de sous-traiter les programmes à une autre boîte (il restera quoi, pour les traducteurs, après marge et commission ?), le fait que la plateforme qui publie ces offres refuse obstinément de fixer des tarifs plancher en-dessous desquels elle retoquerait les annonces, le peu de cas qui est fait des téléspectateurs qui regarderont les programmes ainsi torchés et, last but not least, le fait que des dizaines de personnes postulent.



(À moins que des dizaines de personnes utilisent le formulaire de réponse pour envoyer des insultes ? Euh... Non, je ne crois pas.)

Deux choses surnagent, tout de même, dans le sentiment d'abattement que m'inspire tout ça.

L'anglais fait avaler tellement d'énormités. Si si. Je me demande combien de traducteurs postuleraient à une offre rédigée dans un français équivalent. Ce qui donnerait grosso modo : "Nous chercher traducteur pas cher à cause volume très grand et traduire très facile".

Nan mais franchement ?

Et puis il y a l'argument du marché, qui fait lui aussi avaler tellement d'énormités. "S'il n'y avait pas des gens pour bosser à ces tarifs-là, il n'y aurait pas d'offres" (c'est en substance ce que m'avait répondu la dame susmentionnée en 2008).

Gens, vous suivez l'évolution du marché, ou plutôt de votre segment du marché (le très bas de gamme, disons les choses comme elles sont) : c'est beau, c'est moderne, c'est faire preuve d'une admirâââble capacité d'adaptation, c'est la splendeur de la loi de l'offre et de la demande. Mais le jour où votre marché décrétera que la traduction vaut zéro, que ferez-vous ? Préparez-vous, parce qu'à 0,008 euro le mot, on s'en approche dangereusement.




Gens, si vous avez postulé, vous pouvez aller lire le programme de désintoxication en douze étapes de Wendell Ricketts pour arrêter de vous faire du mal. Ne me remerciez pas.

Mais remercions M., en revanche, qui m'a signalé cette annonce et à qui je décerne sans plus attendre le titre de pourvoyeuse officielle de sujets de billets masochistes.


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Just my type indeed



Il y a des lectures qui vous emmènent très loin. Genre, qui vous envoient sur les routes de l'Inde pour manger, prier et aimer (pas ma came). Ou genre, qui vous embarquent dans un périple en quête de spiritualité sur les pas d'un alchimiste avec des citations vraiment à deux balles qu'on retrouve sur tous les profils Facebook (sans façon). Ou encore genre, qui vous poussent dans les bras d'un vampire ou d'un loup-garou, vachement plus funky que la moyenne des mâles peuplant ce bas monde (non-non, vraiment, n'insistez pas). Eh ben moi, j'ai trouvé ma lecture découverte slash dépaysement de l'automne : Just My Type, de Simon Garfield.

Le pire - je tremble en y pensant - c'est que je serais passée à côté de ce bouquin si A. ne me l'avait point offert (merci encore, A. !), et c'eût été dommage. Just My Type, de Simon Garfield, est un livre qui parle de polices, de fontes et de casses, mais pas de forces de l'ordre, ni de sidérurgie ou de holdups. C'est l'histoire du nombre incalculable de fontes qui a vu le jour depuis l'invention de l'imprimerie, une histoire racontée depuis notre époque, à l'heure où nous manions depuis belle lurette les polices de Windows sur ordinateur et où nos yeux sont assaillis par des dizaines de styles de caractères différents lorsque nous mettons le pied dans une rue commerçante.

Évidemment, un bouquin sur les fontes, ça n'a pas l'air funky à l'extrême, à première vue. La bonne nouvelle, c'est que celui-ci est chaleureux comme tout et ne prend pas ses lecteurs de haut. L'auteur (journaliste passionné d'histoire, semble-t-il) donne le ton dès les premières pages, qui fournissent quelques définitions bien utiles pour être à l'aise dans la suite de l'ouvrage : "In common parlance we use font and typeface interchangeably, and there are worse sins*." Décomplexant, parfait, nous ne sommes pas chez un puriste. Cela dit, Just My Type est aussi une mine d'informations, d'anecdotes et de réflexions sur l'évolution de la typographie, des fontes et des caractères. Just my type of book, en d'autres termes, de la bonne vulgarisation sympatoche.

*Rappelons tout de même, pour faire honneur à la rigueur intellectuelle dont s'est toujours enorgueilli ce blog de haute tenue, qu'une fonte est un "ensemble de caractères d'un même type (fondus ensemble)", une police un "assortiment des lettres et signes composant une fonte de caractères d'imprimerie" et la casse, initialement, la "boîte sans couvercle divisée en casiers contenant les caractères nécessaires au compositeur" (Robert).

On n'y pense pas, ou plus, mais chaque police est avant tout une création humaine, le fruit d'heures, de jours, de mois de travail, et accessoirement le résultat d'une analyse très sérieuse des usages potentiels de cette nouvelle poignée de caractères, de l'effet qu'ils produiront sur leur lecteur, de leur lisibilité à telle ou telle distance, dans tel ou tel contexte, dans telle ou telle mise en page. Just My Type décrit les procédés techniques successifs utilisés par les créateurs de fontes, déroule le destin de certaines polices que tout le monde connaît, raconte la petite histoire dans la grande en brossant le portrait de leurs inventeurs. Le tout est intelligemment illustré, ce qui permet de mettre tout de suite une fonte sur un nom.

Au fil des chapitres, à mesure que l'on découvre la place capitale qu'occupent les fontes dans notre quotidien sans même que l'on y prête attention, on apprend qu'elles donnent parfois lieu à de petits séismes dans le monde de la typographie, lesquels se répercutent dare-dare dans l'espace public et accompagnent des évolutions de stratégie de communication mais aussi, parfois, des évolutions de société. Bon, pas toujours, mais par exemple : aviez-vous remarqué qu'Ikea était passé d'une variante de Futura ("Ikea Sans") à Verdana en 2009 ? Hmm ?


Si ce changement ne vous avait pas sauté aux yeux, sachez tout de même qu'il a mis en émoi, semble-t-il, les designers du monde entier, choqués par cette faute de goût du Suédois. Un certain Iancu Barbarasa, designer roumain, s'en est notamment ému sur son blog, avant d'être cité parmi d'autres créatifs dans un article de Time Magazine :

"They went cheap, in other words," counters Bucharest designer Iancu Barbarasa, who blogged about the font change on his website. If he sounds somewhat bitter, there's a reason. With its attention to the curve of even a $9 lampshade, Ikea has become renowned for its understanding of good design. "Designers have always thought of Ikea as one of their own," Barbarasa notes. "So now, in a way, the design community feels betrayed."

Indeed, the desire to remind people — and corporations — that design matters is what spurred design consultant Ursache to start a petition asking Ikea to do away with the offensive Verdana typeface. "Look, I know this isn't world hunger," he says. "But if a company like Ikea can make this mistake, you have to wonder who is going to lead when it comes to design."

Ce n'est qu'une anecdote parmi d'autres. On apprend aussi dans Just My Type que les typographes ont tendance à bondir sur leur siège quand ils regardent un film dont l'intrigue se situe dans le passé, car les fontes montrées à l'écran sont en général passablement anachroniques. Ça me rappelle d'autres professionnels qui bondissent sur leur siège au cinéma, tiens. L'un des exemples cités est celui de Les cadavres ne portent pas de costard (Carl Reiner, 1982), un film par ailleurs hautement sympathique que j'aime bien.



Mark Simonson, créateur de fontes cité dans le bouquin, a consacré un grand article et plusieurs billets sporadiques à cette question, c'est assez marrant à lire quand on connaît les films traités ("Ed Wood (1994, Touchstone Pictures). I love this movie, but not for its use of type.").

Preuve que ce livre est décidément bien fichu, il a réussi à me faire acheter le DVD d'un film qu'il cite à plusieurs reprises, un documentaire intitulé Helvetica. Moui, Helvetica, comme la police de caractères dans Word, la même, coincée quelque part entre Goudy ExtraBold et LubalinGraph.



Et c'est un très bon complément au bouquin, ce documentaire de David Carson. Un peu esthétisant - mais le sujet s'y prête - il relate comment la fonte Helvetica s'est imposée peu à peu dans le monde entier comme une police à la fois neutre et empreinte de sérieux et de modernité. Ou complètement aseptisée et ennuyeuse, selon les points de vue.







Et parce que ma vie est une suite d'ébouriffantes coïncidences sans hasards, j'ai trouvé dans les pages de A Man in Full (roman de Tom Wolfe) que je lis actuellement (et que je ne trouve pas formidable, mais au moins aura-t-il servi à ça) un écho rigolo (tant pis si ça ne fait rire que moi) à un passage du documentaire. Voici la scène du docu (au passage, pour un docu sur la typographie, "ils" auraient pu faire un effort sur ces sous-titres infâmes, boudiou) :











Et voici ce que raconte le bouquin :

For seventy-five years the bank had been called the Southern Planters Bank and Trust Company. But now that seemed too stodgy, too slow-footed, too old-fashioned, and, above all, too Old South. (...) So Planters had been sterilized and pasteurized into Planners. (...) Then the two words, Planners and Banc, were fused into PlannersBank in keeping with the new lean, mean fashion of jamming names together with a capital letter sticking up in the middle... NationsBank, SunTrust, BellSouth, GranCare, CryoLife, CytRtx, XcelleNet, 3Com, MicroHelp, HomeBanc... as if that way you were creating some hyperhard alloy for the twenty-first century.

Tom Wolfe, A Man in Full
The Dial Press, 1998


Hihi.

Récapitulons. À lire, donc :

Just My Type - A Book About Fonts, de Simon Garfield, Profile Books, 2010, 350 pages

Paru en France sous le titre (bien trouvé) Sales caractères : petite histoire de la typographie au Seuil en 2012 (traduction : Laurent Bury)

Pour faire bonne mesure, je me dois tout de même de signaler que le bouquin a fait aussi l'objet de critique mitigées voire négatives - tant sur le fond que sur la forme - dont on peut lire un échantillon dans cet article de Paul Shaw, "Not My Type". N'étant pas spécialiste du sujet, je me suis contentée d'apprécier un bon bouquin de vulgarisation intelligente, mais je n'ai bien sûr pas d'avis autorisé quant à la précision de son contenu.



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Quand même, ils sont bons



"Quand même", m'a dit ma Collègue X. d'un air entendu, "ils sont bons, les Canadiens". Et là, j'ai répondu avec un à-propos confondant : "Ah ouais, c'est clair" (ou quelque chose d'approchant).

À ce stade, je me dois de préciser que cette débauche de talent rhétorique de haut vol réaction un peu au ras des pâquerettes n'était nullement le fait d'un manque d'enthousiasme de ma part. Du tout du tout, j'étais tout simplement en train de m'absorber dans le document du ministère canadien de la Justice que Collègue X. venait de me donner et mon esprit était déjà ailleurs. Alors pas tout à fait "ailleurs" au sens de "fendant la brume dorée d'une aube irréelle sur le dos d'une licorne à la livrée de satin, prête à prendre d'assaut la Montagne aux Sortilèges", mais plutôt "ailleurs" du genre "il convient de noter que les locutions prépositives doivent normalement être précédées d’un lien verbal – verbe ou nom d’action : on ne saurait parler du 'formulaire en vertu de tel article', ni de la 'plainte en application de tel paragraphe'." Car oui, je m'emballe assez facilement, à bien y réfléchir.

Cela dit, j'étais réellement tout à fait d'accord avec Collègue X., et pour me rattraper, j'ai bien envie de réunir ici quelques ressources en ligne venues d'outre-Atlantique. Parce que oui, "ils sont bons, les Canadiens", indéniablement.

On ne présente plus le Grand dictionnaire terminologique, on ne présente plus Termium, on les utilise sans doute tout le temps, mais ça ne fait pas de mal de rappeler leur existence, d'autant que ces deux ressources comportent désormais aussi des termes en espagnol et en portugais (je n'ai pas fait attention pour Termium, mais ça date me semble-t-il de cette année pour le GDT). On connaît les limites de ces deux sources d'information : les termes ne sont pas toujours ceux qu'on emploie en France. Reste que les québécismes sont souvent repérables assez facilement et que dans bien des cas, on tombera quand même soit sur la réponse à la question que l'on se pose, soit sur des pistes qui permettront de la trouver ailleurs. Dans le GDT, on trouve même d'autres langues en prime (latin, depuis longtemps, pour les termes qui s'y prêtent, mais aussi catalan, galicien, italien et roumain), autant dire que ce précieux outil ne cesse de s'enrichir, même si le nombre de mots est encore limité dans ces nouvelles langues. Et puis Termium a même son appli mobile, désormais, c'est bon à savoir.

Parmi les nombreuses ressources annexes que l'on trouve sur le site de Termium, il y a une merveille - hem-hem, si si, une merveille, j'assume - vraiment précieuse pour toute personne amenée à traduire un texte un tant soit peu juridique : le Juridictionnaire. Je dis "un tant soit peu" parce qu'on y trouve des choses intéressantes aussi pour les textes qui ne sont pas purement juridiques et des rappels bien sentis qui peuvent servir dans la vie de tous les jours. Par exemple, un point sur le sens de l'adjectif "éligible" que d'aucuns auraient été bien inspirés de consulter.



Les définitions et explications sont précises et parfaitement claires, mon seul regret est de ne pas avoir encore eu le temps de le potasser dans son intégralité.

Toujours côté juridique, il y a donc cette page que me signalait Collègue X. pas plus tard que dans le premier paragraphe de ce billet, et qui m'a plongée dans un ravissement sans fin. Elle porte le titre affriolant de "Renvois : moyens d'expression" et là, pour le coup, concerne vraiment les textes juridiques, puisqu'elle aide à utiliser avec discernement des locutions telles que "prévu à", "prévu par", "visé à", "visé par" (Oooooh !), et à différencier "au titre de", "en vertu de", "dans le cadre de", "en application de", "conformément à" ou encore "aux termes de" (Aaaaah !). Une merveille, je vous dis.

En sortant du juridique pur, on pourra toujours parcourir avec profit la page de "rappels linguistiques" du Bureau de la traduction. Rien de révolutionnaire par là, mais de bons vieux anti-calques qu'il est bon de se remémorer de temps en temps (là encore, je me dis depuis quelques jours qu'il y a des journalistes qui auraient bien fait de consulter l'article "année fiscale" de ce site avant de pondre leurs papiers, j'dis ça, j'dis rien).

La Banque de dépannage linguistique, dans un genre proche, est parfois utile à consulter elle aussi. À côté de ses anglicismes à gogo et de ses nombreux articles sur l'art de la rédaction épicène, on y trouve aussi des rappels plus classiques (et parfois moins essentiels) sur certains points de rédaction, de syntaxe, d'accord, etc. En la matière, je me rends compte que je ne pense pas souvent à y chercher quelque chose, mais que je tombe souvent dessus dans mes recherches (et j'y trouve souvent ce que je cherchais, justement).

Dans les outils généraux, il y a aussi un chouette dictionnaire des cooccurrences dans Termium, qui est en fait la version électronique du Dictionnaire des cooccurrences de Jacques Beauchesnes (Guérin, 2001). Bien utile quand la traductrice, un peu fatiguée au terme de sa journée, s'interroge sur l'adjectif qu'elle pourrait accoler à un terme tel que "perspective" ("affadie, affligeante, affriolante, aguichante, alléchante, ambitieuse, angoissante, bonne, bouchée, brillante, claire, concrète, désespérante, éblouissante, (peu) encourageante, (peu) engageante, (très) enthousiaste, épanouissante, excellente, faible, fascinante, favorable, formidable, fragile, globale, grave, grisante, incertaine, inquiétante, insondable, insoupçonnable, (jusque-là) insoupçonnée, intéressante, large, lointaine, médiocre, modeste, motivante, (très) ouverte, pessimiste, (peu) plausible, positive, prévisible, radieuse, rassurante, réaliste, redoutée, (peu) réelle, réjouissante, riante, satisfaisante, séduisante, sévère, sombre, terrifiante, valorisante, vaste, vertigineuse, vraisemblable.") ou sur la façon dont elle pourrait introduire le mot "chaos" dans sa phrase ("Être dans un ~ (+ adj.); éviter, faire régner, prédire, semer le ~; jeter, retomber, sombrer dans le ~; dégager du ~. Le ~ s’instaure."). Parfait en cas de panne d'imagination (courte, intermittente, prolongée, malencontreuse) ou de gros doute (qui persiste, plane, se glisse, s’évanouit, s’installe, surgit).

Et puis un dernier pour la route, plus rigolo : 1 000 images sur le bout de la langue, un charmant site qui met en parallèle des expressions idiomatiques et proverbes en anglais, en français et en espagnol.



Pas une nouveauté révolutionnaire, mais l'interface est très pratique à utiliser - et ce petit caméléon en haut de la page est quand même hypra chou. Et ne me dites pas que ça ne compte pas, scrogneugneu.

Alors, c'est pas vrai, qu'ils sont bons, hmm ?

Edit de 23h04 : J'ajoute ou rappelle - un oubli de ma part, mais c'est tellement évident - que par ailleurs, un nombre incalculable de pages de l'administration canadienne est disponible à la fois en français et en anglais. Une recherche gougueule suivie de l'indication site:.gc.ca permet de restreindre ladite recherche aux pages estampillées "Government of Canada" et de naviguer ensuite facilement entre version anglaise et version française. Valérie-du-Québec avait signalé il y a quelque temps dans les commentaires d'un billet qu'il existait également un concordancier répertoriant le contenu de ces différents sites officiels : Webitext.

Confrères du Québec ou d'ailleurs, n'hésitez pas à compléter cette petite liste forcément lacunaire, cela va de soi.



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ImpÉcr #14
The Browning Version (1/2)


Mathieu, Ignare Brute (c'est lui kildi), vieille connaissance et tôlier, entre autres, du blog Line Them Up, m'a aimablement signalé The Browning Version (Anthony Asquith, 1951) pour mes ImpÉcr lorsqu'il a publié un billet à son sujet. Comme ce film figurait depuis un moment dans ma pile "à regarder c'est sûr, mais sans urgence particulière" (oui, j'ai une pile "à regarder c'est sûr, mais sans urgence particulière", quelque part entre la pile "à regarder absolument là maintenant tout de suite ou en tout cas dès que possible", la pile "à regarder parce que ça a l'air quand même vachement bien mais pour une raison obscure je ne suis pas enthousiaste a priori", la pile "à regarder pour faire bien dans les salons mondains mais ça ne me tente pas du tout" et la pile "mouais pourquoi pas en cas d'échouage sur une île déserte"), il m'a semblé que c'était l'occasion ou jamais de le visionner. Je dois du coup un double merci à Mathieu, car non seulement le film vaut le détour, mais en outre, il y est en effet abondamment question de traduction.

La "Browning Version" du titre original désigne elle-même une traduction (celle de l'Agamemnon d'Eschyle par le poète victorien Robert Browning) qui constitue le fil rouge de l'intrigue. Le film porte un titre différent en français ("L'Ombre d'un homme"), mais la pièce de Terence Rattigan dont il est inspiré semble connue sous le titre "La Version de Browning" en France (voir par ici les nombreuses adaptations télé/cinéma dont elle a fait l'objet). Et l'histoire de ce professeur de lettres classiques sur le point de prendre sa retraite (interprété par le toujours très bon Michael Redgrave) est parsemée de références à divers types de traductions (dont celle du titre, celle de Browning). De quoi nous occuper pour deux billets ImpEcr, je vous le dis. Zou !

Cette première série (chronologiquement dans le film, ça arrange mes affaires) a trait à la traduction scolaire, celle qu'on pratique au collège. À cet âge, en France en tout cas, on ne sait même pas qu'on fait de la traduction, puisqu'on fait de la version et du thème. Deux notions qui, bizarrement, disparaissent dès l'instant où l'on quitte l'univers scolaire ou universitaire : quand on est chez les grands, on "traduit vers ou (moins souvent) (normalement) depuis sa langue maternelle", on différencie langue source et langue cible, mais on ne fait plus de version ni de thème. Sans doute ces notions sont-elles jugées trop... "scolaires", justement, pour convenir à la traduction professionnelle, et l'exercice qu'elles désignent, trop littéral pour être qualifié de traduction. Le sous-titrage emploie le mot "thème", ici, à juste titre au vu du contexte (une classe de collégiens qui apprennent le grec ancien), même si l'anglais parle bien de "translation". Et on notera au passage que l'exercice de thème est coton, vu l'âge des hellénistes en herbe...



Un peu plus loin dans le film, le professeur presque-à-la-retraite donne un cours particulier à l'un de ses élèves, Taplow, pendant lequel il se montre plutôt impitoyable envers l'apprenti traducteur. Ainsi, quand Taplow (qui traduit à vue) propose...



... le personnage de Michael Redgrave corrige sèchement :



Bon, bon, n'insistons pas.

Mais l'élève Taplow, on sent bien que ce n'est pas trop son truc, le mot-à-mot. Alors à un moment donné, il s'emballe, fait des fioritures tout à fait hors de propos, et se fait rappeler à l'ordre.












Pan, would-be-traducteur de mes deux, prends-toi ça dans la poire. Pour de la Traduction avec un grand T, vous repasserez.

Oui, vous repasserez au prochain ImpÉcr, par exemple. Où l'on découvrira que dans la suite du film, il est question d'autres traductions, moins scolaires et plus passionnées.

À suivre...



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TL en ligne !


Des mois que votre blogueuse dévouée attendait ce moment : ça y est, TransLittérature est en ligne.

Les archives de la revue de l'ATLF (latéhèlèf ? bon, d'accord : l'Association des traducteurs littéraires de France) ont été soigneusement numérisées et sont désormais disponibles sur www.translitterature.fr. Et il faut bien dire que c'est un peu la classe à Dallas, les archives de TL numérisées. Pour la recherche dans les textes proprement dits, j'ai l'impression qu'il faut encore passer par Google ou assimilé. Mais on peut explorer les archives de TL par auteur, par mot-clé, numéro par numéro, ou encore faire une recherche dans les titres d'articles (case "recherche" qui semble donc limitée dans les faits aux titres, mots-clés, rubriques et auteurs).

L'occasion, au pif comme ça, de lire ou de relire une interview de l'auteur de doublage bien connue Sophie Désir (TL n° 28, hiver 2005), un journal de bord de traduction de documentaire par Valérie Julia (TL n° 27, été 2004), un texte d'Isabelle Audinot sur la question d'Internet et du droit d'auteur vue par le prisme du sous-titrage et du doublage (TL n° 35, hiver 2008), et puis de découvrir d'autres journaux de bord, d'autres rubriques récurrentes, des ivresses, des corps et des Stammtisch.

Bonne lecture ! Bonnes lectures, même, parce qu'on en a pour un moment. La classe à Dallas, j'vous dis.



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