Ils en parlent... (33)
Now we’re cooking!!



(Premier épisode et rappel du principe.)

C'est lamentable, je vous préviens. Pourtant, depuis plus de deux ans que cette série de billets existe, je lutte, je résiste, je me répète que "non, ce n'est pas possible, il ne faut pas céder à la facilité, c'est indigne, pis c'est même pas de la fiction." Tant pis, je craque. Voici donc un extrait ô combien cinématographique d'un ouvrage complètement idiot mais fort plaisant : How to Dress for Every Occasion by the Pope, un guide très complet qui dévoile tous les conseils vestimentaires de sa sainteté (sur le ton débonnaire tranquilou qu'on lui imagine volontiers). Après une description fort instructive des incontournables et des accessoires de la tenue papale, l'auteur prodigue de précieux conseils pour se comporter comme il faut en société, dans les dîners mondains ou encore au cinéma. C'est pas de la fiction, c'est de la science-fiction. Et en fait, ce que je préfère, je crois que c'est encore l'illustration.



GOING TO THE MOVIES OR A PLAY

"Excuse me, your Grace?" "Yes, Mario?" "I can’t see the movie – your hat’s in the way!!" If I had a few lire every time I heard that I would be redecorating the entire Vatican right now!! Does this mean, leave your hat at home? NO! Does this mean, take off your hat so the people behind you can see? Not necessarily. Does this mean, arrange for a private showing of the movie? Now we’re cooking!! Of course this isn’t always possible – it depends on what you do. Pope? Yes. Archbishop? Probably. Priest? You’re probably better talking to the archbishop to see what he can do! Nevertheless I’m going to go out on a limb and give private screenings my primo recommendo! But just because you’re not actually in a movie theater doesn’t mean you can sit around in sweats. Once again – I bet you can say it along with me – I’m talking about rings on your fingers, a big hat on your head and a robe and tunic on your main body. After all, a private screening is often full of important guests. This is another thing that’s good to talk about at fancy state dinners – “OK, who here wants to see Ocean’s Eleven? That’ll get the interest of royalty in a BIG WAY!!!

Do you see what I mean? Because it’s the theme of the whole book. If you look good people will treat you good. That’s the glory of my tips, Pope or no Pope: dress in your best hat, your best robe, plenty of good rings and yes, a good tunic too. And don’t forget the scepter stick! For dramatic gestures, it makes a big hit. “AND NOW … LET THE MOVIE BEGIN!”


pope tip American Beauty shouldn’t have won all those Oscars.



Daniel Handler (illustrations de Lisa Brown, sous le pseudonyme de Sarah "Pinkie" Bennett),
How to Dress for Every Occasion by the Pope
McSweeney's, 2005





Un lien indispensable : le site de Lisa Brown, laquelle a signé d'autres ouvrages fondamentaux tels que la très bonne série des "Baby..." (Baby Mix Me a Drink, Baby Do My Banking, Baby Fix my Car, Baby Plan my Wedding...) qui permettra aux parents déprimés d'exploiter au mieux leur teigne de nourrisson.


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Une brève


Pas le temps d'écrire grand-chose ces jours-ci, mais ooooh ! aaaah ! voilà un site qu'il me fait bien envie.



Je vais m'inscriver de ce pas, tiens. Le style Les Nuls plus la pub pour du luxe à côté de la plaque, j'adore.



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J'ai un aveu à vous faire : je ne connais rien au Japon. J'exagère à peine, mes bribes de savoir se limitent grosso modo à quelques Kurosawa (il y a eu une (courte) période où j'étais une groupie de Toshiro Mifune), à de vagues souvenirs de Candy chez les copains qui avaient la télé quand j'étais en maternelle et aux sushi semi-industriels du traiteur d'à côté des Galeries gourmandes Porte Maillot (et encore, pas dans cet ordre-là), autant vous dire que je ne m'en vante pas particulièrement dans les salons mondains que je fréquente sans relâche.

Fort heureusement, une bonne fée consœur veille à l'état de ma culture générale et me fournit généreusement des sujets passionnants pour briller en société ou sur ce blog.

Non, soyons sérieux cinq minutes (deux ? une ? allez, quoi, trente secondes). Ma consœur L'autre jour, donc, avait évoqué l'été dernier la thématique alléchante de la Journée de printemps organisée par ATLAS (les Assises de la traduction littéraire en Arles, mais la Journée de printemps a en l'occurrence lieu à Paris, vous me suivez ?) : "le traducteur à ses fourneaux". Et comme elle a de la suite dans les idées, elle m'a branchée pour Noël sur le petit bouquin vers la présentation duquel elle avait planqué un lien en bas de son billet : L'astringent, de Ryoko Sekiguchi (publié chez Argol en 2012).



(Quatrième de couverture :)


Qu’est-ce l’astringent ? En France, le mot reste largement méconnu. Au Japon, il connaît une amplitude surprenante. On parlera ainsi d’un "homme astringent" ou de "couleurs astringentes" pour évoquer le bon goût, un certain raffinement. Comment expliquer une telle variété de l’univers astringent ?

Pour le découvrir, l’auteur nous convie à un parcours éclairé entre l’Orient et l’Occident qui, du haïku à l’artisanat de l’astringent de kaki, nous introduit à l’étonnante richesse d’un "goût", tant esthétique que gustatif.

Écrivain et traductrice, Ryoko Sekiguchi écrit en japonais et en français. Fille d'une cuisinière, elle partage la passion des fourneaux autant que celle des livres de cuisine.

Parmi ses ouvrages : Ce n'est pas un hasard. Chronique japonaise (P.O.L., 2011).


Je ne sais pas vous, mais personnellement c'est "l'homme astringent" de ce petit résumé qui m'a intriguée. Faisant fi du principe de bon sens (mais so dépassé) qui veut généralement qu'on commence à lire un livre par sa première page, j'ai feuilleté le petit bouquin pour y chercher cet "homme astringent" et je l'ai trouvé p. 15 :


Un "homme astringent" [pour les Japonais], c'est un homme distingué voire un peu dandy, mais d'une grande discrétion ; bref, tout le contraire du bling-bling. Autrement dit, un homme qui ne fait pas preuve d'assurance excessive en matière de bon goût, tant dans son apparence que dans sa personnalité.


L' "homme astringent" au Japon, c'est donc un peu "less is more" sans Rolex, fort bien.

Ce qui est étonnant, bien sûr, c'est que si l'on se réfère à un dico français, le seul "homme astringent" que l'on trouve ne semble pas avoir du tout le même sens : le dico du CNRTL, par exemple, indique qu' "astringence", outre son sens médical, a le sens littéraire de "resserrement". Et de citer Giraudoux : "Au seul nom de Salammbô, cette astringence, hélas constitutive, des pharynx de nos choristes, se relâche, et nous donne des voix un peu discordes mais éclatantes. (Ondine)" Le même dico du CNRTL évoque bien un homme astringent à la fin de l'entrée "astringent", justement, mais laisse son sens en suspens (on peut toutefois déduire des définitions et équivalences qui précèdent qu'il désigne quelque chose comme un homme "acide", "amer", qualificatifs que l'on accole plus volontiers à une personne en français, même s'ils n'ont bien sûr pas du tout le même sens qu' "astringent" dans leur acception première).


ASTRINGENT, ENTE, adj.
MÉD. [En parlant de médicaments] Qui a la propriété de resserrer les tissus :

1. C'est dommage que l'eau soit si salée.
On eût dit en effet de l'eau de mer, ou plutôt quelque chose d'astringent comme une forte solution d'alun.
FROMENTIN, Un Été dans le Sahara, 1857, p. 228.

SYNT. Remède astringent; drogue, herbe, plante, potion, poudre, tisane astringente.
P. anal. :

2. « Moi pour travailler, c'est Tourguéneff qui parle, il me faut l'hiver, une gelée comme nous en avons en Russie, un froid astringent, avec des arbres chargés de cristaux. »
E. et J. DE GONCOURT, Journal, 1876, p. 1133.

P. ext. [En parlant de substances, de plantes, de leur odeur, de leur goût] Amer :

3. Apprendre par le sens du goût que le sel marin a, comme on dit, une saveur franche et que le sulfate de fer a une saveur astringente, c'est apprendre que ces deux sels sont susceptibles d'affecter, chacun à sa manière, l'organe du goût, mais ce n'est rien apprendre quant à la nature du sel marin ou du sulfate de fer.
COURNOT, Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851, p. 144.

Au fig. :

4. Quand j'ai passé la frontière, je remplace la défiance par la cordialité humaine. Il y a donc bien ici, dans notre atmosphère morale, quelque chose d'astringent et d'agressif qui contracte les natures un peu impressionnables. Ce quelque chose c'est le soupçon ironique, la malignité envieuse et dénigrante, la parole perfide, la mauvaise joie de faire de la peine à autrui, ...
AMIEL, Journal intime, 1866, p. 254.

5. Un peu d'amertume dans les talents sur l'âge est quelque chose d'astringent et qui donne du ton. Chateaubriand en a de reste. Lamartine en manque tout à fait : il va à la fadeur.
SAINTE-BEUVE, Mes poisons, 1869, p. 24.

Néol., inus. [En parlant d'une pers.] :

6. Dans Bonsoir d'avant-hier... on le félicitait [Béraud] d'avoir réussi ce tour de force d'occuper dignement la place tenue jusque-là par l'astringent Léautaud-Boissard, Astringent? J'avoue que je ne comprends pas l'application de ce mot.
P. LÉAUTAUD, Journal littér., 4, 1922-24, p. 103.


Bref, le Japonais astringent n'est pas le Français astringent (si tant est qu'il existe vraiment), première découverte.

Passé ce constat choc, j'ai mis fin à ma consultation anarchique du bouquin et en ai entamé la lecture à la première page, na d'abord. En bonne linguiste, Ryoko Sekiguchi détaille donc toute la richesse des acceptions du mot "astringent" en japonais ("shibui" pour l'adjectif, "shibumi" pour le substantif, plus un certain nombre de dérivés) selon son dictionnaire unilingue : un goût astringent paralyse la langue, une voix astringente n'est pas lisse, une personne astringente est avare, ou alors d'une beauté discrète (voilà notre homme astringent de tout à l'heure), ou encore renfrognée, et quant à l'objet astringent, il ne fonctionne pas. Du côté des dérivés, "teshibui" signifie "redoutable", "shibukuchi" désigne une plainte ou une médisance et "shiburu" est un verbe qui veut dire à la fois "ne pas fonctionner comme il faut", "hésiter, "être paralysé". De quoi être un peu perdu, non ? Mais non, l'auteur détaille tout cela simplement, d'une façon très accessible aux ignares dans mon genre pour qui le quotidien japonais est décidément un monde très éloigné. Elle nous explique notamment en long en large et en travers l'origine de l'esthétique shibugonomi (qui "[fuit] le clinquant pour privilégier la discrétion et la distinction"), avant de passer au coeur de la question, au fruit emblématique qui "incarne par excellence le goût astringent" : le kaki.



(Planche de la Revue horticole, 42e année, 1870, consultable par ici.)

Et c'est là que la double casquette de Ryoko Sekiguchi – traduction et gastronomie – devient vraiment intéressante, car elle a là encore une façon aussi précise que simple de décrire pour la lectrice toujours ignare la richesse des variétés de kakis qui existent (et leur utilisation, qui ne se limite d’ailleurs pas aux fourneaux). Cela lui permet d'embrayer l'air de rien sur un chapitre consacré à la place de l'astringence dans l'art culinaire au Japon (mais ailleurs aussi) et de nous raconter avec une force d’évocation surprenante comment ce goût remplit une fonction de "virgule" en cours de repas, en rafraîchissant le palais et en permettant aux saveurs à suivre de "réapparaître avec plus de force, dans leur fraîcheur de 'première fois'".

Pour les aventuriers du goût, l'ouvrage se termine par quelques recettes à base de kakis.

En un mot, ce mince petit livre est un voyage qui m'a personnellement ravie. Dense, plein d'informations passionnantes, jamais pédant, il raconte un goût par les mots, en déroule le fil avec finesse et clarté pour emmener sa lectrice ignare vers des horizons inconnus où ladite lectrice ignare ne se sent jamais perdue, simplement... transportée.

Merci encore, L'autre jour. Tout le monde devrait lire cette petite merveille, vraiment.



En bonus, on peut écouter Ryoko Sekiguchi sur France Culture dans l'émission "On ne parle pas la bouche pleine !" (août 2012).



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Yes Minister
(Non, non, rien n'a changé)



Ah, ce bonheur indicible de découvrir une série britannique vieille de trente ans dont on ignorait complètement l'existence...


video

Il semble effectivement qu'elle soit passablement culte, puisqu'il paraît que "in a 2004 documentary, Armando Iannucci compared Yes Minister to George Orwell's Nineteen Eighty-Four in how it has influenced the public's view of the state." (ouh !). Bonne découverte, quoique tardive, en somme.

Et malgré ses trente ans bien tapés, elle paraît d'ailleurs d'une actualité... démoralisante, non ?




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Le chanteur sous-titré


Ô, lecteur chéri. Toi qui es le glamour incarné, sans doute as-tu commencé l'année dans une foule en délire qui se remettait tout juste du compte à rebours d'avant minuit, ou peut-être au bout du monde, face à une plage de rêve, ton neuvième mojito à la main, ou encore dans un fauteuil douillet, à refaire le monde entre potes, voire, devant une traduction urgente en te maudissant d'avoir bêtement répondu au téléphone à 17 heures. Ta blogueuse dévouée, pour sa part, doit t'avouer qu'elle déteste les soirées de Nouvel An et qu'après avoir brillamment réussi un crumble aux crevettes, une dorade coco-citron vert et une mousse au chocolat agrémentée de confiture de lait et de spéculoos, elle s'est affalée sur le canapé de The Man, épuisée par ces inhabituels efforts culinaires, pour se brancher vers 23h55 sur la Chaîne Kulturelle qui la faisait vivre il y a encore quelques mois. Ladite chaîne diffusait un documentaire pas mal intitulé Il est minuit, Paris s'éveille. Rien d'exceptionnel, me direz-vous, et du reste, j'envisageais mollement de zapper quand l'apparition de la moustache de Jean Ferrat m'a décidée à rester pour voir la suite (comment lui résister, je vous le demande ?).



Bref. C'est dans ce documentaire que j'ai découvert qu'il existait un chanteur qui s'autoproclamait "sous-titré". Ledit chanteur, c'est lui : Boby Lapointe, pas spécialement ma came, mais dont les chansons m'ont toujours paru gentiment souriantes avec leurs calembours juste assez stupides pour me mettre de bonne humeur.



Cette histoire de sous-titres n'est pas si tirée par les cheveux que ça, contrairement à ce qu'on pourrait penser connaissant le bonhomme, et vient bien du cinéma, comme il se doit. Ce site, qui reproduit la biographie du chanteur rédigée par Raoul Bellaïche pour le "CD Story" paru chez Universal en 2000 raconte l'anecdote de A à Z (on retrouve les propos de Truffaut dans diverses sources, par ailleurs, j'ignore d'où ils sont extraits à l'origine) :


Ouvert par Léon Tcherniak en 1955, Le Cheval d'or est animé par Jean-Pierre Suc (du duo Suc et Serre). C'est dans ce cabaret fréquenté par les méridionaux de Paris que François Truffaut, spectateur parmi d'autres (Pierre Étaix, Jacques Audiberti) découvre [Boby Lapointe]. À son répertoire, il y a notamment Bobo Léon, chanson inspirée par le maître des lieux, Marcelle et surtout Framboise dont un passage met en joie l'assistance :

« Pour sûr qu'elle était d'Antibes !
C'est plus près qu'les Caraïbes (...)
Et malgré ses yeux de braise
Ça n'me mettait pas à l'aise
De la savoir Antibaise...
Moi qui serais plutôt pour... »


Le réalisateur des 400 coups lui propose le rôle du pianiste dans le prochain film qu'il tourne avec Charles Aznavour. Boby fait une apparition remarquée dans Tirez sur le pianiste lorsqu'il chante Framboise, accompagné au piano par Aznavour lui-même — en réalité, c’est Marc Hemmeler qui en joue. « On ne pratiquait guère le play-back à cette époque, rappelle Truffaut, et, du reste, je crois bien que Boby n'avait pas encore enregistré de disque. Il joua et chanta donc "en direct", comme il le faisait chaque soir au Cheval d'Or, solidement planté sur ses jambes, inclinant le torse en mesure, la tête ballottant de gauche et de droite au rythme de la musique, le visage restant complètement sérieux avec une sorte de tristesse acharnée dans le regard. » Visiblement désarçonné, Pierre Braunberger, le producteur, n'apprécie pas trop cette scène : « On ne comprend pas les paroles, il faut couper la chanson. Votre chanteur doit apprendre à articuler ou alors il faut le sous-titrer ! »

« Je pris cette observation au pied de la lettre, raconte Truffaut, et je fis faire un sous-titrage, chaque vers de la chanson apparaissant au bas de l'image, syllabe par syllabe, dans un synchronisme parfait. Le résultat était excellent, l'effet comique décuplé. »


Je vous laisse juge, pour l'effet comique décuplé, mais la scène de ce film bien connu est assez conforme à la description de Truffaut.



Ils ont un petit air de karaoké anachronique plutôt pittoresque, ces sous-titres et il n'est pas certain qu'ils remplissent vraiment la fonction souhaitée par le producteur du film : les phrases apparaissent de façon hachée, sans doute pour ne pas gâcher par un affichage anticipé l'effet de "chute" des bons mots du chanteur, mais la fin des vers ne reste du coup que très fugacement à l'écran, ce qui n'est pas idéal pour la lecture.

Tirez sur le pianiste sort en 1960. L'année suivante, le label de Boby Lapointe surfe résolument sur cette exposition cinématographique inespérée et intitule l'album du chanteur comme suit :



("Les sous-titres sont à l'intérieur", mazette !)

Le fait de se revendiquer comme un "chanteur sous-titré" (sous-entendu au départ un "chanteur qui a besoin de sous-titres pour être compris") ne me paraît pas être la meilleure idée dans l'histoire du marketing, mais il semble que Boby Lapointe ait ensuite donné une série de concerts en conservant ce "sous-titre" (ben oui) sur ses affiches. Difficile de trouver sur Internet des documents de l'époque, apparemment (ou alors je fatigue), alors si tu tombes un jour sur l'une desdites affiches ou sur un exemplaire d'époque de l'album ci-dessus portant la mention "le chanteur sous-titré", sache, lecteur-chineur de ce blog, que la chose m'intéresse. Qu'on se le dise.




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ImpÉcr #16
Rendez-vous avec la peur


En 2013, les sous-titres continuent à parler de traduction, eh oui, il faut s'y faire. Mais après les longues séries un peu indigestes des trois derniers mois, reprenons les ImpÉcr avec un billet un chouia plus court et sobre histoire de faire léger après les fêtes, shall we?

Ces deux captures d'écran sortent du très bon Rendez-vous avec la peur du tout aussi bon Jacques Tourneur (1957, titre VO : Night of the Demon ou Curse of the Demon, selon le côté de l'Atlantique où l'on se place et le métrage que l'on veut voir). Et croyez-le ou non, il y est question d'un grimoire.

(Cliquez sur les images pour voir Dana Andrews en grand format.)







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Il y a quelques mois, par la magie de La Ctualité, on a découvert comme ça, pof un beau matin qu'en plus du Mont Rushmore, il existait aussi une falaise fiscale aux États-Unis.

Oui bon, c'était un peu au milieu de l'élection présidentielle américaine, les médias n'avaient pas vraiment le temps de se pencher sur ce que pouvait être, en réalité, cet étrange relief métaphorique, alors zou, ils ont pour la plupart traduit ça à l'oreille : fiscal cliff = falaise fiscale. Parce qu'après tout, l'anglais, c'est juste définitivement facile et que les risques de calques abusifs sont minimes, c'est bien connu.


"Falaise fiscale" : petit medley de novembre 2012.


Votre blogueuse dévouée a rouspété et bougonné dans son coin, a noté une vague idée de billet, n'a pas eu le temps de le rédiger et a oublié tout ça.

Mais qu'apprends-je au retour des vacances ? Après un long intermède consacré à l'UMP et à sa réjouissante CONARE, puis un bon paquet d'articles passionnants sur la marque de marrons glacés préférée des Français et la hausse du prix des guirlandes à franges, voilà que la fiscal cliff revient sur le devant de la scène. Et c'est magique, parce que la falaise fiscale, elle, a disparu. Enfin presque, j'exagère un chouia. Disons qu'elle est sérieusement mise en ballottage par un mur et un précipice budgétaires qui n'étaient auparavant que de timides concurrents, des outsiders apparemment sans avenir. Et même qu'il y a un gouffre tout aussi budgétaire qui se profile pas loin derrière ces deux-là.

En quelques semaines, donc, les médias français

- ont abandonné la traduction-bête-et-méchante-calquée-sans-réfléchir, puisque "fiscal" en anglais a un sens plus large que "fiscal" en français, rappelons-le :

- se sont interrogés sur la métaphore : "falaise", c'est bien joli, mais d'où la considère-t-on, cette falaise, d'en bas ou d'en haut ? Faut-il la voir comme une paroi infranchissable qui se dresse devant nous (option "mur") ou comme une crevasse dans laquelle on va se vautrer lamentablement (option "précipice") ? Tout est question de point de vue, of course, et on voit que la question se posait déjà dans les titres de novembre : on parle de partir "à l'assaut de la falaise fiscale" et de la "surmonter", comme si on voulait tenter de la gravir, tandis que "pris de vertige" et "précipice idéologique" renvoient plutôt à une chute annoncée.

Un rapide coup d’œil à quelques caricatures parues outre-Atlantique à l'automne leur aurait assez rapidement donné la réponse, soit dit en passant : il s'agit manifestement d'un mouvement descendant et non d'une partie d'escalade.



Et du côté des sources officielles françaises, que disait-on ? Pas grand-chose, mais du coup, pas que des conneries. Fabius parlait de "falaise budgétaire" (tiens, nouvelle variante) dans un entretien sur BFM TV début novembre et le portail du ministère de l'Économie évoquait pour sa part une "contraction budgétaire brutale" dès le mois d'août, dans un louable quoique laborieux effort de pédagogie. Mais c'est à peu près tout, il faut l'avouer, sur les sites en .gouv.fr., si l'on excepte une "falaise fiscale" qui traîne sur quelques sites du ministère de la Défense dans un article écrit par une chercheuse.

Et côté Union européenne, tiens : pas de "falaise fiscale", semble-t-il. Le Conseil dégainait lui aussi la "falaise budgétaire" au printemps dernier dans une lettre au sujet du G20, et le terme était repris en novembre par le Parlement. Peu d'occurrences, de toute façon, et une fiche IATE (Interactive Terminology for Europe, si si) créée tardivement avec un degré de fiabilité présenté prudemment comme "minimal" sur la base d'un article des Échos :



Ce qui permet de constater au demeurant que même au sein d'un même média, les choix sont hésitants : lesechos.fr employait "falaise budgétaire" au printemps 2012, on le voit ci-dessus, mais "précipice budgétaire" le 12 septembre et le 17 octobre, avant d'être gagné par la folie de la "falaise fiscale" le 26 octobre (effet de mode ?) et d'opter pour un mixte des deux avec la "falaise budgétaire" récurrente du mois de décembre.

Reste mes chouchous de Termium et leur fiche (créée ? mise à jour ? en novembre) qui récapitule ce qui peut et ne peut pas se dire en la matière :



Encore faudrait-il savoir que "avoid" veut dire "éviter", cela va de soi. Et encore faudrait-il aussi que les journalistes français consultent Termium, ce dont je doute fortement. Mais voilà la conclusion à retenir, alors répétons-la : "Similitude de forme n'implique pas similitude de sens", boudiou de boudiou. On lira aussi avec profit l'article consacré à la traduction de "fiscal year" sur le site des comptables professionnels agréés du Québec, au passage.

Bref, gouffre, précipice, falaise, whatever : bien que le thème ne soit vraiment pas réjouissant, il est intéressant de voir comment a évolué en quelques mois cette traduction d'un terme exotique et d'actualité. Et avouons-le : c'est toujours casse-gueule et casse-pied, la traduction d'un terme exotique et d'actualité, parce qu'on le cerne moyennement bien au premier abord et parce que son sens, son acception, sa symbolique, son implicite, peuvent être amenés à changer, alors ne soyons pas trop-trop sévères.

Reste à voir ce que retiendra l'Histoire (oui, celle avec une majuscule) pour désigner cette crise fiscale budgétaire qui nous aura valu de subtiles variations sémantiques autour des fossés, crevasses et autres abîmes. Tous les espoirs sont permis, même au fond du gouffre.


Ma lecture du moment porte donc un titre fort à propos, n'est-il pas ?



Ajout du 6 janvier : Babeliane, qui a publié un billet sur le fiscal cliff sans doute une milliseconde avant ou après la mise en ligne de celui-ci (les grands esprits, indéniablement), signale ce Tweet fort intéressant de René Meertens (oui, lui-même) sur le sujet :



Merci, Babeliane !




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Sweet dulce


Je le savais depuis des années, mais je n'y croyais pas. Ça paraissait beaucoup trop simple, limite suspect, un peu comme ces mails d'arnaque qui s'empilent dans ma boîte de réception, du genre "gagnez 3 000 euros par mois sans effort". Louche, en somme.

Des années donc que je connaissais la confiture de lait (appelée "doulssé dé létché" sans aucun complexe d'accent par The Man et moi-même), qui faisait régulièrement notre bonheur au resto argentin de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, au resto chilien de la porte de Pantin, dans les bagages de Copine C.-G. quand elle revenait de Buenos Aires pour les vacances et en pot chez diverses marques de bonnes choses finalement assez faciles à trouver en France.

Et des années aussi que je connaissais le mode de fabrication de la chose (version express), puisqu'il figure dans ce pilier de ma bibliothèque qu'est La cuisine de Julie : 220 recettes pour mon Jules et mes copines (Julie Andrieu, Albin Michel, 1999) (une fois dépassé le léger mouvement de recul face à ce titre débile, c'est un super bouquin) (si si) et dans 9 blogs de cuisine sur 10 environ (statistique INSEE).

Donc je le savais depuis longtemps, mais je n'y croyais pas. Trop facile pour être vrai. Et puis, n'écoutant que mon courage, j'ai essayé et oui, je suis en mesure de le confirmer, c'est d'une simplicité incroyable, invraisemblable, renversante si l'on considère le peu d'efforts à fournir et le résultat obtenu : tu mets une boîte de lait concentré sucré (entière et fermée, hein, la boîte) dans une casserole, tu recouvres d'eau, tu poses un couvercle, tu fais cuire à feu doux pendant deux heures (45 minutes si tu as une cocotte-minute), tu laisses refroidir en trépignant un peu et pouf, tu ouvres, tu remues et le miracle opère, tu as ton pot de confiture de lait sucrailleuse à souhait, souple sur la cuiller, onctueuse comme c'est pas permis.



Tout ça pour dire que mon 1er janvier a commencé par une double tartine de dulce de leche fait maison et que je vous souhaite sincèrement que l'année 2013 soit à son image : divinement simple et simplement divine.





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