Le jeudi, c'est citation (il paraît) #14



Sur une idée originale de Chiffonnette.

- On va prendre la 20 et récupérer la 45 South jusqu'à Corsicana. Ensuite, on bifurquera sur la 287, c'est direct jusqu'au ranch. Je pense qu'on y sera d'ici deux heures... Normalement, dès qu'on quittera la Metroplex, il ne devrait plus y avoir de trafic.

- De trafic ?

- D'embouteillages, si tu préfères.

Jacky préfère. Bien qu'il n'ait rien contre les anglicismes, ce mot-là dans la bouche d'Alice lui écorche l'oreille. Elle aurait pu dire OK, super, yes, hello, mais pas trafic. Trafic, c'est comme de la voir assise dans un fast-food en train de dévorer un double cheese-burger. Et la casquette qu'elle porte lui fait le même effet.

(...)

Alice est passée dans le camp de ceux qui portent des casquettes et disent trafic, cela veut dire beaucoup. Cela signifie qu'elle pourrait voir des matchs de base-ball chaque week-end, et ne plus aller au cinéma sans son cornet de pop-corn. Cela veut dire qu'elle serait capable d'accepter que sa fille devienne pom-pom girl, et que son fils fasse du rodéo. Jacky n'a pas le recul nécessaire pour se formuler les choses en ces termes, mais il possède un instinct suffisant pour saisir qu'entre sa femme et lui, il y a désormais plus qu'une boîte de vitesses.



Émilie Frèche, Le film de Jacky Cukier,
Anne Carrière éditions, 2006


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Tics, manies et autres névroses (ép. 8)




Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l'entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de "déformations professionnelles" pour minimiser la chose, mais let's face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.


Il est des mots qu'il vaudrait mieux ne jamais prononcer devant un traducteur à moins d'être sûr, sûr, sûr qu'on les emploie à bon escient. Celui que je me propose d'étudier aujourd'hui est un peu un mot-compte-double en l'occurrence, car - parlons sans ambages - il touche le traducteur dans sa chair (ouille). Or elle est tendre et vulnérable, la chair du traducteur, qu'on se le dise, si bien qu'à force, son propriétaire est tout meurtri, ce qui n'est pas très agréable et n'encourage pas sa jovialité naturelle.

N'attendons plus, nommons ce symptôme épouvantable qui a la particularité de toucher très largement le commun des mortels, mais de ne faire souffrir que le traducteur : la bilingogalvaudamanie.

...

Comment ? Qu'ouïs-je ? Ce mot n'existe pas est illisible ? Décomposons-le dans un esprit pédagogique, voulez-vous, ça ira mieux : bilingo - galvauda - manie. Voilà, on y est. Cette manie infâme qu'ont la majorité des gens de galvauder le concept de bilinguisme.

Vous avez remarqué ? En France, il n'y a que sur les CV de traducteurs qu'on ne trouve pratiquement jamais le mot "bilingue" dans les compétences linguistiques. Sauf bien sûr quand ils le sont pour de vrai, bilingues, c'est-à-dire lorsqu'ils appartiennent à cette rare engeance qui a par exemple grandi dans une double culture linguistique et est réellement à même de manier deux langues (maternelles) avec exactement la même aisance, la même précision extrême, le même degré d'intuition, la même connaissance intime des registres de langue, la même maîtrise des références culturelles implicites ou explicites, la même capacité de repérer ce qui est idiomatique et ce qui ne l'est pas, j'en passe et des meilleurs. "Rare", on a dit, très, très rare. Généralement, un traducteur à langue maternelle unique sait ce que signifie vraiment le mot "bilingue" et l'évite comme la peste.

Par contre, ce que remarque le traducteur (meurtri), c'est qu'on trouve à la pelle des CV d'étudiants de Sciences-Po, d'hôtesses d'accueil, de secrétaires, de cadres supérieurs, de juristes et tout et tout qui portent la mention "bilingue" ("bilingue anglais", généralement). Et si, dans le lot, il est statistiquement certain que l'on trouve quelques vrais bilingues (fort heureusement, le bilinguisme ne prédestine pas à devenir traducteur), le traducteur ne peut s'empêcher d'avoir de sérieux doutes sur les, disons, 99 % qui restent.

Ces doutes qui le tenaillent, cet agacement qu'il ressent à chaque fois que le mot "bilingue" est employé de façon fautive, cette banalisation d'un phénomène rare, sont à l'origine d'une pathologie méconnue : l'ulcère bilingogalvaudamaniaque, qui se développe par étapes, au fil de la carrière du traducteur.


Apparition


Prenons un exemple, toujours dans un esprit pédagogique : en 2002, R. est un charmant étudiant du conservatoire qui donne des cours de clavecin à votre blogueuse dévouée (alors qu'elle effectue elle-même son DESS de traduction). Nous convenons d'échanger des services linguistiques contre des cours de musique et la révision de son CV en anglais fait partie du deal. À la rubrique "langues", il a écrit "English: bilingual". Manifestement, malgré ce "bilinguisme", ça ne le choque pas d'être obligé de faire réviser son CV en anglais par une personne qui n'est même pas de langue maternelle anglaise (hmm, OK, ça n'a pas l'air non plus de choquer votre blogueuse dévouée de réviser un CV en anglais, vous me direz, mais elle a averti l'intéressé des limites de l'exercice). R. a beau être vraiment, vraiment charmant, l'apprentie-traductrice se sent quand même obligée de lui en faire la remarque. En réponse, il prend un air embêté totalement craquant avant de répondre adorablement que tous ses camarades de promo inscrivent "bilingue" sur leur CV et qu'il craint donc d'être pénalisé dans ses candidatures pour intégrer une école de musique à l'étranger. Que répondre à cela ?

Rien. La traductrice en formation esquisse un sourire niais (non, vraiment, R. me plaisait beaucoup, j'avoue) et c'est ainsi, sournoisement, qu'apparaît son ulcère bilingogalvaudamaniaque, avant même qu'elle n'ait commencé à exercer professionnellement.


Entérinement institutionnel


Ça ne s'arrête pas là. Elle se rend vite compte que tout le monde s'y met et que le complot touche le plus haut sommet de l'État, à tel point que quelques années plus tard, elle est à peine surprise quand elle découvre la déclaration suivante du ministre de l'Éducation nationale de l'époque :


"Xavier, we have a problem."


Entendre quelqu'un dire "je veux des écoliers bilingues", du point de vue de la pauvre traductrice patraque qui sent son ulcère se développer, lentement mais sûrement, c'est à peu près aussi crédible que "je veux des écoliers ambidextres", en gros : c'est ridicule. Et impossible (mais bon, chez les politiques, hein, on n'est plus à une énormité près). Bref, la traductrice se tord un peu plus de douleur en froissant rageusement le Figaro (geste très sain, au demeurant, qu'elle pratique aussi en d'autres occasions moins tragiques).


La bilingogalvaudamanie au quotidien


Et puis, s'il lui fallait encore une preuve de la propagation active de la bilingogalvaudamanie, la traductrice est confrontée plus directement encore à ses symptômes lorsqu'elle est invitée à se présenter et à parler de son travail. Généralement, l'interlocuteur lambda mettra en moyenne 2,8 secondes à lui poser LA question redoutée (moyenne établie sur la base d'une étude rigoureuse menée comme d'habitude par moi-même sur moi-même) : "T'es traductrice ? Mais c'est génial, alors, t'es bilingue ! Nan, attends, trilingue !!!"



Évidemment, votre blogueuse dévouée pourrait voir le bon côté des choses, trouver cette remarque flatteuse, y voir un signe d'admiration de la part de la personne qui se trouve en face d'elle. Si si, l'illusion pourrait tenir quelques secondes, avant que ladite personne enchaîne sur quelque chose du style : "Moi aussi chuis bilingue depuis que j'ai passé un mois en Allemagne il y a neuf ans".

Mais c'est compter sans ce fucking ulcère bilingogalvaudamaniaque qui se réveille sévèrement dans ces moments-là et lui donne simplement envie de hurler que non, elle n'est pas bilingue, encore moins trilingue, et que si son interlocuteur avait ouvert UNE fois dans sa vie le Robert à la page "bilingue", il aurait pu y lire "qui parle, possède parfaitement deux langues" et que bordel, les mots ont un sens, "parfaitement", c'est "parfaitement", scrogneugneu.

Bien sûr, tout traducteur étant un animal social, votre blogueuse dévouée évite (normalement) d'invectiver de la sorte toutes les personnes dont elle fait la connaissance et se contente habituellement de prendre un air légèrement fatigué et de répondre vaguement : "Hmm, non, pas vraiment, c'est un peu plus compliqué..." Dans la plupart des cas, cette réplique mettra fin à la conversation et c'est là que se joue le drame - oui, le drame - de la traductrice atteinte d'ulcère bilingogalvaudamaniaque, car son interlocuteur en retirera l'impression qu'elle est totalement incompétente (ou, pour céder à la facilité et à l'actualité : "T'es traductrice et t'es pas bilingue ? Nan mais allô, quoi !"). Bien sûr, quelques êtres rares souhaiteront en savoir plus, sauront décrypter cette lassitude ulcérée qui ne demande qu'à être apaisée et auront appris quelque chose à la fin de l'échange. Mais le plus souvent, la discussion s'orientera sur autre chose. Et l'ulcère de la traductrice outragée, de la traductrice brisée, de la traductrice martyrisée, mais de la traductrice libérée continuera sa progression inexorable, à force de frustration lasse.


Alors, que faire ?

Malheureusement, pas grand-chose.

S'il est sans doute possible de sensibiliser au cas par cas Tata Suzette, Cousine Christine ou Copine Profane à cette épineuse question, il est inutile de se faire des illusions : l'étudiant de Sciences-Po, l'hôtesse d'accueil, la secrétaire, le cadre supérieur et le juriste sans oublier le charmant claveciniste continueront d'inscrire "parfaitement bilingue" sur leur CV. Tout simplement parce que s'ils ne le font pas, leur candidature passera après celle des autres.

Du côté du traducteur meurtri, un long travail d'acceptation est nécessaire (la pratique de la méditation et l'acupuncture peuvent apporter une aide non négligeable dans ce processus difficile). Car oui, le traducteur doit accepter en l'occurrence qu'il existe plusieurs acceptions de la notion de bilinguisme et qu'elles peuvent coexister dans ce bas monde s'il y met un peu du sien. Il suffit en somme de réserver l'acception stricte au monde des linguistes et d'utiliser l'autre, complètement floue et galvaudée, dans tous les autres cas. Fastoche, non ?

Fastoche, mais source potentielle de dédoublement de la personnalité, dirons-nous quand même (quel dilemme pour le traducteur qui envisage un beau jour de changer de métier, hein ?), ce qui nous fournira peut-être la matière d'un prochain billet, héhé.

NB : ce que j'écris ici reflète typiquement ma mauvaise foi un point de vue de Française : en Belgique, au Canada, en Suisse, au... oui, allez, au Luxembourg, le bilinguisme français-autre-chose est certainement une réalité complètement différente (encore qu'au Luxembourg, je me rends compte que le trilinguisme supposé des Luxembourgeois n'est pas aussi systématique que je le pensais initialement, même s'il est indéniable qu'ils passent d'une langue à une autre avec une aisance impressionnante). En France, il me semble que le bilinguisme familial, par exemple, concerne a priori surtout des langues qui sont peu valorisées dans la recherche d'emploi (pour rester dans le sujet du CV) : langues régionales, dont on fait rarement état sur un CV hors emplois locaux nécessitant effectivement la maîtrise desdites langues, et langues d'immigration qui sont rarement mises en avant (en France, l'arabe et le portugais arrivent en tête, si l'on en croit cet article), voire carrément omises (The Man a beau avoir appris parallèlement le français et le wolof dans son enfance, il ne lui viendrait pas à l'idée de faire figurer le wolof sur son CV pour trouver un emploi dans la logistique). En batifolant sur Gougueule, je suis par ailleurs retombée sur ce billet qu'avait écrit en 2009 l'auteur du très chouette blog Transtextuel et qui m'était sorti de l'esprit (malgré mon commentaire enthousiaste à l'époque). À (re)lire !



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ImpÉcr #18
Amadeus


Dans la série des sous-titres qui parlent de traduction, un tout petit ImpÉcr, ce mois-ci (Amadeus, Milos Forman, 1984), montrant Mozart-Tom Hulce à deux doigts de crever, se posant pourtant des questions de traduction pour son requiem. Un tout petit ImpÉcr, donc, mais qui reflète tout à fait l'état dans lequel se trouve votre traductrice-blogueuse dévouée ces jours-ci.


« Sur son lit de mort canapé d'enrhumée,
Les Piles se demandait encore comment traduire "confined establishments"
dans son règlement zoosanitaire
dont la date de rendu se rapprochait inexorablement. »



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La chaîne, le pape et l'interprète


Je ne sais pas où vous étiez mercredi soir à l'heure où - nous dit-on - 1,2 milliards de fidèles de par le monde attendaient de connaître l'identité de leur nouveau pape. Pour ma part, j'étais déjà passablement assommée par un genre de gros rhume persistant et donc affalée sur mon canapé où j'écoutais d'une oreille distraite les commentateurs de France 2 faire du remplissage comme tout le monde en attendant l'annonce du nom de l'heureux élu. Je vous la fais courte : on a eu le nom, le nouveau pape est apparu et après quelques mots en italien, il a récité un Notre Père et un Je vous salue Marie avec la foule amassée sur la place.

Ses propos étaient accompagnés d'une voix d'interprète. Et j'avoue, j'ai guetté le démarrage du Notre Père avec une curiosité vaguement sadique (la traductrice enrhumée s'aigrit facilement), me demandant si l'interprète allait proposer une traduction à sa sauce de la prière ou en reprendre les termes habituellement utilisés en français. Mais pas de problème, l'interprète de France 2 connaissait manifestement ses classiques et mis à part (de mémoire, je ne suis pas allée réécouter ses propos) un tout petit cafouillage final sur "le Père, le Fils et le Saint-Esprit", sa prestation tenait la route. Le chapitre pape était refermé, de mon point de vue.

C'est pourquoi j'ai découvert avec intérêt l'émission de cette semaine d'Arrêt sur Images qui revenait sur cette soirée. Une citation de l'émission figure toujours en accroche dans sa présentation sur le site, et cette fois-ci, elle avait de quoi attiser ma curiosité : « "En traduisant mal le Notre Père, TF1 a perdu sur les deux tableaux" - Médias et Vatican : le choc des logiques ». Je ne pensais pas aller revoir les images de l'annonce du nom du pape telles qu'elles ont été montrées sur TF1 - comme quoi, il ne faut jamais jurer de rien - mais il s'avère que l'interprète qui exerçait sur TF1 ce soir-là était moins au point que sa consœur du service public. Voyez plutôt (après la pub - désolée - le passage en question commence vers 3 min 12 secondes, avec le début du Notre Père) :



On pourrait faire la liste des erreurs dans la version donnée par l'interprète de TF1 : disons en résumé qu'il n'y a pas grand-chose de juste dans le lot (voir cette page de Wikipédia pour le détail du texte, sachant que la version la plus couramment récitée par les catholiques français d'aujourd'hui est celle qui figure dans la colonne « Traduction française dite "œcuménique" »). Il en va de même pour le Je vous salue Marie qui suit et que l'interprète attaque bille en tête par "Ave Maria" (peut-être est-elle mélomane ?) ; on peut consulter le texte habituel ici.

Bref, ce n'était pas glorieux. TF1 a même cru bon de publier un communiqué d'excuses à la suite des plaintes de téléspectateurs pas contents d'entendre leurs prières emblématiques ainsi massacrées :

"Vous êtes nombreux à avoir été gênés par la traduction de la première adresse du Pape François au monde et aux catholiques. Les prières Notre Père et Je vous salue Marie n’ont pas été correctement retranscrites en français. Nous en sommes profondément désolés. Il s’agissait d’une traduction instantanée avec les risques et les imprévus que la retransmission d’un moment exceptionnel représente parfois. Mais, comme vous le savez, TF1 voulait absolument faire vivre, en direct, à ses téléspectateurs cet évènement historique. Nous vous renouvelons nos excuses."

Les mots "risques" et "imprévus" me laissent particulièrement perplexe s'agissant de prières n°1 au box-office du genre depuis un certain nombre de décennies, mais passons.

L'émission d'Arrêt sur Images (qui ne consacre que quelques minutes à cette histoire, je dois le préciser, le reste portant plus généralement sur le traitement par les médias de l'élection du nouveau pape) pose avec insistance cette question : est-il vraiment si choquant que ça qu'une traductrice (sic) sur une chaîne laïque comme TF1 ne connaisse pas par cœur les paroles du Notre Père ? Et finalement, est-ce si grave que cela si ça choque les cathos ?

J'avoue qu'en tant qu'athée n'ayant aucune affection particulière pour l'Église mais venant d'une famille catholique, j'ai appris par cœur ces deux prières à un âge suffisamment tendre pour qu'elles soient restées gravées dans ma mémoire, et que oui, cette histoire m'a un peu chiffonnée. Pas d'un point de vue religieux (peu me chaut, personnellement, qu'on "touche au Notre Père", même si je peux comprendre que cette traduction fantaisiste ait déplu à certains), mais d'un point de vue de traductrice, parce que la prestation de l'interprète de TF1 révèle une impréparation assez considérable. De même qu'un interprète amené à traduire les propos d'un réalisateur doit au minimum se familiariser avec les titres français de ses films et connaître le vocabulaire propre au cinéma, il semble difficile d'imaginer qu'une interprète embauchée pour la soirée de nomination du pape n'ait aucune connaissance en matière religieuse (et le Notre Père et le Je vous salue Marie appartiennent à cet égard au niveau vraiment élémentaire des connaissances, me semble-t-il).

(Parenthèse : Plus généralement, la sensibilité aux références religieuses pose un vrai débat de traduction. J'ai failli ajouter, après la phrase "la prestation de l'interprète de TF1 révèle une impréparation assez considérable, voire un certain manque de culture générale." Et je me suis retenue, car cette culture générale religieuse qui est la mienne du fait de la famille dans laquelle j'ai grandi n'est pas nécessairement la même que celle de tous les autres traducteurs et interprètes de France et de Navarre. D'un autre côté, en quelques années de traduction de documentaires allemands et de films américains, j'ai croisé un nombre incalculable de fois des références bibliques que j'étais bien contente d'identifier facilement et donc de pouvoir traduire sans être complètement à côté de la plaque (une employée d'Arte racontait il y a quelques années, lors d'une journée consacrée à la traduction audiovisuelle à la Sacem, qu'elle avait croisé dans une traduction un "mariage de Cana" qui lui était resté en travers de la gorge, et je la comprends). Où s'arrête la culture générale et où commence la culture religieuse, finalement ? Ce qui compte en la matière est sans doute surtout d'avoir l’œil assez aguerri pour repérer qu'on a affaire à une citation ou une référence au sens large, quelle qu'elle soit (religieuse, ou littéraire, ou cinématographique, ou autre), dans le texte ou le programme audiovisuel que l'on traduit, même si on ne l'identifie pas tout de suite. Le travail de recherche fera le reste. Normalement, hein. Fin de la parenthèse.)

Reste évidemment la question du respect du public de TF1 : sous cet angle-là, la chaîne semble évidemment avoir traité un peu à la légère cet "événement historique" qu'elle "voulait absolument faire vivre, en direct, à ses téléspectateurs". Un intervenant, dans Arrêt sur Images, se fait un peu l'avocat du diable en renversant le problème : dans un pays laïc, TF1 ne prouve-t-elle pas ainsi qu'elle s'adresse à un grand public laïc, en traitant par-dessus la jambe sans égards particuliers les prières phares des catholiques ? L'argument me semble assez spécieux, dans le genre justification a posteriori, et me rappelle un peu la consœur traductrice de documentaires qui avait réinventé une lettre de Louis XIV dans sa traduction : sans doute aurait-on pu dire alors qu'Arte n'était pas une chaîne royaliste, puisqu'elle réécrivait allègrement les mots du souverain...

Gnark gnark gnark.



À lire également : ce billet intéressant sur le blog "Des signes et des mots".



Au risque de lasser : j'ai encore et toujours quelques abonnements d'un mois à Arrêt sur Images à offrir gracieusement à qui n'en veut. N'hésitez pas, si cette émission (ou une autre) vous intéresse.

Edit quelques minutes après la publication de ce billet : je vois qu'ASI a mis en ligne un court extrait en accès libre (2 minutes) du débat.


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On ne le dit pas assez : il faut ouvrir les petits livres d'allure austère. Ce principe de vie (oui, c'en est un) m'a entraînée ces dernières années vers les rivages fous d'un traité d'orthoépie, vers les mémoires débridées d'un correcteur d'édition acide et, plus récemment, vers l'extravagant La mise en ordre de la langue dans le dictionnaire (Giovanni Dotoli, 2012).

(Cela dit, chez Hermann (l'éditeur), ils ont quand même dû se dire qu'il ne fallait pas trop pousser : un titre pareil en gris foncé sur un fond brou de noix, ce n'était pas possible. L'éditeur spécialisé est droit dans ses bottes, mais pas gratuitement kamikaze, il faut le savoir. Alors ils ont opté pour une couverture d'un joli rouge, qui atténue un peu l'effet réfrigérant du titre. Bon point.)

Mais cessons de juger le book by its cover, passons outre le titre (qui contient donc les mots "ordre" et "dictionnaire", ce qui laisse augurer d'un niveau de funkitude relativement bas sur l'échelle de James Brown), prenons une profonde inspiration et ouvrons le petit livre d'allure austère.

C'est un livre en "je" - un vrai "je" d'auteur subjectif qui, certes, est un universitaire fort érudit (Giovanni Dotoli, "le plus francophile des lexicologues"), mais n'en reste pas moins un raconteur :

"L'alphabet me fascine depuis mon enfance. Sans connaître l'histoire de l'alphabet, je faisais des jeux sur les lettres, consonnes et voyelles, en inventant une sorte de théâtre du sens, et un peu comme Gustave Flaubert, je faisais des monticules de lettres sur une table, en essayant de les déchiffrer et de les composer et recomposer, par analogies et assemblements. C'était simplement merveilleux. Et à tout moment, je croisais un sens de mystère, de nouveaux mots, des métaphores inouïes, des classements illogiques mais très poétiques. Et cela marchait. Cela avait un ordre."

Cet émerveillement personnel (dévoilé dans les premières lignes du chapitre 4) est présent en filigrane dans tout l'ouvrage et le processus décrit dans ce court passage (déchiffrer, composer et recomposer, par analogies et assemblements) correspond bien à la démarche globale de la réflexion de l'auteur. C'est donc ça, le secret : caser "ordre" et "dictionnaire" dans le titre, mais écrire un bouquin fluide et intuitif, dans lequel on passe tout en souplesse d'une idée à l'autre en déconstruisant et en recomposant. J'aime bien, j'aime vraiment bien, même.

Giovanni Dotoli cite beaucoup, dans ce petit essai. Des gens plutôt sympathiques, comme Perec, Alain Rey ou Umberto Eco. "C’est un peu facile", me suis-je dit au départ (j'étais dans un jour sévère), mais à mesure qu’on avance dans le bouquin, on se rend compte qu’il y a une vraie jubilation de la citation chez l’auteur – jubilation communicative, il faut l’avouer, car les "morceaux choisis" par Giovanni Dotoli sont judicieusement sélectionnés. Aphorismes, développements saisissants de par leur pertinence, petites fulgurances ("notes lumineuses" dit l’auteur à propos de Perec), il y a de tout dans ces pages :

Cocteau :

Si Hugo vous avait confié son œuvre inédite, sans doute lui eussiez-vous rendu le dictionnaire Larousse […]. Un chef-d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre.

Henri Meschonnic :

Il y a une folie dans l’ordre alphabétique. Double : une folie de la lettre, une folie de l’ordre […]. L’alphabet, pris comme principe d’ordre de classement des mots, de tous les mots, est un ordre des mots qui se surimpose à l’ordre ou au désordre du monde. L’infini, mis dans la totalité. Le macrocosme, inclus dans le microcosme. La disparate innombrable des choses n’est pas seulement enclose dans un ordre des mots, qui aurait un sens, elle est prise dans l’ordre des lettres, qui n’en a aucun.

Michel Foucault citant les Enquêtes de Borges dans Les Mots et les choses :

Ce livre a son lieu de naissance dans un texte de Borges. […] Ce texte cite "une certaine encyclopédie chinoise" où il est écrit que "les animaux se divisent en : a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui semblent de loin des mouches. […]" La monstruosité que Borges fait circuler dans son énumération consiste au contraire en ceci que l’espace commun des rencontres s’y trouve lui-même ruiné. Ce qui est impossible, ce n’est pas le voisinage des choses, c’est le site lui-même où elles pourraient voisiner.

Alain Rey, donc :

Voilà qui peut conduire les dictionnaires : chercher du régulier dans la bizarrerie imprévisible des mots. L’analogie fondamentalement, c’est une égalité de rapports : grand est à petit comme large à étroit ; rose est à fleur ce que prune est à fruit ; sale est à crado ce que propre est à nickel… cela fait parcourir des types de rapports de sens, indépendants des rapports de forme : jument est à cheval ce que tigresse est à tigre, et ce que girafe est à … girafe !


De jolis mots en citations frappantes, Giovanni Dotoli ouvre des portes insoupçonnées, dévoile des horizons infinis. S'il s'inspire expressément du Vertige de la liste d'Umberto Eco (en posant dès les premières pages que dans un dictionnaire, "chaque entrée se fonde sur le rythme du et caetera souligné par Umberto Eco"), c'est aussi dans une forme de vertige qu'il nous plonge : ordre et désordre, folie de l'ordre alphabétique, projet dément de réunir "l'ensemble des rapports de sens, c'est-à-dire, pour un mot, de renvoyer à tous ceux auxquels il peut faire penser" (Alain Rey), exercice périlleux de la différenciation qui tient souvent du numéro de corde raide, liens inépuisables entre les mots, tout cela a de quoi étourdir, car en fin de compte, le dictionnaire "serait un feu follet, n'était le carcan abécédaire qui l'habille". Cette ouverture finale sur la dimension poétique du dictionnaire met le doigt, je crois, sur ce qui plaît aux amoureux des dictionnaires, capables de les feuilleter sans but dans un état de rêverie hors du temps pendant des heures (oui-oui, ça m'arrive).

Alors bon, "petit livre austère, petit livre austère", certes. Mais son contenu foisonnant et sautillant en vaut décidément la peine.



Giovanni Dotoli, La mise en ordre de la langue dans le dictionnaire, Hermann, collection "Vertige de la langue" (ça ne s'invente pas !), Paris, 2012, 110 pages.

L'auteur a un site (kitsch, mais qui a le mérite d'exister) : www.giovannidotoli.com. Il dirige chez l'éditeur Hermann cette fameuse collection "Vertige de la langue". On peut retrouver par ici les titres de la collection, dont certains de sa plume (Ordre et désordre du dictionnaire, Définition et dictionnaire, Le Dictionnaire de la langue française. Théorie, pratique, utopie, etc.).


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4 ans


Évidemment, si j'avais su que Bowie sortirait un album en mars 2013, j'aurais créé ce blog en mars 2008 et posté pour ses cinq ans une vidéo de la fantastique chanson franchement pas très gaie et qui n'a rien à voir avec la choucroute mais c'est pas grave Five Years qui aurait été pile dans l'actualité.

Mon sens du timing étant à peu près aussi développé que mes talents de voyante, tant pis, je me contente d'un quatrième anniversaire sobre et muet. Qu'on se le dise.



(Oh et puis zut, je trouverai autre chose l'an prochain.)



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Text messages are the new intertitles


Il y a des petites choses qui m'amusent, au cinéma (voui, un rien m'amuse, c'est vrai). Ayant baigné pendant de longues années dans un environnement cinématographique antérieur à 1960, j'étais fascinée quand j'étais ado par l'objet téléphonique dans les films (américains, surtout). Le lourd combiné que l'on soulève...

les appareils plus ou moins rétros...

l'incontournable "Operator?"...

la frénésie des standardistes en cas d'affluence téléphonique...

Tout cela avait un charme fou à mes yeux. Et puis petit à petit, j'ai commencé à voir des films vaguement plus contemporains et l'usage du téléphone dans les films que je côtoyais a commencé à rattraper l'usage du téléphone que je connaissais au quotidien.

Téléphone portable compris.

Parce qu'il constitue un "progrès technologique" que j'ai vu apparaître, peut-être, et sans doute aussi parce que dans la vraie vie j'ai horreur de téléphoner (a fortiori horreur d'être théoriquement joignable partout), je l'ai guetté dans les films, le téléphone portable. Au temps de la sympathique revue Synopsis, consacrée au scénario (cela devait être au début des années 2000, disons), je me souviens par exemple qu'un concours proposait aux lecteurs de réécrire l'histoire du Crime était presque parfait d'Hitchcock en remplaçant les téléphones fixes, qui jouent un rôle important dans l'intrigue, par des téléphones portables. L'intérêt de cet exercice de style était certes limité, mais il témoignait en tout cas de l'importance sérieuse que commençait à prendre l'objet téléphone portable dans les films et des questions narratives qu'il posait. Dans le même genre, je ne vous spoilerai pas la fin de cet excellent film noir dont un photogramme est reproduit ci-dessous en vous révélant bêtement son titre, mais vous conviendrez qu'avec un iPhone, la mort du personnage par fil de téléphone entortillé devient difficilement concevable.

Au sujet de ce glissement du fixe au portable dans la narration, on peut lire par exemple cet article du Guardian intitulé "Text T for totally implausible" (signé Mark Lawson, publié le 6 septembre 2009) dont le chapeau résume assez bien le sujet : "In the age of mobile phones, some of our finest dramas now make little sense. We look at the plots that are dying – and the ones taking their place."

Mais contrairement à ce que pourrait laisser penser cette über-longue introduction, ce n'est pas tellement l'enjeu narratif de la chose qui m'intéresse là tout de suite aujourd'hui dans ce billet, mais plutôt l'esthétisation des écrans de portable et des textos depuis quelques années. Il me semble que jusqu'à une date récente, quand la fiction faisait intervenir un texto (ou un portable en général), ça se passait comme ça :

- l'acteur (et le public, tant qu'à faire) entend son portable biper/sonner
- l'acteur sort son portable de sa poche
- cut, gros plan sur l'écran du portable, ce qui permet à tout le monde de lire le message (ou le nom de l'interlocuteur qui appelle)

Voilà, le schéma classique, quoi. Dans le téléfilm allemand que votre blogueuse dévouée avait sous-titré en 2002-2003 en guise de mémoire de traduction, je me souviens que c'est exactement ce qui se passait (même si les mots "téléfilm allemand" peuvent te faire penser - et à juste titre - lecteur full of clichés de ce blog que nous ne parlons pas là de la pointe la plus avant-gardiste de la création audiovisuelle mondiale). Mais ça marchait toujours très bien quelques années plus tard dans 24h chrono, par exemple, et sans doute dans tout un tas de films et de séries que j'ai oubliés.


24h chrono, saison 4, un appel de Môman.

24h chrono, saison 6, un texto qu'on ne verra même pas à l'écran.

Ce n'est pas pour rien que je parle de 24h chrono ici, car c'est une série où tout le monde passe son temps à téléphoner - et généralement, l'un des deux interlocuteurs au moins est en vadrouille (pour désamorcer une bombe, reprogrammer une bombe, poser une bombe, localiser une bombe ou éventuellement pour sauver le président des États-Unis, les États-Unis, la planète ou la fille de Jack Bauer, c'est selon) et utilise donc un téléphone portable. Mais malgré la débauche de technologies supersoniques sur laquelle mise la série, elle innove très peu quant à la façon de montrer ces technologies : des plans sur des écrans d'ordinateur remplis de signes cabalistiques défilant à toute allure et des images de terroristes vachement méchants la main crispée sur leur téléphone, c'est à peu près tout ce qu'on en voit. À part le chronomètre emblématique de la série, rien dans l'habillage (je veux parler là des éléments graphiques rajoutés sur l'image filmée) ne connote une utilisation particulière de la technologie.



Il y a quelques mois, des fictions d'un genre très différent que j'ai vues - vraiment par hasard - à quelques jours d'intervalle ont attiré mon attention sur un autre phénomène : l'intégration progressive du texto dans l'esthétique des séries et films. Je n'exclus pas du tout qu'il puisse s'agir d'un phénomène sans aucun intérêt plus ancien qui aurait échappé à ma vigilance (et d'ailleurs, les fictions en question ont été tournées entre 2009 et 2012, ce qui représente déjà une période de plusieurs années), mais la coïncidence m'a surprise.

Premier exemple, le plus anecdotique : dans l'épisode 21 de la saison 4 de How I Met Your Mother (1e diffusion au printemps 2009), le narrateur Ted Mosby envoie un texto à une jeune femme qui lui plaît (Holli) et regrette aussitôt son geste, le contenu dudit texto étant assez plat et contenant notamment la phrase "I thought I'd send you a little texty text" qu'il trouve à la réflexion complètement crétine. L'envoi du texto est matérialisé par une volée de lettres blanches qui s'élève avec la grâce d'un pigeon voyageur (si si) :



(J'ai piqué ces captures qui me convenaient à merveille sur ce site consacré à la série.)

"Anecdotique", disais-je, parce que la matérialisation du texto est surtout prétexte à un effet comique, Ted Mosby tentant en vain de rattraper son "texty text" qui vole inexorablement vers le téléphone de la charmante Holli.

Le phénomène l'est beaucoup moins, anecdotique, dans Adieu Berthe (l'enterrement de mémé), le dernier film des frères Podalydès. Dans cette fantaisie mélancolique (c'est un genre à part entière), Armand (Denis Podalydès) est tiraillé entre sa femme Hélène (Isabelle Candelier) et sa maîtresse Alix (Valérie Lemercier). Et la nuit, Alix envoie des textos (rouges) à Armand, lequel lui répond (en bleu) après s'être un peu éloigné du lit conjugal. Ça dure comme ça un bon moment...

On ne voit jamais de gros plan sur l'écran (du téléphone), uniquement ces textos hyper-stylisés qui occupent tout l'écran (du cinéma). Parfois on assiste même à l'écriture des messages en direct...

Dans la suite de la scène, Hélène, l'épouse d'Armand, "interrompt" (en vert) la conversation. Armand retourne auprès de sa femme, envoie un ultime texto à Alix, s'aperçoit qu'il s'est emmêlé les pédales et l'a en fait envoyé à Hélène... et découvre du coup que ladite Hélène se fait draguer par le sinistre Charles (en noir, puisqu'il est entrepreneur de pompes funèbres, hi hi).

Bref (oui, c'était un peu long), ces textos-là jalonnent le film, même si cette séquence précise est la plus dense en la matière. Ils renouent joliment, je trouve, avec une des fonctions des intertitres du cinéma muet, destinés à pallier l'absence de dialogues audibles pour le spectateur.

Folies de femmes, de l'homme au monocle Erich von Stroheim (who else?), 1922. Source : le tumblr Silent Film Intertitles, un régal pour les yeux.

The Single Standard (John S. Robertson, 1929)

Sauf qu'ils franchissent un cap supplémentaire en se substituant intégralement aux dialogues, contrairement au films muets dans lesquels de vrais dialogues ont soi-disant lieu, simplement on ne les entend pas. Clin d'oeil à l'histoire du Septième art, donc, mais complètement contemporains dans la fonction très concrète qu'ils remplissent : quand on ne peut pas se parler de vive voix pour X raison, on se textote (ah, si Emma Bovary avait eu un smartphone, hein, elle aurait pu en échanger, des SMS avec Rodolphe dans le dos de Charles).

Cette intégration graphique du téléphone portable reste raisonnable dans Berthe : quand Alix-Valérie Lemercier consulte le GPS de son téléphone pour trouver sa route ou quand l'infâme Charles fait une démonstration de ses plus beaux cercueils sur smartphone, aucune image ne nous en est montrée. Sans doute parce que ça ne serait pas passionnant, mais sans doute aussi parce que c'est la "fonction verbale de substitution" du texto qui intéresse le réalisateur, pas le reste. Et par ailleurs, il y a d'autres "écrits" très parlants et très vivants dans le film : la correspondance que retrouve Armand-Podalydès dans les affaires de sa grand-mère Berthe tout juste décédée, une suite de brefs échanges (pas si éloignés que ça du format texto, en somme) sur des cartes postales et de petites feuilles de papier à lettre entre Berthe et un magicien qu'elle a aimé. Autre époque, autres dialogues, autre écriture, autres questions-réponses.


[Attention, ce paragraphe révèle des moments-clés du film, comme on dit]. Les textos-intertitres servent aussi de conclusion au film, une fin ouverte dans laquelle Armand envoie le même texto aux deux femmes de sa vie, des mots identiques auxquels elles donneront chacune une interprétation différente.

[Fin du spoiler.]

J'en arrive à mon troisième cas, encore différent de Berthe et de How I Met Your Mother : la fort plaisante série britannique Sherlock (créée par Mark Gatiss et Steven Moffat) qui raconte des aventures contemporaines du détective bien connu.

Esthétiquement, la série a un côté sophistiqué et un peu branchouille qui me fait me demander si elle vieillira bien (j'ai des questionnements existentiels). Mais là tout de suite, elle paraît très bien fichue et parfaitement adaptée au goût du jour. Un gros travail de post-production a été fait pour ajouter un habillage textuel qui vient renouveler un peu l'intérêt de la série policière. Ainsi, quand Sherlock se retrouve face à un premier cadavre dans la saison 1, des inserts nous dévoilent ce qui se passe dans sa tête lorsqu'il enclenche son exceptionnel pouvoir de déduction :

Et puisqu'on épouse complètement ses pensées à ce moment-là, lorsqu'il sort son portable pour vérifier quelque chose pendant son examen du cadavre, le geste est aussi explicité sous forme d'inserts :

Mais ces textos-inserts posent un problème de traduction (aaahhh, on se demandait quand il allait ENFIN être question de traduction), puisqu'ils obligent plus ou moins le diffuseur étranger à refaire intégralement cet habillage graphique et textuel très précis. Du coup, sur le DVD français, impossible de voir à quoi ressemblait l'habillage original anglais, on n'a accès qu'à l'image avec inserts français. Je ne doute pas de la fidélité de l'habillage français à son modèle original, hein, mais j'aurais bien aimé jeter un coup d'oeil à la "vraie VO", moué. Évidemment, on comprend qu'il est compliqué de proposer une "vraie VO avec sous-titres", car les textos-inserts apparaissent souvent pendant une conversation elle-même sous-titrée, comme dans cette scène où Sherlock demande à Watson d'envoyer un texto dont il lui dicte le contenu : quelques secondes après que Sherlock a dicté les mots, on les voit apparaître en décalé sous forme de texto-insert.

Il serait impossible (et ridicule) de sous-titrer simultanément les dialogues et les inserts. De même, dans cette autre scène (de la saison 2), l'image d'une jeune femme recevant un texto et téléchargeant sa pièce jointe, les inserts correspondants et les sous-titres de la voix off d'un autre personnage s'entremêlent, rendant parfois difficile la lecture des inserts, qui se fondent un peu trop bien dans le décor, à force.

Là encore, il est bien sûr plus simple d'avoir recours à un habillage francisé. Mais il reste que ces inserts nécessairement traduits, même dans une VOST, brouillent la notion de "version originale", puisque la "vraie VO" n'est pas disponible dans l'édition DVD française.

Dans Sherlock, on n'est évidemment pas du tout dans le même genre d'oeuvre (policière, trépidante, sophistiquée, branchouille) que dans Berthe (plus poétique, plus classique) : le tempo assez frénétique des péripéties du duo enquêteur ne se prête pas à des pauses, à des respirations telles que celles que ménage Podalydès dans son film. Pas question d'interrompre le fil d'une discussion ou d'une réflexion, en somme. Du coup, ces textos-inserts (et les inserts en général dans la série, car répétons-le, ils ne se limitent de loin pas aux textos ou aux écrans de téléphone) sont une aubaine narrative, puisqu'ils permettent de caser une étape supplémentaire de la réflexion ou de la conversation en sandwich entre deux répliques ou deux actions à l'écran.

On suit ainsi les tentatives de Sherlock de débloquer un téléphone simlocké au fil de l'épisode 1 de la saison 2 :

Damnède : Sherlock découvre que le portable est verrouillé.

Une tentative...


Une autre tentative...

L'avantage, diront d'aucun(e)s, c'est qu'on reste en gros plan sur le visage de Benedict Cumberbatch (car d'aucun(e)s le trouvent trooooop chou), mais c'est surtout me semble-t-il un moyen de montrer simultanément deux actions sans couper le plan, puisque la superposition de l'insert et du visage du héros suffit. Imaginons ce qu'on pourrait avoir, à chaque fois : plan sur Sherlock tapotant sur son clavier, plan sur l'écran où s'affichent les chiffres puis le message d'erreur, re-plan sur Sherlock dépité, etc. Comme une façon de contourner un montage plan-plan et attendu, et de proposer autre chose. Bon, ne nous emballons tout de même pas trop, hein, Sherlock n'est pas non plus le Cuirassé Potemkine du 21e siècle. Mais c'est une façon intéressante de nous plonger, nous spectateurs, dans les raisonnements sherlockiens :

Enfin, en me repassant cet épisode pour y glaner mes captures d'écran, je suis retombée sur une courte séquence que j'avais oubliée, dans laquelle on retrouve le même "gimmick" du texto qui s'envole que dans How I Met Your Mother :



Comme dans la sitcom américaine, c'est surtout un prétexte, ce texto qui s'envole, un petit truc qui en jette pour faire le malin, plus qu'un élément vraiment significatif. Mais c'est curieux, tout de même, cette envie de re-matérialiser de cette façon nos communications devenues virtuelles, de leur redonner une forme visuelle fluide, ondulante, comme un morceau de papier emporté par le vent (et qui finit par voler en éclats, dans la dernière capture d'écran de Sherlock).

En somme, deux phénomènes semblent à l'oeuvre ici : d'abord, parce que nos téléphones ne sont plus simplement utilitaires mais nous sont vendus comme des objets design, ultra modernes, à la résolution accrue, de plus en plus éloignés des écrans ternes aux lettres crénelées d'il y a quinze ans et de plus en plus proches d'écrans de télévision miniatures, une convergence esthétique naturelle se produit entre les différents types d'écrans et, partant, entre les éléments qui peuvent y apparaître. La fluidité des inserts de Sherlock ou la police des intertitres de Berthe renvoient aux smartphones et pas aux téléphones portables d'il y a quinze ans. Ensuite, plus nos smartphones nous sont vendus, justement, comme des objets design capables de tout dématérialiser ("Toujours plus fin !"), plus le virtuel nous envahit, et plus nous recherchons, peut-être, des images qui redonnent une substance à ces messages, ondes et autres paquets de données qui circulent en silence un peu partout.

Enfin ça, c'est ce que j'ai envie de croire, en tout cas.



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(Premier épisode et rappel du principe.)

La traduction française suit la VO. Où l'on voit que la consoeur a choisi d'ajouter des noms de réalisateurs dans la suite de titres de films cités au début de l'extrait (mais avec une cohérence discutable : pourquoi ne pas ajouter le prénom de Robert Downey, Sr., tant qu'à faire ?), et que les "non-violent objections" de la VO deviennent "une violente objection" dans l'édition française. Tiens donc. Mais je pinaille, je pinaille, cette série n'est pas là pour ça. Et en plus, je ne sais pas comment j'aurais traduit ça, alors bon, arrêtons là.


Have you ever seen Le Destin de Nathalie 'X'? Extraordinary film, extraordinary. No, I tell you, I'd put it right up there with Un Chien Andalou, Todd's Last Walk, Chelsea Girls, Downey's Chafed Elbows. That category of film. Surreal, bizarre... Let's not beat about the bush, sometimes downright incomprehensible, but it gets to you. Somehow, subcutaneously. You know, I spend more time thinking about certain scenes in Nathalie 'X' than I do about Warner's annual slate. And it's my business, what more can I say? Do you smoke? Do you have any non-violent objections if I do? Thank you, you're very gracious. I'm not kidding, you can't be too careful here. Nathalie 'X'... OK. It's very simple and outstandingly clever. A girl wakes up in her bed in her room -

(...)

— A girl wakes up in her own bed in her own room, somewhere in Paris. She gets out of bed and puts on her makeup, very slowly, very deliberately. No score, just the noises she makes as she goes about her business. You know, paints her nails, mascara on eyelashes. She hums a bit, she starts to sing a song to herself, snatches of a song in English. Beatles song, from the “White Album,” what’s it called? Oh yeah: “Rocky Raccoon.” This girl’s French, right, and she’s singing in English with a French accent, just quietly to herself. The song sounds totally different. Totally. Extraordinary effect. Bodywide goose bumps. This takes about twenty, thirty minutes. You are completely, but completely held. You do not notice the time passing. That something so totally—let’s not beat about the bush—banal, can hold you that way. Extraordinary. We’re talking mundanity, here, absolute diurnal minutiae. I see, what, two hundred and fifty movies a year in my business, not counting TV. I am replete with film. Sated. But I am held. No, mesmerized would be fair. [Pause] Did I tell you the girl was naked?



William Boyd, The Destiny of Nathalie 'X'
Version anglaise repérée en ligne dans The Dream Lover: Short Stories
Bloomsbury Publishing PLC, 2008 (première publication en 1996)




*******


Avez-vous vu Le Destin de Nathalie X ? Un film extraordinaire, extraordinaire. Non, je vous le dis, je le mettrais tout en haut, avec Un chien andalou, Last Walk de J. J. Todd, Chelsea Girls d’Andy Warhol et Chafed Elbows de Downey. Cette catégorie. Surréaliste, bizarre… Inutile de tourner autour du pot, il est par moments parfaitement incompréhensible, mais quelque part ça fait mouche. Dans le genre sous-cutané. Voyez-vous, je passe plus de temps à penser à certaines scènes de Nathalie qu’au programme annuel de la Warner. Et ça, c’est mon business, que puis-je vous dire de plus ? Vous fumez ? Avez-vous une violente objection à ce que je le fasse ? Merci, vous êtes bien aimable. Je ne plaisante pas, on n’est jamais trop prudent ici. Nathalie X… OK. C’est très simple et supérieurement intelligent. Une fille se réveille dans son lit dans sa chambre...

(...)

… une fille se réveille dans son lit dans sa chambre, quelque part dans Paris. Elle se lève et se maquille, très lentement, très posément. Pas de musique, simplement le bruit de ses gestes. Enfin quoi, vous voyez, elle se peint les ongles, elle se met du mascara. Elle fredonne un peu, elle commence à chanter quelque chose, des bribes d’une chanson en anglais. Une chanson des Beatles, du « White Album », comment ça s’appelle ? Ah, oui, Rocky Racoon. Cette fille est française, d’accord, et elle chante en anglais avec un accent français, juste pour elle. La chanson sonne totalement différente. Totalement. Un effet extraordinaire. Chair de poule des pieds à la tête. Ça dure vingt, trente minutes. Vous êtes complètement, mais alors complètement pris. Vous oubliez le temps qui passe. Que quelque chose d’aussi – ne tournons pas autour du pot – d’aussi banal puisse vous prendre de cette manière. Extraordinaire. Il ne s’agit ici que de trucs quelconques, d’infimes détails journaliers. Je vois, quoi, deux cent cinquante films par an dans ma profession, sans compter la télé. Je déborde de films. J’en suis saturé. Mais je suis accroché. Non, hypnotisé serait plus juste. (Un silence.) Vous ai-je dit que la fille était nue ?



William Boyd, Le destin de Nathalie X
Traduit de l’anglais par Christiane Besse
Le Seuil, 1996




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