ImpÉcr #19
Les promesses de l'ombre


Les sous-titres qui parlent de traduction nous emmènent ce mois-ci dans Les promesses de l'ombre (David Cronenberg, 2007), une sombre histoire de mafia russe qui se passe à Londres. Je pique le premier paragraphe de présentation du film sur allocine.fr, puisqu'il me permet commodément de situer les captures d'écran qui suivent (dont les sous-titres sont signés Serge Grünberg) :


Bouleversée par la mort d'une jeune fille qu'elle aidait à accoucher, Anna [jouée par Naomi Watts]tente de retrouver la famille du nouveau-né en s'aidant du journal intime de la disparue, écrit en russe. En remontant la piste de l'ouvrage qu'elle tente de faire décrypter, la sage-femme rencontre Semyon [joué par Armin Mueller-Stahl]. Elle ignore que ce paisible propriétaire du luxueux restaurant Trans-Siberian est en fait un redoutable chef de gang et que le document qu'elle possède va lui attirer de sérieux problèmes...


Voici donc un premier face à face entre Anna et le pas-du-tout-inquiétant-Semyon :


Hmmm... "Saurais", vraiment ?


Anna (la naïve !) lui apporte donc le journal...



Eh bien Anna vit avec sa mère et son oncle Stepan (joué par Jerzy Skolimowski !), qui tombent sur le journal et commencent à s'en préoccuper sérieusement (jamais on ne s'est autant battu pour le traduire, ce journal, croyez-moi).



Dernière séquence ImpÉcr-ienne : ce cher Semyon vient rendre visite à Anna sur son lieu de travail pour lui livrer le résultat de la traduction du journal.



Pour la suite, ma foi, il faudra regarder le film.

Un film où on trouve aussi 1. Vincent Cassel affublé d'une étrange mèche rousse, presque aussi crédible en mafieux russe que Jean Dujardin en espion russe dans Möbius ; 2. le toujours fort sympathique Viggo Mortensen qui m'est encore plus sympathique depuis que Pierre-de-La-poutre-dans-l'oeil a tweeté, il y a quelques semaines :



... ce qui a restauré - un peu - ma foi dans l'humanité en ces temps de bilingogalvaudamanie. L'article, consacré aux acteurs qui jouent dans une langue étrangères, plus généralement, est par là.

Boucle bouclée, mission accomplie. Sur ce, je vous laisse pour aller terminer mon marathon de traduction zoosanitaire, m'écrouler et prendre quelques jours de vacances que l'on a coutume de qualifier de bien mérités. À dans quelque temps...




Share/Bookmark

Voilà un train (linguistique) que j'ai loupé


Telle est la réflexion que je me faisais samedi soir en levant de temps en temps un œil distrait sur le match de foot que regardait The Man* et en lisant cette incrustation au bas de l'écran :

Vivez une expérience de second écran en vous connectant sur france3.fr**

Une "expérience de second écran", sérieux ?

Il n'y avait pas mieux pour traduire "second screen experience" (ce type de dispositif permettant d'enrichir les émissions télévisés par des applications mobiles, des bonus vidéo, des jeux, etc. consultés sur un écran autre que celui de la télévision) ?


Non, manifestement, il n'y avait pas mieux (source).

Rendons à César : il semble que TF1 - toujours au taquet dans le mieux-disant culturel, manifestement - ait lancé les hostilités dès janvier dernier en annonçant en fanfare :


"Ivres, les chargés de comm se fixent un pari stupide :
caser quatre fois les mots "totale synchronisation"
et cinq fois le mot "live" en 12 lignes de texte."
("Buzzer un talent en totale synchronisation avec l'émission",
ça ne vous fait pas rêver, vous ?)


Oh allez, puisque je balance, ajoutons que le site de Lagardère - toujours au taquet aussi - en parlait déjà dans les mêmes termes en décembre dernier :


"Premium" : le petit plus exquis, qui fait toute la différence.

Brrrr. Encore un train linguistique que j'ai loupé. Et que je ne prendrai pas. Re-brrrr.



* Car non, nous n'avons pas encore adopté cette configuration dans nos domiciles respectifs (mais c'est tentant, indéniablement) :



** Honnêtement, je ne sais plus si c'était France 2 ou France 3. Le match était diffusé sur France 2, mais il semble que le site de France 3 ait fourni l'Expérience.


Share/Bookmark

Figurez-vous que votre blogueuse dévouée est déçue, aujourd'hui.

"Mais diantre, pourquoi cet air sombre ?", me demanderez-vous. Eh bien pour être tout à fait honnête, il m'est assez naturel et je donne toujours plus ou moins l'impression de faire la tronche même quand tout va bien, MAIS LÀ, je suis déçue à l'intérieur et ça se voit à l'extérieur je m'en vais vous expliquer les raisons de cette humeur chagrine.

Voilà. Il y a quelques mois, la revue littéraire américaine McSweeney's publiait un numéro spécial traduction. "Spécial traductions", même, avec un principe un peu fou : publier douze textes passés au filtre d'une succession de traductions et - donc - de retraductions à partir de traductions relais, selon un schéma de ce genre-là :

0. texte original (non reproduit dans la revue)

1. traduction 1 du texte original en anglais

2. traduction 2 de l'anglais vers une autre langue

3. traduction 3 de cette autre langue vers l'anglais

4. traduction 4 de la traduction 3 vers une 2e autre langue

Etc.

Selon les textes, le nombre de traductions se situe entre quatre et six, dix-huit langues étant représentées en tout.

Comme à peu près toutes les publications de McSweeney's, ce numéro spécial est fort esthétique, bel objet bien réalisé et agréable à manipuler, avec une couverture à couches multiples et un format allongé original.



La liste des auteurs qui s'improvisent traducteurs pour l'occasion, bien qu'un peu longuette, vaut la peine d'être reproduite ici (j'espère n'oublier personne) : Nathan Aslam, Tash Aw, John Banville, Frédéric Beigbeder, Laurent Binet, A.S. Byatt, Orly Castel-Bloom, J.M. Coetzee, Lydia Davis, Joe Dunthorne, Nathan Englander, Álvaro Enrigue, Péter Esterházy, Jeffrey Eugenides, Adam Foulds, Julia Franck, Rodrigo Fresán, Tristan Garcia, Francisco Goldman, Andrew Sean Greer, Arnon Grunberg, Yannick Haenel, Rawi Hage, Aleksandar Hemon, Sheila Heti, Chloe Hooper, Ma Jian, Heidi Julavits, Daniel Kehlmann, Etgar Keret, Jonas Hassen Khemiri, László Krasznahorkai, Jonathan Lethem, M.F. Lethem, Valeria Luiselli, Sarah Manguso, Javier Marías, Clancy Martin, Wyatt Mason, Tom McCarthy, David Mitchell, Cees Nooteboom, Lawrence Norfolk, Julie Orringer, Francesco Pacifico, Alan Pauls, José Luís Peixoto, Gary Shteyngart, Sjón, Zadie Smith, Peter Stamm, Colm Toíbín, Camille de Toledo, Jean-Christophe Valtat, Ivan Vladislavic, John Wray, Alejandro Zambra et Florian Zeller. À première vue, elle est au moins intéressante ; je dois dire que les auteurs francophones du lot ne sont pas des gens que j'aime particulièrement et que par ailleurs, je ne connais de loin pas tout le monde, mais la réunion dans un même volume de Jeffrey Eugenides, Péter Esterházy et Cees Nooteboom suffit à mon bonheur.

Mais... tu es troublé, lecteur émotif de ce blog, ne le nie pas. Oui, je sens bien que tu bloques un peu sur la première phrase du paragraphe précédent, où il est question des "auteurs qui s'improvisent traducteurs pour l'occasion". Tu as bien lu, c'est le principe de l'entreprise. Et pourquoi pas, hein ? Au sujet des liens entre écriture et traduction, le prolifique et toujours assez fulgurant Claro notait, dans un récent billet fort intéressant : "difficile de citer un seul écrivain qui n'ait pas traduit au moins un livre". Je ne suis pas allée vérifier, mais il cite de nombreux exemples fort convaincants et ajoute dans le dernier paragraphe de l'article :

"Un écrivain traduit-il mieux qu'un universitaire? Telle est la question qu'on me pose souvent. En général, je donne cette réponse: Eh bien, ça dépend s'il s'agit d'un bon écrivain ou pas… Avec pour corollaire: mais peut-être qu'on peut être un mauvais écrivain et traduire bien."

Dans l'introduction du n° 42 de McSweeney's (signée Adam Thirlwell), la perspective adoptée est différente, partant du principe que "the history of literature necessarily exists through translations. The reader who wants to investigate the difficult art of the novel will end up with a whole warehouse of imported good." Lisons la suite :

(...) In this experiment fiction writers would be preferred to genuine trained professional translators. Some of these writers of fiction might also be translators, but most of them were not - some, in fact, would be doing a translation for the first and only time in their writing careers, from languages in which they were not uniformly fluent. One mischievous motive for this rule was that the scope for elongations and simple mistakes would be therefore very much increased. It was high-pressure, after all, this experiment. But more importantly, this bias toward writers had an aesthetic aim: to subject each story to as much stylistic multiplicity as possible.

In this spirit, the instructions given to each translator were maximally maximal: to provide an accurate copy that was also a live story. Some interpreted this to mean the minutest attention to linguistic detail; others interpreted it to mean total rewriting and rewiring. The editor made no theoretical or aesthetic judgments of his own – or at least, not out loud. Those judgments were left to the conscience of each author. For after all: a translation is a series of minute decisions.

Le projet est donc assumé : pas de traducteurs professionnels. Et en fait, c'est sans doute là qu'est le problème : aucun traducteur professionnel ne devrait lire ce numéro spécial, très franchement. Ou seulement après avoir oublié délibérément et complètement son métier pour se plonger dans ce laboratoire littéraire sans préjugés, comme un simple amateur d'écriture ou de thèmes et variations.

D'un texte à l'autre, les variations entre les (re)traductions présentent une amplitude plus ou moins grande. Prenons un exemple qui limite encore pas mal les dégâts : celui d'un texte de Kafka intitulé selon la revue Das Tier in der Synagoge et en réalité issu de Ein junger Student. Je colle ici le premier paragraphe du texte original en allemand (qui, je l'ai dit, ne figure pas dans la revue), pour info, avant de passer aux traductions et retraductions.


In unserer Synagoge lebt ein Tier in der Größe etwa eines Marders. Es ist oft sehr gut zu sehn, bis auf eine Entfernung von etwa zwei Metern duldet es das Herankommen der Menschen. Seine Farbe ist ein helles Blaugrün. Sein Fell hat noch niemand berührt, es läßt sich also darüber nichts sagen, fast möchte man behaupten, daß auch die wirkliche Farbe des Felles unbekannt ist, vielleicht stammt die sichtbare Farbe nur vom Staub und Mörtel die sich im Fell verfangen haben, die Farbe ähnelt ja auch dem Verputz des Synagogeninnern, nur ist sie ein wenig heller. Es ist, von seiner Furchtsamkeit abgesehn, ein ungemein ruhiges seßhaftes Tier; würde es nicht so oft aufgescheucht werden, es würde wohl den Ort kaum wechseln.













L'exercice est sympathique, la réécriture, intéressante, soit. Dans ses notes sur la traduction, l'auteur chilien qui signe la traduction en espagnol explique par exemple sa démarche comme suit :



Ailleurs, certains auteurs indiquent au fil du texte qu'ils passent par Google Trad et s'amusent à en changer les paramètres pour obtenir des phrases de plus en plus tordues ; certains auteurs retournent allègrement les textes dans tous les sens, coupent sans états d'âme (l'une des nouvelles diminue de moitié, littéralement, entre la première et la sixième traduction) ; certains auteurs admettent dans leurs "notes de traduction" qu'ils connaissent à peine la langue source qu'ils traduisent ; certains auteurs s'appliquent ; certains auteurs font franchement un peu n'importe quoi ; certains auteurs font du participatif grâce à leurs followers sur Twitter ; certains auteurs ont lu une fois le texte de départ et ne l'ont plus jamais regardé, rédigeant manifestement ce qui s'apparente plus à une réécriture de mémoire qu'à une traduction ; certains auteurs ont trouvé ça chiant et le disent dans leurs notes de traduction ; etc.

Ce qui me gêne un peu, je crois, et ce qui me déçoit aussi, du coup, c'est que la traduction ne soit ici qu'un prétexte (ah, ben oui, il ne faut pas lui marcher sur les pieds, à la traductrice de métier, elle a tendance à perdre un peu son sens de l'humour), un prétexte à un exercice de style géant. Entre les lignes de certains participants, on sent presque un certain snobisme à ne surtout pas essayer de produire un texte qui ressemblerait vaguement à une traduction. D'autres émettent des commentaires pas franchement passionnants, du genre "ouah, c'est trop dur, la traduction" (excellente excuse).

Je veux dire que si l'un de ces auteurs avait été sollicité par une maison d'édition pour traduire pour de bon une œuvre littéraire, il n'aurait sans doute pas procédé de la même manière (j'ose espérer, du moins, que quand Marie Darrieussecq traduit Margaux Fragoso pour Flammarion, elle comprend ce qu'elle traduit - ou qu'elle se fait aider, si ce n'est pas le cas, par quelqu'un d'autre que... Google Trad, au pif). Et finalement, le commentaire de l'auteur chilien cité ci-dessus est assez révélateur : son premier jet était fade et manquait de rythme, nous dit-il. Il me semble que tout traducteur en est un peu là quand il rédige un premier jet... et que la traduction consiste justement à chercher à améliorer sans relâche ce premier jet tout en restant aussi fidèle que possible à l'original, au lieu de choisir une forme de facilité en faisant tout autre chose. Inutile, donc, de chercher dans ce numéro de quoi cerner ce qu'est réellement la traduction littéraire, l'exercice de style porte bien plus sur l'écriture que sur la traduction.

De mon point de vue - mais il va sans dire que je suis partiale - confier cette entreprise à des écrivains connaissant vraiment les langues sources (peut-être à des écrivains dont le profil ressemble à ceux que cite Claro, donc) aurait déjà été un postulat de départ plus intéressant. De mon point de vue toujours - mais il va sans dire que je suis psychorigide - cadrer un tout petit peu plus l'exercice n'aurait sans doute pas fait de mal non plus. Car de mon point de vue encore - mais il va sans dire que je suis grincheuse - les variations d'une version à l'autre auraient été plus intéressantes, bien que forcément plus subtiles, et surtout, ces traductions successives auraient vraiment pu faire l'objet d'une comparaison. Là, on a l'impression d'un dérapage quasi immédiat, ce qui limite fortement l'intérêt du passage d'une version à la suivante, en définitive.

Je jette un voile pudique sur la question du respect du texte original et de son auteur, là n'est manifestement pas l'enjeu (Kafka dans sa tombe pragoise joue les derviches tourneurs depuis quatre mois, me dit-on de source proche du dossier).

Pas inintéressant, donc, ce numéro spécial. Sympathique, léger et assez fute-fute, à sa façon. Sans doute passionnant pour tout amateur de littérature. Mais gare à votre pacemaker si vous êtes traducteur.



Merci à S. d'avoir attiré mon attention sur ce numéro spécial, il en valait tout de même la peine. Et oui, j'aime toujours autant McSweeney's et ses chouettes publications hors des sentiers battus.


Share/Bookmark

À chaque langue sa mélancolie ?


Un détail m'a frappée en lisant un article recommandé il y a quelque temps par une connaissance facebookienne : "10 Brilliant 'Untranslatable' Words". Dans ces dix intraduisibles on trouve au moins deux formes de mélancolie. D'abord, la "toska (тоска)" russe, présentée (c'est un grand classique) avec ces explications de Nabokov :


"No single word in English renders all the shades of toska. At its deepest and most painful, it is a sensation of great spiritual anguish, often without any specific cause. At less morbid levels, it is a dull ache of the soul, a longing with nothing to long for, a sick pining, a vague restlessness, mental throes, yearning. In particular cases it may be the desire for somebody or something specific, nostalgia, love-sickness. At the lowest level it grades into ennui, boredom.".


Le dico Yandex russe-français traduit le terme par "tristesse, angoisse, cafard, spleen".



Contrairement au vieux dico Makarov (19e siècle), qui en pinçait plutôt pour "angoisse, anxiété, chagrin" et "transes mortelles" (mon édition papier, plus récente, ajoute "le mal du pays, la nostalgie").



Un bouquin intitulé 93 Untranslatable Russian Words en rajoute encore une couche :



Etc.

Dans l'article aux 10 brilliant untranslatable words, on trouve aussi la "saudade" portugaise, bien sûr :

Mot intraduisible, la saudade est un sentiment propre aux Portugais qui exprime un désir intense, pour quelque chose que l’on aime et que l’on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. La saudade peut se comparer à un ensemble très fort de plusieurs états d’âmes comme un mélange de mélancolie, de tristesse, de regrets, de rêverie, de nostalgie et d’insatisfaction.


Source : le blog Lusitanie


Je dis "bien sûr", parce qu'il aurait été étonnant de ne pas trouver la saudade portugaise dans ce texte : c'est aussi un grand classique, presque un cliché, même que c'est le Petit Futé qui le dit :



Le terme japonais proposé dans l'article ("Mono no aware (物の哀れ)") est manifestement trop subtil et complexe pour être rangé unilatéralement par l'ignare qui écrit ces lignes dans la catégorie "évocations de la mélancolie" (l'ignare vous demande au demeurant de bien vouloir lui signaler toute phôte d'ortografe qu'elle aurait commise en copiant-collant ces mots qu'elle ne connaît pas).


Source : L'étang de Kaeru


Mais si l'on creuse un peu du côté de cette langue, on tombe sur un autre terme : "natsukashii (懐かしい)".


Natsukashii is usually (poorly, cringe-makingly) translated into English as “nostalgia.” Virtually no one in the English-speaking world, when perusing old photos with long-time friends, says, “Ahhh. . . nostalgia.” It’s just not done. But we all, everybody in the world, feels that thing, feels that emotional tug that natsukashii expresses, and to the Japanese, describes.

Source : le blog LetsJapan


Quittant le terrain mouvant (pour moi) du japonais, j'ajoute à la liste la Sehnsucht allemande (déjà évoquée il y a un bail par ici), qui occupe trois pages complètes du Vocabulaire européen des philosophies - Dictionnaire des intraduisibles dont je veux vous parler depuis des mois déjà (et qui sait, je vais peut-être même finir par y arriver). Car oui, la Sehnsucht touche au philosophique, indéniablement. Je ne vais pas vous recopier ici ces trois pages, en revanche je trouve croquignolet ce petit extrait datant de la première moitié du 19e siècle qui montre en tout cas que la question intrigue depuis un bon moment (source : "Mémoires. Quel rapport existe-t-il entre la langue des peuples et leur état social ? - Langue française - langue allemande. - 2e article." dans Journal de l'Institut historique - tome cinquième, troisième année, à retrouver par là).



Lien tout trouvé, le blog Languagelog consacrait début 2012 un billet au terme anglais "yearning" qu'il intitulait justement "Nur wer die Sehnsucht kennt". Et de citer les propos de l'auteur canadien Claude Lalumière (interview d'origine ici) :


I’ve had some people tell me things about my own writing, and after they’d told me I thought, ‘Oh, you’re right!’ Once I was taking a walk with another writer who had read most of what I’d written, and she said, ‘You know, the biggest emotion in all of your writing, no matter what you do, is yearning.’ She was right. Here’s an interesting thing: there’s no word for yearning in French. You have to use a whole sentence to describe the feeling, and even then you don’t get the whole range. Often, thinking about my characters in a story, I ask myself, ‘What do they want most of all?’ (Though it goes beyond want.) Germanic concepts like awe and yearning are central to my writing, in fact – all these words for a rich inner life!


Vous en voulez encore ? Allez, pour le même prix, je vous rajoute encore "hiraeth", qui nous vient du Pays de Galles :


Hiraeth /hɪəraɪ̯θ/ is a Welsh word that has no direct English translation. However, the University of Wales, Lampeter attempts to define it as homesickness tinged with grief or sadness over the lost or departed. It is a mix of longing, yearning, nostalgia, wistfulness, and the earnest desire for the Wales of the past. 'Hiraeth' bears considerable similarities with the Portuguese concept of 'Saudade' (a key theme in Fado music) and the Galician 'morriña' and Romanian 'dor'.

(Source : Wikipedia)


Ah, the Romanian dor, parlons-en, justement. Il s'agit d'être précis:



Si l'on poursuit l'exploration linguistique, un étonnant article sur la passion des Finlandais pour le tango nous permet d'ajouter un mot à notre répertoire : kaiho.


Le tango finlandais le plus connu, “Satumaa” (qui veut dire ‘Le pays des contes de fées’), est une lamentation à propos d’un endroit lointain qui ne peut pas être atteint. Le sens très fortement finlandais de la solitude et du désir ardent est exprimé par le terme kaiho, une notion assez proche du concept brésilien de saudade.


Et chez Wikipedia :

The Finnish language has a word whose meaning corresponds very closely with saudade: kaiho. Kaiho means a state of involuntary solitude in which the subject feels incompleteness and yearns for something unattainable or extremely difficult and tedious to attain. Ironically, the sentiment of kaiho is central to the Finnish tango, in stark contrast to the Argentine tango, which is predominantly sensuous. Kaiho has religious connotations in Finland as well, since the large Lutheran sect called the Awakening (Finnish herännäiset, or körttiläiset more familiarly) consider central to their faith a certain kaiho towards Zion, as expressed in their central book Siionin Virret (Hymns of Zion). However, saudade does not involve tediousness. Rather, the feeling of saudade accentuates itself: the more one thinks about the loved person or object, the more one feels saudade. The feeling can even be creative, as one strives to fill in what is missing with something else or to recover it altogether.


Chez Wikipedia, justement, on nous propose toute une série de mots proches de "saudade" dans d'autres langues. Allez y faire un tour pour retrouver certains des termes évoqués ci-dessus et quelques autres en prime.

Curieusement, on le voit avec les deux extraits ci-dessus, ces termes proclamés intraduisibles s'entrecroisent volontiers pour se comparer les uns aux autres. Au rayon des comparaisons, tout le monde n'est du reste pas d'accord. D'aucuns vous diront par exemple que "Le Sehnsucht allemand correspond assez bien à la définition de dor", tandis que d'autres rectifieront : "Le mot dor en roumain que ne rend pas complètement la Sehnsucht allemande." Et c'est ainsi aussi que je retombe, via la saudade, sur le hüzün d'Orhan Pamuk, cette forme de mélancolie propre à Istanbul, que je cherchais désespérément à localiser quelque part dans ce souvenir d'une lecture faite il y a plusieurs années :



Les mots sont juxtaposés, comme si l'on tentait par là de cerner quelque chose d'encore plus indicible et intraduisible :



Qu'est-ce qui fait, en définitive, que j'intitule un billet "Berliner Sehnsucht" au lieu de lui chercher un titre en français ? Qu'est-ce qui fait que le blogueur anglais intitule le sien "Nur wer die Sehnsucht kennt" (élégant emprunt à un vers de Goethe, OK) et pas autrement ? Qu'est-ce qui fascine tant à propos de la saudade, au point de donner lieu à moult dissertations sur son caractère intraduisible, son grand mystère qui se vit et ne s'explique pas, ses liens avec le fado, tout ça tout ça ? Plus inquiétant pour mon cas, qu'est-ce qui fait que je ne peux penser au Nostalghia (Ностальгия) de Tarkovski que sous ce titre russe (transcription littérale retenue pour distribuer le film dans bon nombre de pays) ? Où réside-t-il, ce "supplément d'âme (russe)" que je perçois confusément quand je prononce dans ma tête ce mot russe, pourtant équivalent apparemment parfait de la "nostalgie" française ? De Tarkovski ? De ce que je commençais à peine à comprendre de la Russie quand j'ai arrêté d'en étudier la langue ? De cet héritage culturel qui produit cette fameuse "âme russe" mi-réelle mi-fantasmée depuis l'étranger ?



Un certain Richard Wagner (non, c'est pas le même) écrit dans un article intitulé "Voisins autistes" (sur Eurotopics, traduction d'Esther Baron) "que chaque peuple européen [ou pas européen, ajouté-je] a le sentiment d'avoir au moins un mot imparfaitement traduisible. (...) Par mot intraduisible, on entend un mot qui ne vaut en quelque sorte que pour ses locuteurs. Un secret collectif. Le mot devenant blason d'originalité." Curieusement, on dirait que ce blason touche souvent à la nostalgie, à la mélancolie, à une forme de tristesse indiciblement locale, à une teinte absolument unique de la gamme chromatique du vague à l'âme.

Ou à un point absolument unique d'une sorte de carte des émotions, comme dans l'embryon de projet mis en ligne par un certain Pei-Ying Lin (étudiant en design, semble-t-il) : "The Unspeakableness". Il revisite un peu (sans le vouloir ?) la Carte du Tendre, mais façon diagrammes modernes : 21 émotions "intraduisibles" en anglais peuvent être visualisées sous forme de carte, justement, ou consultées selon un classement par terme, au choix.



On peut cliquer sur chaque terme et visionner une petite vidéo à son sujet. Là où l'intérêt de la chose est limité, c'est que les vidéos ne sont apparemment pas du tout sous-titrées, dommage.

Dommage aussi que ne soient pas disponibles en ligne les actes de l'"exploration festive de la nostalgie au Centre Culturel Suisse" évoquée par Barbara Cassin sur le site intraduisibles.org (ce site qui donna naissance au dictionnaire-philosophique-dont-je-veux-vous-parler-depuis-longtemps évoqué ci-dessus). La description me plaît bien : "« Quand l’Europe a mal », autour de mots comme Saudade, Sehnsucht, Spleen, Dor, Nostalgie, implantés dans des poèmes, des textes philosophiques, des chansons, au moyen desquels les Européens disent l’état de malaise où l’âme et le corps sont en désordre, désignent où et comment ils ont mal, autrement dans chaque langue et dans chaque culture."

Oui, dites donc, j'aurais aimé être là. Et même, un début de spleen, de vague à l'âme, voire... oui, de Sehnsucht, me saisit à l'idée d'avoir loupé ça.



Lecteur locuteur de tout plein d'autres langues de ce blog, tu es invité à faire part de tes variantes personnelles de la mélancolie dans les commentaires, si le cœur t'en dit : ta blogueuse dévouée est une incorrigible collectionneuse, comme tu le sais.




Share/Bookmark

Histoires de free-lances


Alors que cela fait un an que j'ai quitté la traduction indépendante (eh oui, un an déjà, le temps passe), je me rends compte que je ne t'ai jamais vraiment parlé de Clients From Hell, lecteur qui ne regardes jamais les colonnes "liens" de ce blog de ce blog.

Clients From Hell est un site que tu aurais pu repérer depuis longtemps tout en bas de la plus à gauche des colonnes de droite (on suit, hmm ?). Comme son titre le laisse deviner, il réunit les pires zorreurs et absurdités que peuvent sortir des clients aux free-lances qui aimeraient simplement faire leur boulot dans des conditions correctes et être payés à la fin. C'est assez drôle si on a l'humour du genre grinçant, et bien que le site rassemble plutôt des témoignages de graphistes et de web designers, on y retrouve pas mal de situations qui rappellent celle des traducteurs indépendants. (Bon, pour le plaisir, jetons quand même un coup d’œil aux quelques anecdotes où il est question de traduction...)




Alors oui, ce recueil en ligne peut avoir un petit côté "bureau des pleurs" et les esprits chagrins ne manqueront pas de faire remarquer que ça ne sert pas à grand-chose de critiquer, critiquer, critiquer, se plaindre et râler, et que les sites de ce genre sont parfaitement vains et stériles.

Mais primo, ce site a un petit côté exutoire/défouloir qui fait plutôt du bien, deuzio les anecdotes sont souvent très drôles (si on se dit qu'il vaut mieux en rire qu'en pleurer) et tertio Clients from Hell fait aussi plein d'autres choses (outre la publication d'une version papier des meilleures anecdotes du site, il y a quelques années, et la vente de goodies aussi choupi qu'inutiles).

Par exemple, ils ont réalisé il y a quelques mois cette petite vidéo rigolote (dans le même esprit que la toujours aussi bonne vidéo Client-vendor relationship à voir et à revoir ici même) :



Ils ont également relayé l'initiative "World's Longest Invoice" destinée à attirer l'attention sur les impayés récurrents que subissent les free-lances (c'était il y a un an environ).



Et puis en fin d'année dernière, Clients from Hell a publié un petit guide sur l'exercice en free-lance, qu'on peut télécharger par ici ou se faire envoyer en s'inscrivant sur le site.



Si ce guide ne révolutionnera pas ta vie, lecteur déjà free-lance de ce blog, il est plutôt solide et bien fichu, et peut me semble-t-il servir à des traducteurs (par exemple) fraîchement diplômés qui hésiteraient à choisir la jungle voie de l'indépendance.

Et pendant que j'y suis, j'ajoute à cet alléchante petite présentation (ne dites pas le contraire) un lien vers un Tumblr du même style qui s'est créé plus récemment en France : http://salut-l-artiste.tumblr.com/ (titre officiel : "Ça te fera de la pub") qui met beaucoup l'accent sur les faux concours de graphisme, plaie des graphistes professionnels (allez lire ce billet si le sujet vous intrigue), mais où l'on trouve aussi quelques perles sympathiques auxquelles on peut s'identifier :



Et puis pour rigoler encore un peu (voui, voui, rions, combattons la morosité, la crève, le surmenage et le règlement zoosanitaire interminable, mes amis), allez donc jeter un coup d'oeil à "Should I Work For Free?", un petit diagramme comme je les aime.




Share/Bookmark
top