Petite pharmacopée anti-calquite



Ce billet fait suite à une étude hautement scientifique sur la calquite anglicistique publiée ici même la semaine dernière.


Te revoilà, lecteur en pleine transe calquitopathe, le front brûlant, l’œil vague, le clavier hésitant ? C’est – blague à part – une question qui m’occupe l’esprit depuis plusieurs mois, cette histoire de calquite et des remèdes à y apporter. La liste de « remèdes » (on notera la présence de guillemets) qui suit est, cela va de soi, loin d'être exhaustive, n'hésite donc pas à la compléter.


La base : une bonne hygiène de vie

Le gentil réviseur dont il était question dans le billet précédent – car il existe, oui-oui – est un grand pourfendeur de la calquite anglicistique systématique, celle qui se nourrit d’automatismes doublés d’un début de paresse intellectuelle. La prise de conscience de la calquite et la vigilance à son égard constituent donc sans doute un premier pas dans la lente convalescence du traducteur calquitopathe.

Un certain sens du ridicule aide aussi, me rends-je compte : après tout, n’est-il pas effectivement un peu bêta de vouloir faire compliqué à tout prix ? En quoi « fondamentaux » est-il mieux que « bases » ou « être en charge de », mieux que « être chargé de », au fond ? Ou « digital » mieux que « numérique », pour reprendre l'exemple judicieusement cité par un lecteur dans les commentaires du billet de la semaine dernière ? L'emploi erroné d'« éligible » pour dire « recevable, admissible, entrant en ligne de compte, remplissant les conditions requises, etc. » ne donne-t-il pas lieu à des phrases absurdes ? À quoi sert de détourner le verbe « initier » de son sens réel en français (« révéler ») pour lui donner abusivement celui d’« entamer », d’« engager » ou de « prendre l’initiative », puisque ces trois verbes font très bien l’affaire ? C’est ridicule. On est bien d’accord, le tout est d’y penser deux minutes.


Traitement de fond à prendre au quotidien (léger risque d'accoutumance, qui disparaît généralement de lui-même)

On le devine déjà, la guérison n’est donc possible que si l’on prend le temps de se poser des questions. Mais une fois qu’on a franchi cette première étape (très saine) de questionnement, où trouve-t-on les réponses, je vous le demande ? À cet égard, un ouvrage comme le Meertens, dont j’ai déjà longuement chanté les louanges par ici, est très précieux, justement parce que son auteur s’en est posé, des questions. À « finalize », il nous dit :



Face à « approach », il n’est pas démuni non plus, oh que non :




J’ai dit dans le billet d'août dernier où je vantais les charmes du Meertens que j’avais eu l’impression au départ qu’il s’agissait d’un bouquin pour traducteurs paresseux, puisqu’il mâchait le travail attendu du traducteur. Nuançons : c'est un très bon ouvrage pour traducteurs menacés ou atteints de calquite (par exemple en raison de la proximité permanente de texte mal écrits qui ne demandent qu'à être mal traduits, suivez mon regard). Plus je m’en sers, plus je me rends compte que je suis surtout amenée à l’ouvrir quand je me retrouve face à des mots potentiellement calquitants, des mots pénibles. Mais du coup, si je l'ouvre dix fois de suite en me demandant comment traduire « approach » par autre chose qu’ « approche » dans un contexte donné, la onzième fois, je connais l’article « approach » pratiquement par cœur et je ne l’ouvre que par acquit de conscience ; la douzième fois, l'injection anticalquite répétée a fait son effet et une solution fluide, élégante et idiomatique (mais oui) s’impose d’elle-même. Zou !

Cette petite gymnastique linguistique aide à se débarrasser de l'automatisme un peu facile qui conduit sur la pente savonneuse à associer une unique traduction (pas loin d'être fautive, qui plus est) à un mot, sans se soucier de son contexte. Mais surtout, elle oblige également à lutter contre l’appauvrissement de la langue par excès de calquite. À force de ne pas se servir des mots, on contribue à leur oubli, à leur dépérissement, à leur disparition progressive. Bouhouhou.


Complément thérapeutique essentiel (deux formes d'administration possibles pour une action plus efficace)

Il y a beaucoup plus longtemps, j’ai parlé ici d’un ouvrage de François Lavallée, Le traducteur averti. Il ne se présente pas comme un dictionnaire (contrairement au Meertens, donc) et comporte quelques québécismes croquignolets, mais permet néanmoins de se remettre utilement le vocabulaire en place et s’attache lui aussi à la recherche de tournures idiomatiques, loin des calques faciles. Une bonne lecture pour se rafraîchir les idées. Depuis que je découvre le monde incroyable de Touïteur, je suis de près, entre autres, le compte de l'auteur, qui a le bon goût de partager régulièrement avec ses abonnés ses réflexions en la matière.




Traitements de substitution possibles

Citons ici le Lexique analogique de Jacques Dubé, qui est plutôt bien fichu aussi. Il est un peu plus « brut de décoffrage » que le traitement de fond et son complément thérapeutique, mais peut dépanner aussi.



Deux autres documents intéressants mis à la disposition du grand public par l’ONU m’ont été signalés tout récemment par Roger McKeon et je l’en remercie (parenthèse : Roger McKeon tient un blog répertoriant des ressources intéressantes ainsi qu'un site, TerminoTrad, qui rassemble une masse d'outils impressionnante en un même lieu virtuel, y compris le fort bien nommé « TerminoParesse »). Il s’agit tout d’abord d’une page recensant une palanquée intéressante de calques et d’anglicismes courants, avec exemples d’emploi et suggestions de remplacement, que l'on peut trouver par là.



« L'énoncé perd en précision
si le locuteur renonce à la diversi lexicale
. »
Voilà, tout est dit. (Insérer ici une succession de petits cœurs attendris.)

Et deuxièmement, un document très précieux : le « Vade-mecum du traducteur » de l’ONU. J’en possédais un exemplaire .pdf refilé par une collègue, mais il était théoriquement « à usage interne », m’avait-on dit. C’est une excellente chose qu’il soit désormais consultable par tous. Son intérêt et son utilité l’apparentent bien sûr au Meertens, qu’il recoupe par endroits. À noter, les cent dernières pages déclinent quelques-uns des « mots-clés » que l'anglais aime bien combiner à l'infini, histoire que le traducteur calquitopathe retrouve ses petits encore plus vite.

Ce vade-mecum onusien a un cousin à l'OCDE, intitulé « Glossaire des difficultés générales de traduction », à télécharger ici si le cœur vous en dit.


À garder sous la main en cas de crise de calquite

À partir du Meertens, du vade-mecum de l’ONU, du glossaire de l'OCDE, des gazouillis de François Lavallée et d’autres sources que vous ne manquerez pas de m’indiquer, chers lecteurs, voilà déjà de quoi se faire son propre répertoire de traductions idiomatiques à des fins de prophylaxie ou de traitement de la calquite aiguë.

J’ajoute à la liste les sites et ouvrages consacrés aux cooccurrences. C’est fantastique d’avoir eu l’idée un jour de répertorier les cooccurrences, c’est peut-être l’une des choses les plus utiles qui soient à l’apprentissage approfondi d’une langue, car il est extrêmement difficile d’expliquer objectivement pourquoi on emploie tel nom avec tel verbe, mais pas avec tel autre, si ce n’est par ce « tout informe » que l’on appelle habituellement « usage ». Mais un dictionnaire des cooccurrences est très utile aussi pour un locuteur natif, et donc pour un traducteur, en cas de paralysie ou de trou noir face à un mot. Or la calquite est typiquement source de paralysie et de trous noirs, c’est même une de ses séquelles les plus courantes : le traducteur a repéré et déjoué le piège de la calquite, il croit être tiré d’affaire, il a trouvé le nom commun qu’il va pouvoir utiliser en lieu et place du vil calque, et soudain, c’est le drame. Impossible d’associer ce nom à un verbe ou à un qualificatif, impossible de l’articuler avec le reste de la phrase ou de le loger parmi les autres mots. L’horrible calque semble s’incruster, s’attarder comme un phénomène de persistance rétinienne, et il devient impossible d’imaginer autre chose à sa place.

C’est là qu’un dictionnaire des cooccurrences peut lui sauver la vie, n’ayons pas peur des mots : celui de Jacques Beauchesne (sur Termium), celui de Toni González Rodríguez (disponible ici) ou pourquoi pas, le fort intéressant Corpus français de l'Université de Leipzig (j’ai découvert ce lien tout récemment grâce à la page de ressources de Patoudit que je vous engage à aller consulter), sans oublier, côté papier, le Dictionnaire des combinaisons de mots publié par Le Robert, très complet.


À prendre en cure, façon vitamine C

Et puis de temps en temps, pour un petit traitement intensif, il est bon d’aller voir du côté des pousseurs de coups de gueule. Le dernier que j’ai croisé s’appelle Alfred Gilder et il affirme dans le titre de son ouvrage que Oui, l’économie en français, c’est plus clair ! (chez France Empire (oui-oui), 2012).

Resituons les choses : Alfred Gilder ne propose pas un manuel anti-calquite, d’ailleurs la calquite anglicistique n’est que l’un des maux qu’il aborde dans son ouvrage. On a plutôt affaire à une défense générale de l’utilisation du français (avec une application pratique au domaine de l’économie), sur une ligne proche de Claude Hagège que l’on entend déclarer toutes les semaines dans le générique ouvrant l'excellente émission Tire ta langue : « Mon métier de linguiste n’est ni de me faire le chantre d’une langue commune, en l’occurrence l’anglo-américain, ni de faire entendre des accents de Cassandre, d’être une Cassandre à cocarde. » Voilà, c’est à peu près ça (d'ailleurs, c'est en entendant l'auteur lors de son passage dans Tire ta langue il y a quelques semaines que j'ai eu envie de me plonger dans son livre ; on peut aussi lire un entretien avec lui par ici). Je ne suis pas systématiquement d’accord avec toutes les idées ni tous les arguments qu'il développe dans ce petit bouquin au demeurant sympathique, je ne suis pas fan non plus de son ton parfois assez vindicatif, mais on y trouve des choses très intéressantes sur l’emploi du français.

Alfred Gilder consacre donc plusieurs pages, au fil du bouquin, à la calquite anglicistique, et montre par exemple ce phénomène aboutit souvent à des absurdités ou à une euphémisation de la réalité dans le domaine économique…



De la même façon, il décortique certains phénomènes d'imprégnation linguistique de façon plutôt convaincante.



Je reviendrai peut-être sur cet ouvrage pour d'autres raisons dans un futur billet, mais en attendant, bien qu'il ne s'agisse pas vraiment d'un manuel à destination de la gent traductrice, j'ai apprécié les nombreux exemples développés et noté un certain de nombre de bonnes idées à recaser.


Et pour la veille épidémiologique ?

S'adresser à FranceTerme. Mais si, vous savez bien.




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Premier épisode et rappel du principe. Et - oh ! ah ! - il y a même un site, maintenant.


Cannes, c'est fini (ooooh). Mais pas ici (aaaah). Un billet de circonstance, en somme.


rupert everett coiffeurs

Le Festival de Cannes est aux Tropéziens ce que Wimbledon est à l’Angleterre. Tout reste en suspens. Avec sa redoutable filière française du showbiz, Saint-Tropez s’y sent lourdement impliqué.

Et ce que n’importe qui te dira, c’est qu’il pleut toujours pendant le Festival, aussi le fait que le ciel soit entièrement bleu, à l’exception d’un unique petit nuage planant du côté de Toulon, est une source intarissable d’anxiété et de discussions chez les vrais-faux indigènes. Des regards de blâme visent ce pauvre petit nuage, suivis de sombres prédictions.

Apparemment Jeanne Moreau s’est cassé le fémur la dernière fois où il n’a pas plu. Et la fois d’avant, c’était quand Greta Garbo a annulé. Que va-t-il se passer maintenant, jacassent ces perruches débiles dans leurs cages dorées, tandis qu’elles jouent, au déjeuner et dans l’après-midi, de la télécommande, sautant d’une chaîne à l’autre pour voir qui est arrivé à Cannes et dans quelle tenue. Ensuite, il y aura une brève sortie pour faire les courses avant de rentrer en vitesse voir le reportage de TF1 sur la première du premier film, suivi, bien sûr, de J’adore le Festival, à l’hôtel Majestic, avec leur Véronique Jador, la Tropézienne par excellence.



Rupert Everett, Les coiffeurs de Saint-Tropez,
traduit de l’anglais par Sophie Brunet,
Balland, 2000




Ce festival de cannes est - bien sûr - signé Plonk et Replonk.



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Tics, manies et autres névroses (ép. 9)




Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l'entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de "déformations professionnelles" pour minimiser la chose, mais let's face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.


Il était temps de l'aborder, temps de le dénoncer haut et fort, ce mal sournois, temps d'exposer au grand jour les ravages qu'il provoque. Car il est partout, il touche petits et grands, traducteurs et simples mortels, veaux-vaches-cochons (quoique), et n'épargne que les plus forts d'entre nous (et encore).

Il était temps de parler de la calquite-anglicistique, mes loupiots.

Je sens que vous allez encore me réclamer des explications. Soit, allons-y. La calquite-anglicistique, elle sommeille dans le cerveau de cette jeune femme que vous croisez dans le métro, portable collé à l'oreille, en train de s'exclamer : « Nan mais attends, c'est DÉFINITIVEMENT pas mon genre de mec ! » ; elle hante ce journaliste qui finit son blabla en disant : « POUR VOTRE INFORMATION, sachez que notre chaîne diffusera cette conférence de presse en direct » ; elle se glisse lâchement dans les paroles de ce délégué d'organisation patronale qui déclare : « Grâce à ces mesures, nos adhérents VONT AVOIR DE NOUVELLES OPPORTUNITÉS » ; elle contamine lentement mais sûrement ce chargé de communication dans une grande banque qui rédige une pub demandant à ses clients potentiels : « Êtes-vous ÉLIGIBLE à la banque machin ? » ; elle bouillonne manifestement sans complexes dans le cerveau d’André Manoukian quand il déclare dans La nouvelle star : « C’est JUSTE incroyable, ce que tu fais avec ta voix ! » ; elle pourrit jusqu'à la moelle les propos d'à peu près n'importe qui (votre blogueuse dévouée comprise) qui se surprend à dire un jour : « Et là, J'AI RÉALISÉ que je n'avais pas pris le bon train. »



La calquite-anglicistique : forme avancée financiaro-pubeuse, l’une des plus graves.

Parlons sans fausse pudeur : la calquite-anglicistique est un poison terrible pour le traducteur, un bain néfaste dans lequel il est tenu de barboter au quotidien, sauf à vivre en reclus sans jamais ouvrir un journal ou un volume de Twilight. La calquite-anglicistique commence par faire souffrir le traducteur parce qu’il la voit autour de lui. Il constate les dégâts qu’elle provoque et la sent écorcher ses petites oreilles à chaque fois qu’il entend ses hideuses manifestations.

Confronté à la calquite des autres, le traducteur a tendance à faire machinalement ce qu'il sait faire le mieux : il traduit. Ainsi, lorsqu'il entend le père d'un candidat de télé-crochet raconter qu'il a « toujours supporté sa fille » qui chante depuis toute petite, il ricane devant ce double sens qui a de quoi faire marrer quand on entend brailler la progéniture en question, mais il sait que le paternel veut, selon toute hypothèse, dire qu'il soutient sa fille de longue date et non que le son de sa voix lui donne envie de lui arracher les ongles l’un après l’autre dans un interminable supplice. De même, quand sa banquière lui annonce que sa demande de prêt est « éligible », il devine avec un certain à-propos qu’elle ne veut pas dire que le formulaire qu’il a rempli jouit des droits requis pour se présenter à une élection par voie de suffrages. Et quand le commentateur sportif annonce que la balle est « définitivement sortie du court » de tennis, il ne se demande pas avec affolement comment le match va pouvoir continuer, mais comprend qu'il s'agit du verdict rendu par l'arbitre quant au franchissement ou non de la ligne de fond par la baballe jaune. En somme, le traducteur fait comme tout le monde, il rectifie de lui-même, même s’il grince un peu des dents.

Parce qu'elle semble relativement inoffensive à première vue, du fait même qu'elle touche tout le monde ou presque, le traducteur ne se méfie pas suffisamment de la calquite-anglicistique. Se laissant porter par l'évolution de la langue (cela fait aussi partie de son métier, de suivre l'évolution de la langue), absorbant des doses régulières d'expressions calquées, il devient peu à peu immunisé, baisse la garde, oublie de faire gaffe. Ses muscles s’affaissent, il perd ses réflexes.

Car au fond, le traducteur est une éponge comme les autres (j'aimerais qu'on grave cette phrase inoubliable sur ma tombe, merci bien), il tend à absorber ce qui se dit autour de lui. Certes, il est une éponge vigilante (celle-là aussi, merci-merci), une éponge qui fait de la résistance, en somme. Non, non, non, se dit-il, je ne me laisserai pas aller à utiliser « supporter » à la place de « soutenir », c'est d'un ridicule fini. Non, non, non, s'obstine-t-il, jamais je ne commenterai « l'agenda » du gouvernement (relié pleine peau, l'agenda ?). Et non, non, non, je n’envisagerai jamais d’ « adresser » une question, ne chercherai pas de solution « alternative », ne me dirai pas « concerné » quand je suis inquiet et ne parlerai pas d’une mesure qui « impacte » l’emploi, du point sur lequel machin a « mis l'emphase » ou encore d’un argument « consistant » avec la ligne du parti. Non, non, non, je ne mange pas de ce pain-là.

Jusqu’au jour où.

Jusqu'à ce jour où son gentil réviseur lui fait remarquer avec ménagement qu’il emploie des termes comme « approche », « finaliser », « identifier » ou « promotion » dans des acceptions qui n’ont pas tout à fait lieu d’être. Enfin, peut-être sur BFM TV, mais pas chez Robert, or en cas de match, c’est plutôt Bob qui prime.



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Et en l’occurrence, Bob dit « emploi critiqué », « abusif » ou « anglicisme ». Catastrophe ? Interdit absolu ? Peut-être pas. Mais prudence, oui. Extrrrrrêêêêême circonspection. À soupeser soigneusement avant d'écrire, en tout cas, et à ne pas employer aveuglément pour traduire « approach », « finalize », « identify » ou « promotion ».

Dès lors que le traducteur réalise prend pleinement conscience de sa propre calquite-anglicistique, c'est la dure phase d'acceptation qui démarre. S'il ne la surmonte pas d'un haussement d'épaules, s'il la prend réellement au sérieux, s'il juge que le rôle d'un traducteur est aussi de défendre le bon usage de sa langue maternelle (dans laquelle on trouve généralement de quoi exprimer de façon tout à fait correcte les notions sur lesquelles la calquite a insidieusement fait main basse), les symptômes suivants peuvent apparaître, avec une intensité variable :

  • Doute oppressant, qui le pousse à consulter frénétiquement le Grand Robert tous les trois mots, car il ne sait plus où il en est : ce terme à l’air bonhomme qu’il avait l’habitude d’utiliser pépère sans se poser de question, que cache-t-il vraiment, hmm ?

  • Tendance au dédoublement de la personnalité (appelée vulgairement « culentredeuxchaisite »), lorsqu’il est obligé dans une traduction d’employer une langue quelque peu orale, naturelle, quotidienne, et que, la mort dans l’âme, il finit par se résoudre à utiliser l’un de ces mots entachés de calquite « parce que tout le monde parle comme ça » (mais le traducteur est-il tout le monde, hein ?). Puis culpabilisation intense et autodépréciation morbide quand il prend conscience de ce qu'il a fait.

  • Irritabilité, voire agressivité, dans ses rapports avec ses confrères qui n’ont peut-être pas réalisé pris la mesure, eux, de la calquite-anglicistique ambiante ni de leur condition d’éponge, ou qui ont décidé de lui appliquer une stratégie de déni systématique (qui les mènera tout droit à la névrose un jour, j'vous l'dis). Un échange typique est reproduit ci-après :

    - Les piles, je ne vois pas du tout ce qui te chiffonne dans cette phrase : « Le comité en charge du projet-pilote a identifié les diverses possibilités d’implémentation de l’action envisagée et développé pour le futur une analyse standard de ses impacts selon une approche inclusive, proactive et basée sur la performance, ce qui permettra à la firme de faire la différence dans la compétition globale. » C’est parfaitement correct.

    - Je… Euh… Brloumpf-brloumpf… Comment te dire ?

  • Forte réaction allergique à la lecture d’un très grand nombre de publications et surtout de brochures publicitaires, comme celle-ci (cliquez pour la voir en plus grand, je vous assure que vous ne le regretterez pas).



  • Perturbation extrême du jugement face à l'acceptation générale dont jouit cette mochlangue ambiante, pouvant conduire à une perte des repères esthético-linguistiques et amener par exemple à penser que Dan Brown est un écrivain nobélisable.

Des manifestations inquiétantes qu'il n'est pas question de prendre à la légère, en résumé. Je vois bien que tu es tout retourné à l'évocation de cette calquite-anglicistique endémique, lecteur forcément atteint car qui ne l’est pas de ce blog. Mais sache qu’il faut garder espoir : la semaine prochaine (parce que bon, il se fait tard), je te parlerai de quelques excellents traitements contre cet étrange mal.





NB : la calquite peut, dans certaines régions, s’appliquer à d’autres langues que celle de Shakespeare la World Company. Ainsi, il n’est pas rare que le traducteur faisant la connaissance de son propriétaire strasbourgeois s’entende dire (non sans une certaine surprise, car on oublie vite ces choses-là) : « COMME DIT UNE FOIS MAINTENANT, du moment que la personne est sérieuse, je ne suis pas un propriétaire difficile. D’ailleurs, j’ai LAISSÉ INSTALLER un robinet neuf quand les locataires précédents me l'ont demandé. LÀ IL EST, regardez. » Les germanistes et les alsaconnaisseurs auront reconnu la calquite-germanistique (et rajouté mentalement l’accent).



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C'est la saison


Oyez, oyez, amis lecteurs. Grâce au lobbying intensif d'une armée de gazouilleurs...



... Les piles figure dans la liste des cent "blogs de professionnels" retenus dans le Top 100 Language Lovers 2013. C'est chouette comme tout d'avoir été sélectionnée, merci Pierre ! Attention, minute misérabiliste destinée à faire pleurer dans les chaumières équipées en wi-fi : votre blogueuse dévouée n'ayant jamais rien gagné de ce genre (si ce n'est un billet pour le concert de Pink Floyd en 1994, mais comme j'étais trop jeune, mes parents ne m'avaient pas permis d'y aller et c'était vraiment trop injuste, d'ailleurs il m'a fallu des années de psychanalyse pour m'en remettre même si bon, Pink Floyd à cette époque, ce n'était déjà plus trop ça, je le concède, mais quand même), voilà une chance inespérée de réparer cette horrible injustice, vous en conviendrez. Pour consulter la liste et voter, c'est donc par là.

En même temps, je ne vous cache pas que si vous votez pour le blog de l'Ataa, ça me fait tout autant plaisir, vu que j'y contribue régulièrement aussi.

Et puis en même temps aussi, ce qui est bien cette année, c'est qu'on peut voter pour plusieurs blogs ! Genre l'inusable Mox, le tenace No Peanuts! et les toujours bienvenues Recettes du traducteur.

Et puis encore en même temps, l'autre côté sympa de ce Top-100, c'est qu'on découvre toujours de nouveaux blogs sympatoches à côté desquels on était passé. Regardez Médias Tics, par exemple : ça m'a l'air d'être un endroit très fréquentable. Tout comme Grammarphobia et Grammar Girl ou encore An A-Z of ELT. Bref, jusqu'au 9 juin, explorez, lisez, votez !




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ImpÉcr #20
Tootsie


Ce mois-ci, un seul petit sous-titre qui parle de traduction, un peu abstrait et triste, bien qu'il soit issu d'un film chatoyant et choupi marqué par l'esthétique des années 80 (et bien que nous soyons arrivés à l'épisode 20 de cette incroyable saga).

Si vous ne connaissez pas Tootsie (Sydney Pollack, 1982), je ne vous en dirai pas trop, mais sachez que le film montre - entre diverses choses - le quotidien des acteurs d'un soap-opera particulièrement affligeant. D'où cette phrase que laisse échapper Jessica Lange hors champ en soupirant.



Bon début de semaine !




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Moi, je soigne ma positive attitude #1



Mon créneau, c'est la positive attitude, comme chacun le sait.

Je... J'ose ? Oui, allez, j'ose. Je ne m'en lasse pas de recycler ce fichier audio en ces lieux (pour la troisième (?) fois).

tilidom.com

La positive attitude, donc.

Pourtant, à mon grand désarroi, je n'arrive pas à rédiger un billet pour répondre au défi-jeu lancé il y a déjà plusieurs mois par Pierre-de-La-poutre-dans-l'œil, qui suggérait que ses lecteurs composent un petit hommage argumenté à une traduction exceptionnelle (l'avantage, c'est qu'il n'y a pas de date limite à ladite invitation, alors si comme moi vous avez le déclic un peu lent, vous pourrez toujours participer à l'opération dans dix ou vingt ans). En somme, c'est vrai : la critique est aisée, mais l'art est difficile, eh oui ma bonne dame.

En attendant, ma positive attitude piétine, se fane, se dessèche et dépérit lentement. Elle me sussure à l'oreille : "Eh, Les piles, arrête de râler, de critiquer et de t'énerver, trouve-moi quelque chose à me mettre sous la dent, soigne tes ondes positives, combats ton aigreur, rayonne un peu, oublie Luxembourg, croque la vie, mange, prie, aime, thank you life, thank you love."


Alors bon, j'ai cédé. Voici donc une nouvelle série de courts billets pour réunir (par deux ou trois, piano piano) les petites trouvailles de traduction croisées ici ou là qui me font plaisir et que je pense à noter. N'y cherchez pas forcément des pépites incroyables, juste les petits bonheurs de votre blogueuse dévouée et les coups de coude qu'elle se donne parfois à elle-même (aïe). Et cette nouvelle série s'accompagne d'une mascotte de choc ci-contre à gauche, destinée à nous rappeler qu'il faut y aller mollo sur les mini-tresses quand on est blonde que le montage Photoshop n'est pas à la portée de tout le monde que le gris associé au rose pétant, c'est so 90s que la positive attitude a un visage, une voix, une égérie immortelle.




***


- Money's money.
- We sound like a couple of vultures.
- "Pigs", "vultures"... You swallow a whole box of animal crackers?

Blow Out (Brian De Palma, 1981) - sous-titres : Anne et Georges Dutter

(On pardonnera du coup quelques secondes après cet échange un énorme faux-sens sur... Non, non, non, positive attitude, positive attitude.)



***


"You don't have to be concerned about me. There are day and night porters downstairs. There are two locks and a chain on that door. And I've got Bob! I'm defended like Fort Knox."

À 23 pas du mystère (Henry Hathaway, 1956) - sous-titres : Bernard Mocquot

(On pardonnera du coup le découpage hasardeux de ce sous-ti... Non, non, non, positive attitude, positive attitude.)



***


Entendu dans l'émission "Le grand bain" d'Inter, épisode de mars consacré aux 10 ans de la guerre en Iraq et de l'épisode "anti-français" dans le monde anglo-saxon. C'est Jean-Claude Sergeant qui parle.

Le Sun, qui appartient au groupe de Rupert Murdoch, a également bouffé pas mal de Français. C'est la traduction je crois la plus évidente pour "French bashing", il faut peut-être de temps en temps un peu parler français. Il "bouffait du Français" à longueur d'éditoriaux.




***





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C'est vraiment une bonne idée, ce petit bouquin de Clément Lemoine publié par SCUP/Librairie Goscinny :



À peine m'avait-on signalé sa publication (merci S., encore une fois) que pouf, il était commandé : votre blogueuse dévouée aime trop Goscinny pour ne pas se jeter sur un essai de ce genre. Non sans une certaine curiosité, d'ailleurs, parce que vous je ne sais pas, mais personnellement, je n'aurais pas pensé qu'il y avait matière à consacrer une centaine de pages à ce thème qui pourtant me touche de près. Or si, matière il y a, et il fallait y penser. La brève d'actuabd consacrée à l'ouvrage résume bien les choses :


Il faut dire que Goscinny est un cas. Né à Paris de parents d’origine polonaise et ukrainienne, il vécut en Argentine de l’âge de 2 ans à l’âge de 19 ans, puis 6 ans à New-York (où il rencontra Morris et où il travaillait pour un exportateur tangérois), pour venir se faire publier en Belgique (où il rencontra Uderzo) et créer ensuite avec un fils d’immigrés italiens le personnage de BD qui incarne le mieux la France : Astérix !

Dans ses bandes, on parle anglais, espagnol, italien, égyptien, chinois, japonais, latin, russe... et un certain nombre de langues imaginaires.

On y décrit surtout un incroyable brassage de civilisations, de Spaghetti à Lucky Luke, d’Iznogoud à Astérix, bien caractéristique de celui qui écrivit : "J’aime beaucoup les étrangers, j’ai longtemps été étranger moi-même."


Intéressant et sympathique (voir cette page du site de la Librairie Goscinny pour un florilège de recensions), l'ouvrage se lit vite et ne révolutionnera pas votre vie, mais il donne très, très envie de se (re)plonger dans les différentes œuvres, séries et collaborations variées de Goscinny pour y repérer les traducteurs, interprètes, situations d'incompréhension linguistique et autres dialogues en langues étrangères ou en langues imaginaires évoqués dans cette étude. L'angle est en tout cas original et le sujet, traité avec une grande minutie (ah, on les envie un peu, hein, les auteurs d'études sur ce genre de sujet qui offre l'occasion d'éplucher des kilomètres de phylactères...).

En revanche, tout cela manque un peu d'illustrations. Alors pour toi, ô lecteur Goscinnyphile de ce blog, j'exhume la double planche des Dingodossiers consacrée au doublage (Goscinny/Gotlib, parution initiale en 1965 dans Pilote) qui est citée dans Versions originales - Traducteurs et traductions dans l’œuvre de René Goscinny. Ne me remercie pas, mais note avec moi qu'on y croise texto les mots "l'adaptateur chargé de traduire le texte original", une expression relativement rare (et fort louable) dans une publication non spécialisée qui aborde la question du doublage, fût-ce pour rigoler.




Tiens, la Librairie Goscinny commercialise également les actes du colloque consacré à la traduction d'Astérix que votre blogueuse toujours dévouée était désolée d'avoir loupé en 2009. Je ne sais pas pourquoi, je sens qu'il vont eux aussi terminer sur ma pile à lire...





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Insigne enseigne


Au détour d'une rue du 18ème arrondissement...



À ce stade, le promeneur peut soit tenter de trouver un slogan pour cette entreprise ("Avec nous, vos dégâts des eaux sont plus drôles" ? "Faites appel à nos clowns dépanneurs" ? "Pour des courts-circuits 100 % LOL" ?), soit se remémorer les vers du barde immortel :

Qu'y a-t-il en un nom? Ce que nous nommons rose, sous un autre nom, sentirait aussi bon.
Quelle plaie cependant que ces noms commerciaux d'avant l'ère SMS.

(Roméo et Juliette, traduction libre)

Voilà voilà. Bon dimanche !


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La traductrice et les Internets


Si vous cherchez un prétexte à procrastination ces jours-ci (on en cherche toujours, ne le niez pas), allez vous perdre un peu sur le site de la Contre-histoire des Internets, lancé par la Chaîne Kulturelle qui me fit autrefois vivre et animé entre autres par Jean-Marc Manach. On y trouve des sujets documentaires en vidéo, des textes fouillés, mais aussi des témoignages (plus ou moins intéressants, forcément) d'anonymes, utilisateurs d'Internet, pionniers qui racontent leur histoire de la Toile, pessimistes et déçus, enthousiastes béats, bref un joyeux méli-mélo. Ce qui donne envie à votre traductrice-blogueuse dévouée d'y mettre son grain de sel et de vous raconter comment elle eut une sorte de révélation internetesque il y a dix ans, alors qu'elle pratiquait la bête depuis cinq ans déjà. Et on va ranger ça dans la rubrique du site intitulée « Wow », tiens.


On est en 2003, je termine mes études et travaille à mon double mémoire de traduction audiovisuelle, qui comporte notamment le sous-titrage d’une vingtaine de minutes d’un film de George Cukor sur le théâtre avec Ronald Colman et la traduction d’une partie d’un copieux documentaire consacré à la génération 68 en Allemagne.

Des problèmes linguistiques, traductologiques, recherchologiques, compréhensionologiques, contextologiques, bref cassepiedologiques se posent. Certains finissent par se débloquer, d’autres me donnent du fil à retordre. Mais – oh ! ah ! – il y a Internet et ma première connexion dite « illimitée » qui me permet de ne plus garder un œil sur la montre avec la crainte de faire exploser la facture téléphonique parentale. Je pratique la Toile depuis le début de mes études en 1998, mais c’est la première fois que j’ai le sentiment qu’elle me sauve la vie (si si), par le pouvoir qu’elle a de mettre en relation des gens improbables.

C’est comme ça que je contacte deux écrivains allemands dont je trouve miraculeusement le numéro de fax dans le bottin d’outre-Rhin qui se trouve être miraculeusement disponible en ligne. Et puis je vais écrire aussi à un réalisateur berlinois qui dispose miraculeusement d’un site avec une miraculeuse rubrique « contact ». Tous me répondent, patiemment, aimablement, l’une de mes interlocutrices m’envoie même par voie postale des photocopies d’articles de presse de l’époque, au cas où j’aurais besoin de contexte et d’analyses complémentaires. Magique.

Et puis il y a aussi ce cinéphile qui anime un site consacré à Ronald Colman et à qui j’écris sans trop y croire parce que je n’arrive pas à saisir deux des répliques du film de Cukor, malgré des écoutes et réécoutes à n’en plus finir et la mise à contribution d’autres étudiants. Sans trop y croire, donc, et vaguement désespérée, je lui demande par mail s’il a suffisamment le film en tête (il en parle longuement sur son site) pour décrypter mon passage problématique (je suis folle, oui). Il me répond dans la demi-journée qu’il n’a pas ce film chez lui, mais qu’il veut bien jeter un coup d’œil à l’occasion au vidéoclub du quartier… et believe it or not, une semaine plus tard, il me réécrit et éclaire ma lanterne.

Je n'oublie pas cette employée de l’office du tourisme de New Haven, auquel j’envoie un mail comme une bouteille à la mer pour savoir pourquoi, dans mon film de Cukor sur le théâtre, un personnage craint que sa pièce n’en soit réduite à « stopping in New Haven ». Je vous la fais courte si vous ne connaissez pas l’expression : elle est synonyme de four, le Shubert Theater de New Haven étant celui des avant-premières des pièces new-yorkaises. Sans le mail d’explications détaillées de cette personne adorable, je serais passée à côté d’une référence typiquement théâtralo-américaine (en même temps, si j’avais revu All About Eve de Mankiewicz à cette époque, j’aurais pu deviner la réponse, mais c’est une autre histoire).



Je crois que dans la pratique de la traduction, c’est ce qui m’a toujours le plus fascinée dans les Zinternets : pouvoir identifier, dégoter et contacter ceux qui savent, ceux qui détiennent telle ou telle info pointue que seuls possèdent les passionnés ou les experts... qui veulent bien être identifiés, dégotés et contactés. Pouvoir m’inscrire en deux clics sur un forum de colombophiles, d’infirmiers, de phytothérapeutes, de parapentistes ou d’ados nigérians (tous ces exemples sont authentiques, of course) pour une précision terminologique ou une explication sur un mot que je ne comprends pas, pouvoir contacter un spécialiste des vipéridés qui me répond alors qu’il est - je cite - « en mission scientifique en Amérique du Sud », pouvoir écrire au réalisateur d’un documentaire sauvagement remonté par la chaîne qui devait le diffuser pour comprendre comment s’articulait son film à l’origine, et bien sûr pouvoir squatter nombre de forums linguistiques pour une précision sur un terme ponctuel, un titre de journal égyptien, une pancarte en finnois au milieu d’un documentaire en allemand… Mon « Wow! » de traductrice, c’est ça : au-delà des sites encyclopédiques inépuisables, au-delà des bases de données terminologiques, au-delà des ouvrages anciens numérisés, au-delà même de ces connaissances, études et données mises à la disposition de tous, au-delà de toutes ces choses infiniment précieuses ; au-delà des plateformes de traduction à bas coût qui font beaucoup de mal au métier, au-delà des forums où d'aucuns viennent appeler à l'aide parce qu'ils ont accepté une traduction qu'ils n'auraient jamais dû accepter, au-delà des facéties de Google Traduction qui me font rire jaune, au-delà du grand n'importe quoi que l'on croise parfois (souvent), au-delà de tout ça, donc, je retrouve ce sentiment d'émerveillement à chaque fois qu’un quidam, à Paris ou au bout du monde, prend le temps de papoter, consacre quelques minutes (ou beaucoup plus) à mon problème, répond à mes questions, partage un peu de son enthousiasme et de son savoir.


Et vous, amis traducteurs ?




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Un peu de Constance, je vous en prie


C'est trois fois rien, un détail.

J'ai aimé lire The Importance of Being Earnest en anglais dans le texte quand j'étais ado. Les cucumber sandwiches de Lady Bracknell, les "as far as the piano is concerned, sentiment is my forte", le bunburying, tout cela était délicieux, spirituel, mordant, wildien.



J'ai découvert plus tard avec bonheur que la pièce s'intitulait en français L'importance d'être Constant, cette habile traduction permettant de transposer de façon assez satisfaisante le célèbre jeu de mots sur l'adjectif "earnest" et le prénom "Ernest" de la version originale. "Constant", quelle bonne idée, non ? Hihi. Le binôme "constant/Constant" renvoie certes à un sens quelque peu différent de "earnest/Ernest" dans une pièce dont les deux protagonistes masculins s'inventent un prénom ou un vieil ami malade ; mais on passe sans trop de dégâts, me semble-t-il, de la notion de "sérieux" ou de "sincérité" à celle de "constance", cette constance pouvant être celle de l'identité, des sentiments, etc. Une autre variante existe, L'importance d'être Fidèle ; s'éloignant un peu plus de l'original, Anouilh tenta quant à lui Il est important d'être Aimé et ma foi, pourquoi pas.

Or voilà qu'une nouvelle production de la pièce se donne actuellement au Théâtre Montparnasse à Paris. Les critiques semblent plutôt emballés et je me disais presque que j'allais peut-être y faire un tour un de ces week-ends, mais voilà, je suis un peu perturbée par... trois fois rien, un détail... le titre français de cette version :



"Sérieux", sérieux ? S'il s'agissait de souligner qu'il s'agit d'une nouvelle traduction, c'est réussi (et rendons grâce au théâtre qui l'indique sur l'affiche avec le nom du traducteur, spécialiste reconnu de la traduction théâtrale entre autres casquettes prestigieuses). Mais fallait-il forcément laisser tomber le jeu de mots choupi du titre ?

Une critique du Figaro signale :

Il y a plusieurs façons de traduire le titre de l'une des plus célèbres comédies du grand auteur qu'est Oscar Wilde. The Importance of Being Earnest est un jeu de mots qui a toujours avivé l'esprit des traducteurs: «Constant» est le plus courant, mais Anouilh avait choisi «Aimé». Voici que Jean-Marie Besset, lecteur scrupuleux, préfère «sérieux»… On perd un prénom pour une précision de sens…

Je ne suis pas complètement convaincue, même si Jean-Marie Besset justifie son choix comme suit :


Je suis revenu au titre original. Selon moi, il n'y a pas de jeu de mots en ­anglais: earnest signifie «sérieux», «hon­­nête», «franc». Constant est un prénom qui n'existe pas en Angleterre et il comporte des sous-entendus. Dans le milieu homosexuel de Londres, earnest désignait quelqu'un qui «en était» ou était «de la jaquette», comme on disait.


"Pas de jeu de mots en anglais" ? Bigre, il va falloir expliquer ça à quelques générations d'exégètes et de spectateurs de Wilde... Ces quelques phrases laissent plutôt penser qu'il y a un double jeu de mots dans le titre (Jean-Marie Besset n'est pas le seul à le dire, d'ailleurs), mais du coup, pourquoi décider de n'en garder aucun des deux ? D'autant que si je comprends bien, le personnage (imaginaire) de la pièce s'appelle toujours "Ernest", dans cette nouvelle version. Ou l'art de faire tomber à plat l'un des ressorts des dialogues (voir la vidéo à la fin de ce billet) en faisant un non-choix de traduction, puisque le prénom "Ernest" n'évoque rien de particulier pour le public français.

Trois fois rien, comme je vous le disais, mais de quoi me laisser perplexe (il m'en faut peu, vous le savez).

Et tiens, au passage, comment s'en tirent les autres langues ?

L'allemand se prête parfaitement au jeu de mots, sur le même adjectif : Ernst sein ist alles ou Es ist wichtig, Ernst zu sein ("ernst" signifie aussi sérieux et le prénom s'écrit exactement de la même façon).

En néerlandais, le mot "ernst" existant aussi tout comme le prénom, le problème semble réglé : Het belang van Ernst ou Het belang om Ernst te zijn.

En italien, la pièce est bêtement connue sous le titre L'importanza di chiamarsi Ernesto, nous dit Wikipedia, mais des variantes plus futées existent : L'importanza di essere Probo, L'importanza di essere Franco, L'importanza di essere Fedele, L'importanza di essere Onesto, autant de noms propres/adjectifs qui fleurent bon la bonne moralité.

En portugais, il semble qu'on hésite aussi entre A Importância de se chamar Ernesto ou A Importância de ser Honesto. Avec ou sans jeu de mots, donc.

Côté Espagne, voici ce qu'on apprend sur ce blog consacré à l'enseignement de la littérature anglaise :

Surfing the net, I learn that Ricardo Baeza seems to be the Spanish translator who came up in 1919 with the sorry title La importancia de llamarse Ernesto. Gosh. The Argentinean translator Agustín Remón went instead for the bland, unimaginative La importancia de ser hombre serio. Later Spanish versions tried to play with the pun included in Wilde’s title, and resulted in much better variations, such as Alfonso Reyes’s La importancia de ser Severo. This, however, has not caught on. As the Wikipedia author wisely notes, if in Catalan the usual title is La importància de ser Frank, since the Catalan adjective ‘franc’ means ‘honest’ as in English, one wonders why we don’t have La importancia de ser Honesto (which rhymes with Ernesto!) Or Perfecto, which would have amused Wilde indeed.

En tchèque, Ernest devient Philippe dans Jak je důležité míti Filipa, tandis qu'un dictionnaire en ligne m'indique que le nom "filip" signifie aussi "jugeote". Way to go!

En russe, en revanche, on a apparemment jeté l'éponge (The Importance of Being Earnest occupant même un paragraphe de la fiche Wikipedia en russe consacrée à l'intraduisible) et on appelle la pièce tantôt Как важно быть серьёзным, tantôt Как важно быть Эрнестом, soit "l'importance d'être sérieux" ou "l'importance d'être Ernest".

Les Polonais confrontés au même problème (Bądźmy poważni na serio) ont préféré rebaptiser l’œuvre Brat marnotrawny, ce qui doit vouloir dire "le frère prodigue" sauf erreur de ma part. Tout comme les Suédois, qui ont opté pour Mister Ernest. Hem.

En somme, le français fait un peu partie des langues privilégiées du point de vue de la traduction du titre de cette pièce, puisqu'il permet plusieurs variantes : Constant, Fidèle, Aimé, mais pourquoi pas Innocent, Juste ou encore Urbain, hein ? À bon entendeur...



Le texte anglais est disponible ici en intégralité. Et voici du rab de colin (Firth) dans la scène où il est question de ce fameux Ernest (adaptation d'Oliver Parker, 2002). Oui, moi aussi j'ai le droit de faire des jeux de mots stupides sur les prénoms, nanmais.





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Premier épisode et rappel du principe. Et - oh ! ah ! - il y a même un site, maintenant.


L'actrice Deanna Durbin n'est plus, le saviez-vous ? Elle avait 16 ans dans One Hundred Men and a Girl (en français Deanna et ses boys, faudrait pas se fouler) d'Henry Koster, le film évoqué dans l'extrait de roman jeunesse qui suit.



esther hautzig la steppe infinie

Le second été en Sibérie fut chaud et sec, (…).

Et ce fut aussi l'été où je vis Deanna Durbin dans "100 Men and a Girl" quatre fois de suite au cinéma du village. Dans les annales des cinéphiles fanatiques cela ne vaudra pas une mention, mais pour parvenir à économiser les seize roubles nécessaires, notre menu devint plus austère que jamais. Quoique mes parents aient pensé de mon égoïsme, ils ne dirent jamais rien; une fois de plus ils avaient dû réaliser à quel point cette autre faim était grande.

Cet été-là, Deanna Durbin était notre super-héroïne. Svetlana, les autres filles et moi parlions d'elle pendant des heures. Nous chantions ses chansons et nous discutions de son sourire, de sa démarche, de sa coiffure. Mais surtout nous parlions de sa façon de s'habiller; quand la guerre serait finie nous nous habillerions toutes comme Deanna Durbin. Comment y parviendrons-nous à Rubtsovsk, ce n'était pas notre souci; en vérité la pénurie de vêtements avait commencé avant la guerre, mais nous rêvions sans arrêt et chantions les chansons de mademoiselle Durbin, et quand nous en avions assez, Svetlana, qui jouait de la balalaïka et avait une voix ravissante, chantait des chants russes. Bientôt je les appris moi aussi, et nous chantions ensemble pendant des heures et des heures.



Esther Hautzig, La steppe infinie
Traduction : Viviane de Dion
L’Ecole des loisirs, 1986


En voici un extrait... en VOVOR, bien sûr, puisqu'on est en Sibérie.



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