Étant encore jeune et naïve et ayant eu la chance d'évoluer toute ma si jeune vie dans un milieu où l'on parlait et écrivait le français correctement (sans parler du fait que j'exerce un métier qui me porte à m'intéresser vaguement à l'orthographe et à la grammaire, peut-être le savez-vous), je continue à être bêtement effarée quand je tombe sur certaines confusions linguistiques élémentaires dans des messages publicitaires rédigés - théoriquement - par des professionnels de la communication. Le grand classique est bien sûr l'emploi de formes infinitives à la place des participes passés, alors qu'il suffirait de comparer deux secondes "il a faire" et "il a fait" pour ne pas écrire "il a demander" (encore faut-il se poser la question, évidemment). Mais je dois dire que cette semaine, la palme revient au service marketing des 3 Suisses :



"L'offre qui tombe à pique", donc ?

Non, vraiment, je ne m'y Fairy pas.




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ImpÉcr #21
Bullet in the Face



J'espère déconnecter (un peu) pendant la dizaine de jours qui vient, même si je ne pars pas bien loin. J'ai passé beaucoup trop de temps devant l'écran de mes différents ordinateurs ces derniers temps, il est temps de reposer (un peu) mes yeux. Pour me préparer en douceur à cette décade parisienne de paresse bloguistique, voici un ImpÉcr fourni tout cuit par Kecha, une lectrice qui m'a très gentiment envoyé ces captures d'écran il y a déjà plusieurs mois avec les quelques lignes d'explication qui suivent (merci, Kecha !) :

Il s'agit de la série américaine de comédie noire Bullet in the Face, avec l'inénarrable Eddie Izzard* (série que je recommande par ailleurs vivement !).

L'histoire est celle d'un criminel et psychopathe, Gunter Vogler, qui pendant un braquage se prend donc, comme le titre l'indique, une balle en plein visage, par ses complices. La police lui greffe le visage d'un policier qu'il a tué, et lui donne même son badge, espérant qu'en cherchant à se venger, Gunter fera enfin tomber les grands mafieux qui mettent la ville à feu et à sang...

Dans cette scène du 5ème épisode (sur 6 !), Gunter et son coéquipier ont arrêté une jeune femme japonaise qu'ils soupçonnent d'être liée à des meurtres. Pendant l'interrogatoire, celle-ci mime un stylo pour demander à écrire sa déclaration. La chef de la police en déduit qu'elle ne parle pas l'anglais... la suite est dans les écrans ci-joint.





Bref, encore un "traducteur" qui n'en est pas un (voir, déjà pour le japonais, le "Giallo-photo" de l'automne dernier, mais aussi le néerlandais dans Dr House et le portugais dans FBI : Duo très spécial).

Sur ce constat un peu démoralisant (et donc en phase avec mon état d'esprit du moment), je vous laisse, rendez-vous en juillet (vraisemblablement pour parler de Sebald et d'un dictionnaire : ouf, rien ne change) !



* Vous vous souvenez d'Eddie Izzard ? Cliquez, cliquez, vous ne le regretterez pas...




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« Son plaisir n’est pas de tout repos. »



Celui qui nous préoccupe au premier chef, c’est le spectateur ignorant totalement – ou connaissant insuffisamment pour comprendre – la langue dans laquelle le film est dialogué. Son plaisir n’est pas de tout repos.

Pour lui, la perception du dialogue s’effectue par le truchement d’une sorte d’enseigne lumineuse qu’il s’évertue à déchiffrer tant bien que mal lors de sa brève – souvent trop brève – intrusion et qui, quelque ingénieuse que soit sa rédaction, ne lui donne généralement qu’un « digest » sommaire de ce qui se dit à l’écran.

Simon Laks, Le sous-titrage de films. Sa technique – son esthétique (1957)


Je n'avais jamais entendu parler de l'ouvrage de Simon Laks Le sous-titrage de films. Sa technique – son esthétique, avant que mes comparses J. et S. m'en vantent les charmes et évoquent l'éventualité de le republier dans le cadre d'un hors-série de cette formidable revue au succès intergalactique qu'est L'Écran traduit.

La découverte a été belle : c'est l'ouvrage d'un amoureux du sous-titrage, méticuleux et plein de bon sens à la fois, qui a pris le temps de réfléchir à sa pratique pour la formaliser, dans ses grands principes comme dans ses petits détails. Non, on ne peut pas dire que cet ouvrage publié à compte d'auteur en 1957 n'ait "pas pris une ride" : certaines pages consacrées par exemple au repérage - la partie technique du sous-titrage, qui vient avant la traduction/adaptation proprement dite - décrivent une façon de procéder qui n'a plus cours, du moins plus sous cette forme précise. Mais il est passionnant de lire une description aussi approfondie de ce qu'a été le métier de repéreur à une époque où les logiciels de sous-titrage n'existaient pas (et l'on comprend qu'il s'agissait bel et bien d'un métier à part entière, chose que l'on tend à perdre de vue de nos jours...). Les explications, précises et carrées, décrivent par le menu la chaîne de réalisation d'un sous-titrage, ses pièges, ses finesses, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Le ton est pédagogique et rigoureux, jamais pédant, gentiment suranné par endroit, pince-sans-rire à l'occasion. Et comme l'écrit Jean-François Cornu, auteur de la présentation et des notes qui accompagnent cette republication, "ce texte est aussi un outil précieux pour apprendre à distinguer une adaptation sous-titrée réussie de ce qu’on fait parfois passer pour quelque chose qui n’a de « sous-titrage » que le nom". Qu'on se le dise.

Cet ouvrage injustement méconnu méritait une seconde vie en guise de seconde chance, puisqu'on ne le trouvait plus que dans quelques biblios spécialisées. Et prédisons qu'il sera le carton de l'été 2013 (non ? je vous sens sceptiques).

Trêve de blablas, c'est vraiment un très, très grand plaisir de vous l'annoncer : le Hors-série n° 1 de L'Écran traduit est en ligne !






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Jouons un peu


- Dis donc, Les piles, tu te fous de moi ?

- Euh...

- Un jeu de l'oie du traducteur indépendant ?

- Oui ben voilà, quoi.

- Mais qu'est-ce qui t'est passé par la tête, boudiou ?

- Nan, mais... C'est comme quand on essaie d'interpréter un rêve bizarre, tu sais, il ne faut pas chercher absolument une explication rationnelle à tout. Et puis personne n'est à l'abri d'un moment de faiblesse, ou même d'un coup de folie.

- ???

- Bon, d'accord. Pour être tout à fait honnête, ça se résume à trois choses : primo, j'ai fait des parties endiablées de "Jeu de l'oie des monuments de Paris" avec Neveu S. il y a une semaine ; deuzio, on est en pleine "migration informatique" au boulot et ça finit par faire un peu vol d'oies sauvages cette histoire ; et tertio, je m'ennuie vraiment prodigieusement quand par hasard je passe un week-end toute seule à Luxembourg, même quand c'est pour bosser et que je suis crevée, alors oui, je m'égare parfois. Mais franchement, on ne peut pas m'en vouloir, hein.

- C'est super moche, quand même, tu en as conscience ?

- Tss-tss, c'est subjectif.

- Mouais.

- Promis, ça ne se reproduira pas.

- Groumpf.


(Clic droit puis "ouvrir dans un nouvel onglet" ou quelque chose d'approchant pour voir la chose en taille réelle. Et l'imprimer. Et jouer. Oh ben si, c'est la moindre des choses, dites.)






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Du neuf


Trois petites choses sans m'attarder :

1) Les piles a terminé troisième au prêêêstigieux classement des blogs de professionnels des langues de bab.la, seizième au classement général des blogs consacrés aux langues. Merci pour le soutien et les votes de celles zé ceux qui passent ici régulièrement ou ponctuellement ! C'est bête, mais ça fait vraiment plaisir, hihihi (rire niais). Et puis c'est une chouette occasion de découvrir qu'il existe encore plein de blogs sur les langues et la traduction à explorer (attention : transition magistrale n° 1).

2) Puisque le classement de bab.la est destiné à mettre à l'honneur les blogs de professionnels des langues, une nouvelle page fait son apparition sur Les piles : "Un peu de lecture ?". Elle réunit des billets ou articles liés à l'exercice du métier de traducteur (peu de choses sur la langue ou les langues proprement dites, mais plutôt des articles pratiques ou explicatifs, des conseils, etc.). Ça faisait longtemps que votre blogueuse dévouée n'avait pas créé de nouvelle page, non ? (attention : transition magistrale n° 2)

3) Alors pendant qu'on y est, je vous signale que la page "Ressources" a récemment été un peu réorganisée et surtout mise à jour, avec les glossaires signalés l'an dernier ici et pas mal de choses glanées depuis.

Zou !




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Doutes


Ça n'aurait dû être qu'un non-événement, en réalité. Pas de quoi fouetter un chat (meuhnon, pauvre bête). Un épisode de plus dans la longue série d'entretiens que passe The Man depuis des mois pour retrouver un boulot, à Paris, en Lorraine, au Luxembourg ou ailleurs.

Sauf que.

Cette fois, l'entretien se passait à Toulouse. TOULOUSE, quoi. La ville qu'on aime beaucoup-beaucoup, la ville à moins de 300 km d'une des sœurs de The Man, la ville où vit tout un pan de ma famille, la ville pas trop petite pas trop grande, la ville où il fait beau un peu plus souvent que sous nos latitudes respectives actuelles (oui, je sais, cette année, le temps est pourri partout), la ville pas trop loin de l'Espagne, en un mot : l'une des villes où on pourrait être susceptibles d'aller s'installer ensemble d'assez bon cœur si l'occasion se présentait (Bordeaux et Barcelone figurent assez haut sur cette liste-là, aussi).

Du coup, pendant deux semaines, j'ai remixé toute ma vie dans ma tête. C'était plus fort que moi, une tempête permanente dans laquelle j'essayais vainement de penser à tout, du plus futile au plus idiot : quel délai de préavis pour mon boulot et mon appart ? Que dit le statut des salariés de l'Organisation sur la démission ? Où ai-je vu récemment une promo sur le champagne, pour le pot d'adieu au bureau ? Si tout se goupille bien, mon départ permettra-t-il la prolongation du contrat d'un des temporaires sympas qui vont bientôt s'en aller ? Où est le formulaire pour signaler qu'on se barre du Luxembourg sur le site de l'administration locale ? Combien de temps durera la période d'essai de The Man ? Puis-je envisager de déménager en décembre 2013 ou en janvier 2014 histoire d'éviter un nouvel exercice fiscal à cheval sur la France et le Luxembourg qui complique un peu les choses ? Au fait, survit-on à un troisième déménagement en moins de trois ans ? N'ai-je pas bien fait d'avoir la flemme de faire venir les encombrants pour débarrasser ma cave des cartons du déménagement de 2012 ? Ai-je suffisamment de chaussures à bout ouvert pour aller vivre en Haute-Garonne ? Qui recontacter en premier parmi mes anciens clients ? Plutôt auto-entrepreneur, plutôt micro-BNC ou plutôt portage salarial si je veux reproposer de la traduction technique ? Où est passé le fichier de mes tarifs avant arrêt de la traduction freelance ? Combien coûte l'intégrale Claude Nougaro ? Est-ce bien le moment de râler contre l'Agessa qui veut me garder dans ses rêts alors que je ne touche plus de revenus d'auteur imposables en France ? Y a-t-il des abonnements intéressants si on fait souvent Toulouse-Paris en avion ? Faut-il chercher un trois ou un quatre pièces ? Où sont les cinémas et la cinémathèque, exactement ? Après Luxembourg et Paris, pourquoi les loyers toulousains me paraissent-ils tout bizarres ? Trouverons-nous un appart bien situé et abordable avec un grand balcon ET une baignoire ? À quel moment contacter cousin R., cousine S., cousin O., tonton M., marraine M. et tonton X. ou encore cousin-pas-tout-à-fait-de-ma-famille-mais-vachement-sympa F. pour leur demander des tuyaux immobiliers locaux ? Va-t-il vraiment falloir dire "chocolatine" à la boulangerie pour se faire comprendre (j'ai déjà un mal fou à me rappeller où il faut dire "schneck" "escargot" et où il faut dire "pain aux raisins", hein) ? Môman, puis-je récupérer mon modeste mobilier de balcon actuellement en pension dans la maison familiale des Vosges ? Toulouse-Strasbourg, n'est-ce pas un peu fatigant à faire juste pour un week-end ? Patrick Charbonneau, ce héros au regard si doux traducteur de Sebald, enseigne-t-il toujours à l'université du Mirail ? Combien de temps vais-je appuyer machinalement sur le raccourci clavier idoine pour ouvrir des segments qui n'existent pas une fois que j'aurai abandonné une bonne fois pour toute ce *$~*!? de logiciel de TAO ? Vaut-il mieux que je récupère diplomatiquement mon vieux dongle Ayadaube auprès du confrère à qui je l'ai donné ou que je me rééquipe avec un autre logiciel ? Combien de temps chercherai-je mentalement mes trois mots de passe différents pour me connecter à Windows, à Internet et aux applications maison ? Dammit, pourquoi ai-je définitivement résilié l'hébergement de mon ancien site pro il y a deux semaines ?

Je ne vous cache pas que c'était un peu fatigant (oui, pour moi aussi).

Je n'en sais pas plus pour l'instant, ça ne débouchera peut-être sur rien et peu importe, à vrai dire, pour la suite de ce billet : ce qui m'a beaucoup perturbée, c'est que je ne m'attendais pas à cette excitation irrépressible qui m'a fait me ronger les ongles pendant d'interminables nuits d'insomnie. Je ne m'attendais pas à me faire un film aussi complet et précis pour une toute petite annonce de boulot, même intéressante, même dans une ville chouette. Et je ne m'attendais pas à ressentir un enthousiasme aussi ravageur, moi qui suis plutôt du genre placide voire neurasthénique.

Surtout, je ne m'attendais pas à être aussi promptement prête à faire une croix sur ma "nouvelle vie" d'il y a à peine plus d'un an (dont je cerne à peu près les avantages et les inconvénients, lesquels ne sont, objectivement, ni pires ni moins pires que ceux de la vie d'avant, simplement différents). Je n'idéalise nullement ce que j'ai quitté et je ne crache pas non plus dans la soupe eurocrate. Avoir des week-ends et des congés payés, toucher un salaire identique à date fixe tous les mois et ne plus jamais avoir à se préoccuper de chercher du boulot, c'est infiniment appréciable. En prime, je travaille avec des gens sympas dans une ambiance plutôt bonne. Et en même temps, il y a tout le reste : revenir à ce que j'appelle depuis un an "ma spécialisation de cœur" (votre blogueuse dévouée est aussi une midinette quand elle parle de traduction audiovisuelle), traduire plus d'allemand (je crains de perdre la main à force de me contenter de quelques pages d'allemand administratif autrichien de temps en temps), ne plus me servir d'une TAO qui décidément me déplaît beaucoup (la segmentation, c'est le mal), retrouver le luxe de pouvoir dire non, m'extraire de la grosse machine qu'est l'Organisation (je ne suis pas sûre d'être faite pour une grosse machine comme ça), quitter Luxembourg (je ne m'y ferai jamais, à Luxembourg) pour une ville choisie avec The Man et m'éloigner peut-être de ces latitudes où je vis depuis 32 ans sous la pluie et le ciel gris (je dis "peut-être", car après tout, on se retrouvera peut-être à Lille ou à Reims, hein). En somme, je me rends compte que rien (ou si peu) ne me retient là où je suis actuellement.

Autant dire qu'il y a de quoi réfléchir et se poser quelques questions. Non ?

En attendant, soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien. SOYONS DÉSINVOOOOOOLTES ! N'AYONS L'AIR DE RIEEEEEN !

Pardon. Quand j'envisage une nouvelle nouvelle vie, j'ai de nouveau 15 ans. Cela dit, vous étiez prévenus. Et en attendant, je rentre d'un week-end à Lyon. Lyon, c'est bien, aussi, en fait.




Tiens, c'est vrai, ça : si on achetait un zoo ?



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Bizarrerie germanique express


Tous les matins, mon bus passe devant la vitrine d'une agence de voyage au centre de Luxembourg. Comme c'est à la hauteur d'un feu rouge, mon regard vague et endormi s'attarde sur les séjours touristiques proposés, destinés à faire baver l'autochtone ou l'immigré local (ce qui est franchement plutôt facile, vu que ledit autochtone ou immigré local voit le soleil trois jours par an). Et une affiche en allemand pour un voyage en Corse et en Sardaigne a justement attiré mon attention il y a quelques jours. Évidemment, le temps que je me décide à repasser par là à pied pour prendre une photo, l'affiche en question avait disparu, mais rien que pour toi, lecteur qui as envie de prendre des vacances de ce blog, j'ai du coup chopé un catalogue portant la même accroche :



"Savoir vivre", wirklich ? A priori, on aurait plutôt pensé à "art de vivre", pour vanter les mérites du volet corse du séjour, non ? "Art de vivre", voilà une expression qui fleure bon le terroir et l'authenticité, les fromages artisanaux savamment disposés sur une nappe bistre moelleuse, la vaisselle de bon goût et le pain à la croûte parfaitement dorée, les dîners en terrasse où l'on déguste un p'tit vin du coin vraiment pas mal du tout, une hospitalité et une convivialité de bon aloi, en somme (so typisch französisch!). Alors que goûter au "savoir-vivre" corse, qu'est-ce que ça pourrait être ? Ne pas mettre les coudes sur la table en pin corse, tenir la porte au monsieur qui sort de la boulangerie du cours Lucien Bonaparte, ne pas parler la bouche pleine de pecurinu et céder sa place à une femme enceinte dans le bus 23 qui va à Valle-di-Mezzana, peut-être ?

Mais après avoir rigolé un coup, j'ai fait une petite recherche sur les mots "savoir vivre" entre guillemets sur le web allemand, histoire de voir. 58 000 résultats sur Gougueule. Ah bon. Gloups, alors. "Savoir-vivre" est par exemple le titre d'un magazine de voyage et de gastronomie à la couverture des plus alléchantes:



Et on ne compte plus, manifestement, les restos, boutiques et lieux de villégiature allemands qui portent ce nom ou se prévalent de cette notion de "savoir-vivre" sur leur site.



Voilà, j'ai donc appris quelque chose : en allemand, "das Savoir-vivre", c'est non seulement le savoir-vivre (mais visiblement, le terme n'est guère employé dans cette acception-là), mais aussi l'art de vivre, ou en tout cas quelque chose qui s'y apparente avec peut-être une pointe d'hédonisme supplémentaire, si l'on en croit la définition du Duden.



Il faut donc s'y faire. De même que le "faux pas" et l'"après-ski" des Anglais ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux des Français, de même que "déjà vu" laisse perplexe la première fois qu'on l'entend dans une série américaine et de même que nos "sets" de table et nos "sweats" doivent bien faire rigoler quelques locuteurs natifs de l'anglais, eh bien c'est officiel, on peut désormais ajouter le "Savoir-vivre" d'outre-Rhin à la liste. Bien que transplanté tel quel en allemand et utilisé, semble-t-il, pour ce qu'il connote de "typiquement français" (l'hédonisme chic, la gastronomie, la "Esskultur pur", "leben wie Gott in Frankreich" !), il est bel et bien employé à côté de la plaque. Étrange, non ? "Art de vivre" n'aurait pas été plus long à prononcer ni plus compliqué, pourtant... Amis germanistes, vous en voyez d'autres du même genre ?




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L'anachronisme qui n'en était pas un


Le langage de la mode pourrait à lui tout seul alimenter un blog tout entier (et on sait combien je l'affectionne). Un récent article chez Tongue-in-Check...



... m'a soudain rappelé que, coincé entre un projet de billet sur la traduction de Nietzsche démarré il y a très exactement deux ans que je ne finirai sans doute jamais et un autre sur Jean-Claude Trichet que j'ai bien failli terminer trois ou quatre fois depuis septembre 2011, j'avais aussi un brouillon de billet en route depuis l'automne dernier au sujet du destin linguistique pas complètement inintéressant du legging.

Plaît-il, Tatie Les piles ? Le legging ?

Comptes-tu vraiment nous parler de ces caleçons moulants infâmes que si tu ne fais pas du 34 fillette c'est même pas la peine d'essayer d'en mettre un sous peine d'avoir l'air d'une merguez boudinée et personnellement je n'ai jamais pu me résoudre à en porter un sauf à la grande rigueur comme pyjama de dépannage au fin fond des Vosges (sans témoins) quand j'avais 12 ans ?

Mais oui, lecteur inquiet de ce blog, ceux-là mêmes.


Conseil fashion : pour atténuer l'effet merguez,
choisissez un legging vert pomme à pois blancs
et portez-le toujours la tête en bas.
Un moyen simple et efficace d'oublier votre cellulite
(ne me remerciez pas).


Or donc, non, je n'ai pas fait l'acquisition d'un stock de leggings, mais vous allez voir pourquoi il me fallait faire cette intéressante précision terminologico-vestimentaire en début de billet. En réalité, j'ai acheté l'été dernier dans une brocante strasbourgeoise un vieux petit bouquin rigolo intitulé Histoire de trois enfants russes et publié par la Bonne Presse (l'ancêtre fort bien-pensante de Bayard Presse) sans doute quelque part entre 1927 et 1931, si j'en crois ce que je trouve comme infos en ligne.



Vous expliquer le pourquoi de cet achat coup de cœur (car c'est comme ça qu'on dit dans les catalogues qui vendent des leggings : il y a des articles "coup de cœur" et ce petit livre en est indéniablement un) m'entraînerait dans des explications sans fin sur mon amour pour la Russie, mon attachement à Bayard Presse dont les publications ont bercé mon enfance, mon attrait pour les vieilleries de ce genre d'une manière générale, l'esthétique des illustrations qui me rappellent celles d'un livre de contes russes que j'aime bien, et l'appellation croquignolette donnée à cette collection de livres : "romans cinématiques" (parce qu'ils sont richement illustrés), tout un programme. Ajoutez à cela un prix modique de 5 euros et zou, le roman cinématique est dans le sac.

Mais alors, me direz-vous, que vient faire le legging là-dedans ?

Eh bien c'est exactement la question que je me suis posée quand je l'ai croisé dans le chapitre 32 du même petit livre (chapitre intitulé "La fin d'un brave homme", voyez-vous ça).



Au passage, notez que ceci est une "jupe courte", mesdames et messieurs.

"Diantre", ai-je pensé dans un style très Bonne Presse, "ces 'leggins' sont bien incongrus et ont même un petit air anachronique dans ce contexte." Sur l'illustration qui accompagne ce paragraphe, on le voit, l'oncle Edmond, avec ses fameux "leggins" :



On est quand même assez loin de l'empaquetage de merguez à pois blancs susmentionné.

Bon, mais alors, ces "leggins", d'où sortent-il ?

Gallica (mon amour) m'a permis de retrouver un ouvrage sur les anglicismes datant de 1920 où apparaît le terme.



Malheureusement, il ne figure que dans une liste de mots empruntés à l'anglais, sans plus de précisions.



En revanche, le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle (Pierre Larousse), édition 1873, le définit précisément :



Quelques décennies plus tard, l'édition 1922 du Larousse universel en 2 volumes recense toujours le mot (avec ses deux orthographes, "-in" ou "ing") et ouvre quelque peu sa définition pour la sortir du seul vocabulaire sportif :



D'ailleurs, puisque nous sommes chez Larousse, j'empoigne l'édition 2006 qui traîne pas loin et je lis :


leggings : n.f. pl. (mot angl.); Jambières de cuir ou de forte toile.


Quant au Grand Bob, il va actuellement dans le même sens et cite Cendrars et Tournier :



Oui, mais "cuir" ou "toile", ça n'évoque pas vraiment le(s) leggin(g)(s) qu'on trouve dans la mode d'aujourd'hui (cf. photo plus haut, vous suivez ?)

Il faut aller consulter le site du Larousse (ou peut-être une édition papier plus récente que la mienne) pour trouver réunies les deux acceptions sous deux formes différentes, une au pluriel et une au singulier :




De même, le Petit Robert 2010 propose (mais toujours au pluriel) :

LEGGINS ou LEGGINGS (...) 1. Jambières de cuir ou de toile. 2. Collant sans pied. Porter une minijupe et des leggins.

Curieux, donc, de penser qu'on est passé, à l'origine, de ça en 1833...



(Source)

... à diverses variantes masculines, généralement sportives ou militaires, au fil du XXe siècle...



(Source)


(Source)


(Source)

... pour arriver aujourd'hui à ça (c'est-à-dire une tenue manifestement féminine par excellence ; et même dans les magasins de sport, le legging est essentiellement, voire exclusivement, un article pour femmes) :



(Source)


(Source)


(Source)

Peut-être avec un crochet par la transgression (si si), à toutes les époques ? En 1909 à Paris...



(Source)

... comme dans les années 90 au Canada.



(Source)

En résumé, ça se confirme : la mode recycle tout, à commencer par elle-même, surtout quand il y a de l'anglais en vue, et surtout sans jamais, jamais, avoir peur du ridicule. Sur cette réflexion perplexe, je vous laisse méditer sur l'éternel retour nietzschéen (et oui, je vais me repencher sur cet article à propos de la traduction de Nietzsche, je vois bien qu'il vous faudrait quelque chose de plus costaud à vous mettre sous la dent, philosophiquement parlant, qu'un billet chiffons).





*****

And now for something completely different: pendant ce temps, dans le Dictionnaire néo-zélandais-français...



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