Vieilleries, nouvelleries


J'ai trouvé une vieillerie toute mignonne comme je les aime chez un brocanteur strasbourgeois il y a quelques mois : un petit calendrier perpétuel de bureau, joliment ouvragé mais pas trop kitsch, désuet à souhait (et espagnol, qui plus est).



On tourne les bitoniaux métalliques situés de part et d'autre de la vieillerie pour mettre à jour la date, chacun desdits bitoniaux étant lui-même divisé en deux parties, ce qui permet avec un peu de dextérité de manœuvrer successivement les quatre cylindres et d'afficher ce qu'on veut dans les petites fenêtres à l'avant.

Et puis l'autre jour, j'ai eu besoin pour la première fois d'activer l'alarme de mon Naïpode et ai constaté qu'elle se réglait exactement selon le même principe, en faisant tourner deux cylindres virtuels qui défilent toujours un peu trop vite ou un peu trop lentement.



Un peu comme l'appli à podcasts pas terrible qui jusqu'à une date récente copiait grosso modo l'apparence du magnétophone à bandes dont on a arrêté de se servir dans les années 80 par chez moi...



(Capture d'écran piquée ici.)

C'est fou ce que les nouvelleries ont toujours et encore besoin de ressembler aux vieilleries, non ?



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Ô MadZ, ô petit scarabée



Saviez-vous qu'il existait un "topic des traductrices" dans les forums de MadmoiZelle ? Ben moi non plus, tiens. MadmoiZelle, c'est le "magazine féminin pour les jeunes femmes qui ne sont pas celles que vous croyez". En même temps, je suis pour ma part exactement celle que vous croyez, de moins en moins jeune et fortement rebutée depuis toujours par le principe même d'un média "pour femmes" (brrrrr...), donc je n'ai objectivement pas beaucoup de raisons de le lire. L'ayant vu apparaître il y a quelque temps dans les statistiques du blog (mon Big Brother à moi), je suis allée regarder par curiosité ce qu'il s'y disait et comment Les piles arrivait dans la conversation. Je vous épargne la lecture des sept pages dudit topic : les MadZ (c'est comme ça qu'on dit) y fournissent infos et conseils sur les formations à la traduction qu'elles suivent (très bien-très bien), racontent leurs stages de traduction (très bien-très bien) et s'échangent des noms de plateformes low-cost où "se faire la main et gagner quelques sous" (beaucoup moins bien-moins bien).

Ce dernier point a donné lieu le mois dernier à un échange de messages pas inintéressant. En gros, une intervenante 1 qui réalise occasionnellement et pour des clopinettes des traductions pour ce genre de plateformes se faisait dans un premier temps allumer gentiment par une intervenante 2, laquelle trouvait qu'il ne fallait pas brader son talent et contribuer ainsi à la dégradation générale des conditions de travail des traducteurs. Puis l'intervenante 1 expliquait qu'elle n'avait pas le choix, financièrement parlant, et qu'elle n'acceptait dans ce cadre que des textes qui de toute façon n'auraient pas - selon elle - été confiés à des professionnels. Du coup l'intervenante 2, conciliante, disait que OK, il ne fallait peut-être pas diaboliser les plateformes à bas coût, puisque bon, il faut bien vivre. Et tout le monde était copine, c'était chouette.

Malheureusement, "Fab, rédac'chef de MadmoiZelle" (c'est le mail qui le dit, hein) n'a jamais voulu valider mon compte pour que je puisse laisser libre cours à ma réaction épidermique répondre en mode "vieille conne" de façon pédagogique à ce fil de discussion. Il faut croire que "Prénom : Les Piles", "Nom : Intermédiaires", ça n'inspire pas confiance. Alors j'ai fait ce que je fais généralement dans ces cas-là : un esclandre en tête-à-tête avec moi-même billet de blog.

D'abord, je dois dire que la première réaction de l'intervenante 2 m'a fait plaisir - au moins les écoles de traduction font-elles un peu leur boulot en sensibilisant les étudiants à l'importance de ne pas travailler n'importe comment pour n'importe quel prix (et louons bien sûr son bon goût en matière de blogs, puisqu'elle renvoyait dans ce message vers deux billets des Piles, d'où l'apparition du lien dans mes stats) (oui, mes chevilles se portent bien, merci).

Ensuite, arrêtons-nous sur plateformes à bas coût (il est difficile d'en parler sans citer leur nom, mais je n'ai pas très envie de leur faire de la pub ici). Grosso modo, elles poussent comme des champignons depuis cinq ou six ans, il faut parfois payer pour s'y inscrire, elles proposent de la traduction à très bas coût et quand elles affichent leurs tarifs, on constate qu'elles vendent les traductions standard autour de 0,05 dollar le mot, ce qui laisse songeur quant à ce qu'elles peuvent verser à leurs esclaves traducteurs. Ajoutons qu'un tarif en dollars, ce n'est pas un tarif en euros (le 30 juin, xe.com m'indiquait que 0,05 dollar US = 0,038 euro) et qu'il faut généralement ajouter des frais de transaction (bancaires, PayPal...) et des frais de change à toute transaction conclue avec l'étranger dès lors qu'on veut se faire payer en France (sans parler des problèmes de juridiction compétente et des recours très limités que l'on risque d'avoir dans le cas - certes fort improbable - où l'on ne réussirait pas à se faire payer).

Mais je vous entends déjà : Les Piles, tu as déjà râlé maintes et maintes fois au sujet des traductions à bas prix, change de disque ça ne sert à rien de t'indigner toute seule dans ton coin, alors pourquoi t'acharner une fois de plus sur ce sujet ? Et après tout, pourquoi ces plateformes ne fourniraient-elles pas une première expérience trop de la balle à un étudiant en traduction basé en France, hein ?

Eh bien personnellement, je pense que c'est un mauvais calcul à tous les points de vue. Et je m'en vais vous raconter pourquoi.

1. Commençons par un petit rappel technique : en France, on ne peut exercer AUCUNE activité rémunérée sans être rattaché à un statut (auteur, profession libérale, autoentrepreneur, salarié...) ni sans payer des cotisations sociales et des impôts sur les revenus qu'on en retire. Que l'on soit étudiant par ailleurs, que l'on travaille pour une plateforme américaine qui rémunère en dollars par PayPal ne change rien à l'affaire : il faut raquer, sinon, on est dans l'illégalité la plus totale. Ces plateformes ne se préoccupent généralement pas beaucoup de savoir si les esclaves traducteurs qu'elles font trimer sont ou non en règle du point de vue de leur statut d'exercice et il faut bien dire que les étudiants sont rarement très au courant de ces questions-là. Là encore, ça ne change rien, il faut se renseigner : quiconque perçoit ce qui est assimilable à des honoraires sans cotiser à l'Urssaf et sans déclarer ces revenus au fisc se retrouve en infraction. Du coup, le tarif super-bas devient super-super-super-bas après déduction des cotisations sociales et des impôts, zavez vu ? Voilà, c'est pour ça, entre autres choses, qu'on ne peut pas encourager ces tarifs-là : déjà quand on travaille au noir, ils sont très bas, mais quand on régularise les choses (et c'est quand même conseillé), ils frisent le néant.

2. Ensuite, quand on prospecte auprès de ce type d'exploiteurs, il est mathématiquement impossible de gagner sa vie correctement : on fait de l’abattage pour finir le mois et il ne reste pas assez de temps pour faire de la prospection et du démarchage en vue de trouver d'autres clients qui paient normalement (car la prospection et le démarchage sont des activités de longue haleine). Épuisement à l’horizon, en somme. Sauf si on appuie sur le bouton "translate" de Google Trad, mais c'est se faire une bien piètre idée de la traduction, n'est-il pas, petit scarabée ?

3. À faire de l'abattage, qui plus est, on risque fort de prendre de mauvaises habitudes. C’est non seulement dommage mais aussi très dommageable, quand on est encore étudiant ou à peine sorti de la fac. Il est déjà assez difficile de passer du tempo "école de traduction" à celui de la vraie vie et il faut généralement un temps d'adaptation pour trouver un rythme de croisière permettant de livrer de la qualité, d'en livrer suffisamment par mois pour en vivre et d'y consacrer un temps qui laisse quand même quelques heures par semaine pour ces trucs totalement accessoires et surfaits que sont le sommeil, les repas, voire le temps libre et les loisirs. Mais cette équation précaire s'écroule complètement dès lors qu'on accepte n'importe quoi à n'importe quel tarif. Et c'est forcément la qualité qui s'en ressent.

4. Arrive alors l'argument suivant : "Oui, mais c'est toujours une expérience sur mon CV". Le problème, petit scarabée, c'est que tout le monde les connaît, ces plateformes, et que tout le monde connaît leur fonctionnement. Faire savoir qu'on a prostitué ses compétences pour une misère n'est pas forcément la meilleure façon de dégoter ensuite des clients plus intéressants. Pour cette raison, quand on part de tarifs très, très bas, il est très, très difficile de remonter la pente et d’exiger plus. Illusoire de tenter d'exiger plus du client exploiteur, d'abord : pourquoi paierait-il plus ce qu'on lui a pratiquement donné pendant des mois ou des années ? Compliqué d'aller prospecter ailleurs, ensuite, parce qu'on fait de l'abattage et qu'on n'a pas le temps (voir point 2 ci-dessus), mais aussi parce que si on n'a que des plateformes à bas prix sur son CV, on attire principalement d'autres plateformes à bas prix.

5. Arrive alors la question suivante : "Oui, mais alors comment acquérir de l'expérience, bouhouhou ?" Il y a les ONG, petit scarabée. Pour se constituer une expérience en traduction sans nuire aux professionnels qui seront demain des confrères, on peut faire de la traduction bénévole pour des organismes à but non lucratif. Généralement, ils font figurer le nom de leurs traducteurs bénévoles sur les textes traduits, ce qui fait des références vérifiables à pouvoir inscrire dans un CV (et c'est la moindre des choses). Et puis on contribue en même temps à une noble cause, c’est pas mal. "Non lucratif", ça peut être plein de choses, et tant que ça ne casse pas le marché, ce sera toujours mieux que des traductions sous-payées qui accentuent la dégradation globale du marché de la traduction. À ce sujet, on peut lire un petit article succinct et bien fichu chez In one ear... : "Volunteering: The dos and don'ts", qui récapitule quelques sains principes.

6. Car j'ai un peu de mal à croire au bien-fondé de l'argument selon lequel ce type de traductions se situerait systématiquement hors du marché professionnel de la traduction. C'est un peu facile. Plusieurs sous-marchés coexistent dans notre métier, c'est indéniable. Mais une vérité demeure : s'il existe des traductions sous-payées, c'est aussi parce qu'il existe des gens pour les accepter. Et s'il n'existait pas quelque part des individus prêts à traduire pour une misère, les entités qui s'adressent à ces plateformes à bas coût seraient bien obligées de faire appel à des professionnels correctement rémunérés, boudiou ! Faire des traductions pour une entreprise qui a simplement flairé le bon filon et ne se préoccupe de rien d'autre, c'est conforter ladite entreprise dans l'idée que la traduction ne vaut pas grand-chose et entretenir cette conception hélas largement répandue. Être étudiant en traduction ou jeune diplômé n'est franchement pas une excuse pour participer sciemment à la dévalorisation générale du métier qu'on envisage d'exercer à brève échéance. En d'autres termes (un peu rudes, certes) : creuser sa tombe dès ses études, est-ce une si bonne idée que ça ?

Pour finir sur une note moins amère mais guère plus positive : l'intervenante 1, dans ce fil de discussion, s'interroge à un moment donné :


Mais est-ce que les professionnels qui s'inquiètent tant du tort que leur causent ces pratiques se sont demandé pourquoi on s'y adonne ? Est-ce qu'il a été envisagé, un jour, de rassembler des traducteurs généralistes pour établir un système qui facilite l'insertion professionnelle des jeunes traducteurs ?


Je n'ai pas de réponse aux problèmes d'insertion professionnelle des jeunes traducteurs (sinon croyez bien que je ne me priverais pas de faire connaître la solution-miracle sur ce blog), mais les associations professionnelles font déjà pas mal de choses, ne serait-ce qu'en se rendant dans les facs pour sensibiliser les futurs jeunes diplômés aux modalités pratiques de l'exercice du métier de traducteur. Les professionnels alertent aussi les universités qui ouvrent des Masters 2 sans se préoccuper de savoir si les traducteurs qu'elles forment trouveront du travail une fois diplômés et font preuve parfois d'une légèreté ahurissante. Il y a des programmes ponctuels destinés à faciliter les débuts des traducteurs, comme celui-ci. Certaines écoles telles que l'ESIT disposent d'une association d'anciens élèves très active qui permet la diffusion d'offres de boulot. Et puis on peut mentionner aussi l'existence d'initiatives individuelles : certains traducteurs indépendants ou cabinets de traduction sont prêts à prendre des stagiaires, ce qui peut donner un coup de pouce (à ce sujet, il y a de bons conseils à lire par ici chez Bahan). Enfin n'oublions pas la désormais mythique formation proposée par la SFT et animée par Chris Durban et Nathalie Renevier, "Réussir son installation" : elle dure une journée, ne coûte que 40 euros pour les étudiants et tourne dans toute la France (prochaine session : à Metz en octobre et vous savez quoi ? Je vais même profiter de ma proximité luxembourgeoise pour y assister.)

Il me semble cependant irréaliste de demander aux professionnels en exercice de prendre par la main les étudiants ou jeunes diplômés et de leur trouver du travail bien payé, principalement parce que beaucoup desdits professionnels en exercice passent eux-mêmes déjà beaucoup de temps à prospecter pour leur pomme de chef de petite entreprise (ces égoïstes). On a trop souvent tendance à imaginer, quand on choisit cette voie, qu'un traducteur passe 100 % de son temps à traduire. C'est faux, bien sûr. La traduction, qui s'exerce la plupart du temps de façon indépendante, s'accompagne d'une myriade d'activités annexes qui prennent du temps : il faut ainsi au minimum prospecter et être son propre commercial, établir des devis parfois pour rien, faire de la paperasse et de la compta. Ajoutons que certains professionnels indépendants consacrent aussi du temps à se faire connaître via blogs, réseaux sociaux, etc., toujours dans un souci de toucher une plus vaste clientèle, et qu'il en est aussi qui donnent du temps à une association professionnelle. Tout cela est très chronophage, mais cela fait partie du métier. Et de la même façon qu'on a encore plein de choses à apprendre sur la traduction proprement dite quand on sort d'une école de traduction, il faut aussi apprendre à trouver des clients (et de préférence de bons clients). Je veux dire gentiment qu'il n'y a pas d'un côté le jeune diplômé galérant à trouver ses premiers contrats et de l'autre le traducteur indépendant bien installé dans la vie qui peut se contenter de travailler trois heures par jour à des tarifs faramineux avant d'aller piquer une tête dans sa piscine remplie de billets de banque (Picsou forever). La construction lente et progressive d'une clientèle est un processus sans cesse remis en question par toutes sortes d'éléments (obligation de s'arrêter de travailler en cours de carrière, changement d'interlocuteur chez le client, changement de politique de rémunération, coupes budgétaires, priorité soudain donnée à un autre traducteur, etc.) et le plus sage est de s'efforcer autant que faire se peut de partir sur de bonnes bases dès le départ. Je ne peux donc que reprendre à mon compte les propos de l'intervenante 2 quand elle écrit :

Faut faire gaffe à ce que l'on fait, ça peut avoir des conséquences assez déplaisantes. (C'est tentant de se faire un peu de sous en tant qu'étudiante. Mais autant demander des tarifs décents. Ou faire autre chose que de la traduction.)


En complément, je t'invite, lecteur de tout âge de ce blog, à lire ou à relire deux excellents billets : "TextMaster et le feuillet à 1 euro : création de valeur ou la familiarité du médiocre ?" sur le blog Intercultural Zone et l'indispensable "Toxic Translation: A Twelve-Step Program for Self-Injuring Translators" chez ProvenWrite.

Bonne route, petit scarabée.




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Mes souvenirs de Nietzsche sont un peu lointains, puisqu'ils remontent à mon année de terminale - le dionysiaque et l'apollinien, tout ça tout ça. Mais il y a quelques années, j’ai recroisé Nietzsche. Oui, Friedrich lui-même, môssieur "Dieu est mort" en personne. Pour vous résumer les choses : ce cher Fred a écrit des poèmes, figurez-vous. On les appelle Dionysos-Dithyramben, le titre français étant variable et discuté, mais penchant généralement vers Dithyrambes de Dionysos. Un beau jour, un monsieur appelé Wolfgang Rihm s'est mis en tête de composer un opéra à partir desdits poèmes. Puis une dame a eu l'idée de réaliser un documentaire sur ledit opéra. Enfin des gens qui travaillent pour une chaîne Kulturelle bien connue ont décidé de le diffuser, ledit documentaire.

Et devinez qui l'a traduit ?

Voilà-voilà : un documentaire sur un opéra basé intégralement sur des poèmes de Nietzsche, en résumé. Il n'y a que la Chaîne Kulturelle qui me faisait alors vivre pour diffuser ce genre de choses. Et un peu que moi pour les traduire, j'ai parfois l'impression.



Ceci mis à part, l'éternelle curieuse toujours prête à voir le verre à moitié plein que se doit d'être votre traductrice de documentaires chérie a trouvé que c'était une super occasion de se pencher sur ces fameux poèmes de Nietzsche, les Dithyrambes de Dionysos. Au premier visionnage du documentaire, les extraits de l'opéra m'ont paru particulièrement obscurs. Il était question d'un poète fou, d'une peau vivante, d'Ariane, d'un satyre écorché, d'un Dieu-bourreau, de Zarathoustra, d'un désert et d'un type qui se prenait pour une datte. Et puis il y avait cette phrase, fil d'Ariane (hahaha) et titre du docu : « Ich bin dein Labyrinth » (« Je suis ton labyrinthe »). Un signe qu'il allait falloir chercher un peu son chemin dans tout ça et accepter, peut-être, de ne pas le trouver.

Les fragments d'opéra, de film, de pièce, d'émission télévisée... dans un documentaire, c'est toujours un problème. Contexte ? Pas de contexte, ou rarement. Une phrase, une tirade, le refrain d'une chanson, un bout de conversation arraché à tout ce qui l'entoure. De quoi parle-t-on ? Quelle est l'atmosphère de la scène ? Où va-t-on ? Dans quel état j'ère ? On n'en sait rien, bien souvent, on est simplement face à un fragment casé là pour illustrer quelque chose et si possible aller dans le sens du documentaire. On peut faire des recherches, retrouver la scène dans son film d'origine, la tirade dans sa scène, le refrain dans sa chanson, le bout de conversation dans son talk-show, mais pas toujours. Ou alors, on retrouve l'extrait et on se rend compte qu'il n'a pas du tout le sens que veut lui donner le documentaire. On fait ce qu'on peut, on fait de son mieux.

Mais quand l'extrait-fragment est déjà en lui-même (je veux dire dans son contexte d'origine), un peu fragmentaire, ça se complique. Et les poèmes de Nietzsche, eux, le sont, un peu fragmentaires. Entrecoupés d'exclamations sorties d'on ne sait où, fondés sur des associations d'idées improbables, un peu obscurs, comme tout bon poème qui se respecte et dont l'auteur est en train de sombrer relativement sûrement dans la folie, en somme.

La chaîne Kulturelle avait demandé que soient reprises des traductions de l’œuvre de Nietzsche faisant autorité. Problème : un coup d'œil aux traductions existantes des Dithyrambes de Dionysos m'a permis de constater assez rapidement que si les différentes versions françaises allaient certainement être une aide pour interpréter certains vers obscurs de ce cher Fred, il ne fallait pas compter dessus pour me fournir un sous-titrage tout cuit (on en revient à l'éternelle question de la non-interchangeabilité des supports en traduction, n'est-ce pas ?).

Car Wolfgang Rihm déconstruit, déstructure, mastique, supprime, répète, mélange et recrache le tout sous une forme autrement plus improbable et obscure. Et puis l'opéra étire les répliques : ce qui tient en un vers bien resserré sur la page devient souvent une très, très longue phrase avec des mots répétés (parce que c'est plus drôle). Il ne se gêne pas non plus pour transformer quelques monologues fiévreux en conversations à deux ou trois personnages, histoire de brouiller un peu les pistes.

En tenant compte du rythme de l'opéra, particulièrement lent dans les passages récitatifs, on obtiendrait théoriquement pour certaines strophes une unique phrase courant sur une bonne vingtaine de sous-titres : gloups. Et je passe sur la présence d'incises, d'exclamations, de questions au milieu des vers, qui sont autant de perturbation rédhibitoires du fameux confort de lecture du spectateur. Pourtant, il n'est pas toujours possible ni souhaitable de créer artificiellement des articulations, des pauses, de nouvelles phrases là où il n'y en a pas en VO... Dilemme, quoi. Parce qu’il tronçonne toujours un peu la parole, parce qu’il n’affiche au bas de l’écran qu’un segment de phrase et mise grandement sur la capacité du cerveau du spectateur d’établir une continuité entre sous-titre n° 1, sous-titre n° 2 et sous-titre n° 3, le sous-titrage rajoute une difficulté supplémentaire à la traduction de ces fragments puissance 3 (1er niveau : les poèmes, modérément fragmentaires ; 2e niveau : l’opéra, réinterprétant les poèmes en les fragmentant un peu plus ; 3e niveau : le documentaire, citant de façon nécessairement un peu plus fragmentaire encore l’opéra ). Et il est rare que le « fragment sous-titre » puisse coïncider précisément avec un « vers fragment » qui forme un tout autonome.

J'ai donc nietzsché pendant une grosse semaine en m’efforçant de trouver un équilibre que j’espérais subtil et judicieux entre l’enchaînement harmonieux des vers, le rythme du chant, la bonne compréhension du texte, la restitution de la dose de mystère et d’obscurité de l’original, et encore quelques paramètres que j’ai oubliés depuis (les rimes, peut-être ? ah oui, tiens, il y avait théoriquement par endroit des rimes et des assonances à rendre).

Je n'ai pas gardé les différentes versions des poèmes que j'ai consultées (tout simplement parce qu'il s'agissait d'emprunts en biblio), mais voici un petit exemple à partir d'une traduction d'Henri Albert (révisée par Jean Lacoste, chez Robert Laffont, 1993). Version allemande et version française, tout d'abord...



Voici le peu qu'il en reste dans le docu consacré à l'opéra et les maigres sous-titres correspondants :




(NB : La convention typographique est celle de la chaîne Kulturelle : pas de points dans les poèmes ou "les chansons", majuscule au début de chaque sous-titre qui en fait partie.)

Dans mon souvenir, ce fut une traduction très laborieuse. Déjà parce que le matériau poétique (c’est comme ça qu’on dit ?) est toujours pour moi un défi qui tient de la haute montagne pratiquée les yeux bandés : sans même parler de la question de la traductibilité ou non dudit matériau (on ne me demande pas de trancher un débat traductologique quand on me confie quelque chose à traduire, hein), je manque d’imagination, ce n’est pas du tout un exercice où je me sens à l’aise. Mais surtout parce qu’il y avait cette triple couche de fragments à excaver travailler et que j’avais le sentiment très frustrant de n’avoir jamais une vue d’ensemble de ce que je traduisais. La remise en contexte dans les poèmes ne suffisait pas, il aurait fallu pouvoir explorer le livret de l’opéra (demandé mais jamais obtenu) pour situer les extraits, comprendre comment les vers avaient été remixés et ré-agencés, comment ils s’articulaient dans ces bribes de captation qu’on me demandait de traduire et qui les prononçait. Et je sentais bien qu’il me manquait des éléments : du temps pour approfondir certaines références, Wolfgang Rihm sous la main pour lui poser des questions, la réalisatrice pour savoir pourquoi elle avait opté pour telle ou telle juxtaposition de séquences, l'adresse mail de Nietzsche, etc. Sans parler de ces versions françaises (trois différentes, vois-je dans mon fichier de références) que l'on m'avait demandé expressément de consulter et de reprendre lorsque c'était possible : elles étaient parfois contradictoires, parfois peu inspirantes et donc peu utiles, parfois superbes et donc intimidantes, etc.

Bref, on ne traduit pas bien quand on traduit du fragment, en ai-je conclu. Une fois de temps en temps, d’accord, mais pas trop souvent. Et décidément, je n’aime pas perdre de vue la globalité de ce que je traduis.

*****

Je repense régulièrement à cette adaptation de documentaire atypique depuis que je traduis au quotidien à l’aide d’un logiciel de traduction assistée par ordinateur (TAO). Ça ne me plaît guère, pour ne rien vous cacher. Le dépeçage du texte en petits segments dans une interface spéciale, le prémâchage de la traduction à partir de bases de données hétéroclites dont on se rend compte qu’il correspond rarement à ce dont on a besoin, la très grande difficulté d’avoir une vue d’ensemble de ce que l’on traduit (notamment pour cause d’interface mal foutue, toujours de mon point de vue cela va de soi), l’absence de contexte des fragments récupérés à droite à gauche, la désagréable impression d’être contrainte de reprendre des choix de traduction qui ne sont pas les miens et dont la valeur est très variable, sans parler de l’automatisation de certaines tâches qui ne donne pas toujours des résultats très heureux et favorise les erreurs, tout cela a tendance, à la longue, à me plonger dans un état qui s’apparente à l’espèce d’hébétude que je me souviens avoir ressenti au sortir de cette étrange expérience de saucissonnage nietzschéen. La différence, c'est que dans le cas précédemment décrit, le fragment pouvait être considéré, pratiquement, comme une forme artistique à part entière : traduire ces fragments de Nietzsche, c'était traduire des poèmes revisités par un autre artiste, il y avait là une intention et mon travail consistait à restituer au mieux cette forme fragmentée au moyen d'une autre forme fragmentée.

Lorsque c'est un texte de prose législative ou un communiqué de presse qui se trouve ainsi segmenté, le segment n'est plus qu'une unité de mesure destinée à une machine, il n'a pas de raison d'être du point de vue de la cohérence interne du texte et le traducteur (enfin bibi, en l'occurrence) s'en passerait très volontiers. Alors parce qu’il me faut toujours du temps pour mettre des mots sur les choses, parce que je n'ai pas envie de démonter point par point un système qui a aussi des avantages indéniables (simplement, il ne me paraît pas avantageux à moi), j'en resterai peut-être à cette analogie qui me paraît finalement assez parlante : la TAO telle que je l'utilise dans mon travail actuel me fait penser à cette décade étrange du printemps 2011 où j'ai sous-titré un documentaire sur des poèmes de Nietzsche transposés en opéra. Laborieuse, frustrante et un brin absurde.



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ImpÉcr #22
Sherlock


Vous vous souvenez de Sherlock ? La série est actuellement diffusée à la télévision française, c'est l'occasion ou jamais de vous la spoiler un peu d'en faire un petit ImpÉcr (cette saga palpitante où les sous-titres parlent de traduction, of course).

Nous sommes dans la saison 1, épisode 2, "Le banquier aveugle". Ci-dessous un petit résumé qui vient d'ici.


Un ancien camarade de faculté de Sherlock, employé d'une grande banque, appelle à l'aide le célèbre détective. Un individu s'est introduit dans le bureau de l'ancien PDG et a souillé l'un des murs d'un graffiti de peinture jaune. Pourtant, le système informatique montre que la porte n'a pas été ouverte. Peu après, l'un des traders de la banque est retrouvé mort à son domicile. La porte d'entrée de son appartement n'a pas été fracturée... Une troisième victime, un journaliste, est assassiné à son tour dans les mêmes circonstances. L'enquête sur ce tueur passe-muraille mène Holmes et Watson à Soo Lin Yao, une restauratrice de musée. Quel lien existe-t-il entre ces trois personnes ? Sherlock et son acolyte apprennent bientôt que les deux hommes assassinés revenaient d'un voyage en Chine, et découvrent, peu à peu, la signification du graffiti.


Sherlock et Watson sont un peu paumés, au départ, face à ces caractères chinois...







Au fil de leurs péripéties, l'histoire se complique : ils s'aperçoivent qu'il y en a partout, des graffitis chinois. Et là, c'est l'occasion d'une petite digression (je ne résiste jamais à la tentation d'une petite digression, c'est contre mes principes) : ce plan de Watson projetant le rond de sa torche sur un mur de brique couvert d'inscriptions en jaune...




... il ne vous rappelle pas ce qu'il est convenu d'appeler un fleuron de la BD belge ? (Ajoutons un interlocuteur "mystère" qui se fait appeler "M" à la fin de l'épisode de Sherlock et zou, je suis contente.) (On me dit que le "M" de cet album de Blake et Mortimer est plus une référence à M le maudit qu'à Moriarty, mais je ne m'engagerai pas sur ce terrain-là.) (Enfin pas aujourd'hui, quoi.) (Mais une autre fois, peut-être.)



Bon, bon, je vois bien que je m'égare et vous avec. Reprenons l'enquête de nos fins limiers.

Ça n'avance pas des masses, à vrai dire. Les caractères chinois se multiplient et malgré le début de piste dégoté un peu plus tôt, impossible de déchiffrer la signification profonde des inscriptions.



Un peu coincé, le scénariste décide ici de sortir ses héros de l'impasse grâce au bon vieux truc du personnage candide et un peu extérieur à l'histoire qui débloque miraculeusement une situation. En l'espèce, c'est Sarah (et non Molly, merci à Anonyme d'avoir rectifié !) qui s'y colle, la girl-next-door sur laquelle Watson a des vues. Et elle réussirait presque à amadouer Sherlock.









Ré-vé-la-tion ! Merci Sarah.









J'arrête là, il serait dommage que vous ayez le vrai fin mot de l'histoire. Bonne fin de semaine !




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Il est temps de faire le ménage


J'ai donc rédigé la semaine dernière une lettre de démission pour signifier à l'Organisation mon souhait de revenir à ma vie d'indépendante au 1er janvier 2014 (effectuer ici une petite danse de joie).

J'en ai évidemment pesé chaque mot, bien que l'Organisation mette aimablement à la disposition de ses agents un modèle de lettre qui facilite le pesage. Tout de même, j'ai réfléchi à ce que j'allais y raconter, histoire que ma vénérable missive corresponde au mieux à ce non-style froid mais parfois curieusement élégant qui doit semble-t-il caractériser toute communication avec l'administration de l'Organisation et frise à certains égards l'exercice d'écriture créative.

Puis je l'ai imprimée avec amour, ma bafouille. Relue avec soin. Réimprimée parce qu'une microscopique trace grisâtre apparaissait sur le côté droit et que vraiment, ça ne se fait pas de laisser une trace grisâtre, quelque microscopique qu'elle soit, sur une lettre aussi solennelle. D'un geste franc et dynamique, je l'ai signée avec un stylo à l'encre noire bien couvrante, pas un stylo bille - oh non, trop pâlot, trop désinvolte - ni un feutre - qui n'aurait pas manqué de rendre mon auguste signature illisible par un redoutable effet buvard. Il va sans dire que j'ai attendu un peu pour la scanner, histoire d'éviter tout bavotage intempestif. Par acquit de conscience, je l'ai encore relue avant de la mettre sous enveloppe car décidément, je m'en serais voulu de laisser une coquille ou une espace en trop dans cette lettre. Je l'ai ensuite déposée délicatement dans la corbeille du courrier interne avant d'envoyer la version scannée aux destinataires désignés par la Procédure-avec-un-grand-P (c'est-à-dire mon supérieur direct et quatre personnes des RH que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam), avec un petit mot d'accompagnement aussi compassé que poli.

Mon devoir accompli, j'ai alors vaqué à mes occupations du jour le cœur léger, guettant les "bing" des accusés de réception dans ma boîte mail et faisant le compte des 176 jours qu'il me restait désormais à passer en terre grand-ducale avant d'atterrir je-ne-sais-encore-où et de renouer avec mes amours traductionnelles d'antan.

*****

Le lendemain, je me suis dit qu'il serait peut-être bon d'enregistrer une copie de la version scannée de la lettre sur l'ordi du boulot, pour l'avoir sous la main au cas où j'aurais besoin de la retrouver rapidement.

J'ai donc rouvert le fichier rangé dans ma Dropbox.

Et constaté qu'on distinguait très nettement un moucheron écrasé (mais centré quasi à la perfection) tout en haut de la page.



Moralité : démissionner avec classe, ce n'est pas donné à tout le monde.

J'ai quand même un tout petit peu honte, pour ne rien vous cacher.




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Pin-ups


Dans la grande famille des traducteurs, on connaissait les peanuts, voici les pin-ups (et oui, elles ont un rapport avec les arachides susmentionnées). Elles sont arrivées dans ma boîte aux lettres aujourd'hui :



Ce n'est pas évident à discerner là comme ça sur la photo (désolée, mon vrai appareil est resté à Paris le week-end dernier), mais il s'agit d'autocollants assez rigolos réalisés par une traductrice-blogueuse espagnole aux multiples identités toutes plus intéressantes les unes que les autres : En la luna de Babel pour les billets fouillés, Pin up translator pour le Tumblr défouloir (sa boutique Etsy se trouve par là s'il vous venait l'envie de passer commande).

Le détournement des images de pin-ups convient particulièrement bien à un métier fortement féminin et si le contenu du Tumblr est de qualité variable (comme tout, ma foi - et puis je dois dire que certaines accroches en espagnol m'échappent, aussi), il y a de quoi égayer le quotidien du traducteur (et de la traductrice), je trouve.


(Source)


(Source)


(Source)


Du kitsch, de l'humour bête et de la traduction : un excellent cocktail. Et désormais un stock de petites pegatinas (j'ai appris un mot) à coller et à refiler. Hihi.

Précision au cas où : je ne connais absolument pas cette consœur, il ne s'agit donc même pas d'un billet copinage (ah, mes amis, à quand les blogueurs-traducteurs totalement corrompus, invités dans des cocktails prestigieux et inondés de dictionnaires gratos et autres goodies, je vous le demande ?). La blogueuse-autocolleuse avait cependant gentiment ajouté à la commande les petits badges que l'on voit sur la photo et l'aimant souple "Yes, we can translate". Chic !


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Les faux-amis de Vanderperren


J'étais dans le bureau de Collègue X. (non, toutes mes collègues ne s'appellent pas Xavière) en train de discuter le bout de gras d'une révision quand j'ai aperçu une étrange tranche dans la rangée d'ouvrages de référence qui s'étendait devant moi :



L'étrange tranche.

C'était un volume assez épais. "Un dictionnaire de faux-amis de 1450 pages, surtout en allemand-français, est-ce bien nécessaire ?" me suis-je demandé. Je veux dire, une fois qu'on sait que "rasant" en allemand veut dire "rapide", que "salopp" signifie "décontracté" ou "négligé", et "nett", "gentil", on a à peu près fait le tour de la question, non ? Mais rappelons que je me trouvais alors sur la lancée de ma bizarrerie germanique express et de ma croisade anti-calquite, et que je suis par ailleurs curieuse de nature quand je tombe sur un dico inconnu, alors je l'ai quand même emprunté à Collègue X. histoire d'y jeter un coup d’œil. (Ne cherchez pas un euphémisme dans ce terme d'"emprunté", hein, je le lui ai rendu depuis.)

Et en effet, ce dictionnaire des faux-amis est un peu à l'intersection des deux récents billets évoqués ci-dessus (coup de bol, pas vrai ?). Ouvrons-le et voyons ce qu'il raconte. Un avant-propos nous rappelle que "le français a influencé pendant des siècles le vocabulaire allemand", ce qui explique que...

L'allemand moderne possède un grand nombre d'emprunts au français qui trahissent manifestement leur origine, par exemple adressieren, Allüren, amourös, blamieren, Kavalier, etc. À première vue, ces mots semblent faciliter l'apprentissage ou la traduction des deux langues. En fait, il n'en est rien et ils constituent souvent des pièges insidieux et une source d'erreurs. On a donné, à juste titre, le nom de « faux-amis » à ces faux frères du genre : Balance - balance, Flair - flair, fidel - fidèle, penetrant - pénétrant, qui n'ont en commun que la forme et la prononciation.

Bien-bien, rien de neuf sous le soleil. L'ouvrage se veut pratique, si pratique qu'il s'affranchit de contraintes un peu bébêtes telles que l'étymologie (si si) :

La philologie n'a pas sa place dans le présent ouvrage. (...) Notre critères a été la ressemblance des mots, non leur étymologie. (...) C'est pourquoi nous enregistrons die Rakete (la fusée), un mot d'origine italienne, uniquement parce qu'il ressemble au français la raquette. Nous ne tenons pas compte du fait que raquette appartient à un champ sémantique différent et est, probablement, d'origine arabe.

On regrette un peu du coup de ne pas en apprendre plus sur les glissements de sens, l'histoire des emprunts recensés, l'époque à laquelle ils ont fait leur apparition en allemand, etc. Cela dit, l'ouvrage est déjà dense et imposant en l'état.

Mais cessons d'ergoter sur l'avant-propos et allons voir quelle est l'utilité potentielle de ce dico pour votre blogueuse dévouée. Elle semble variable, à vrai dire. Il y a du bon et du moins bon, et puis de l'utile au traducteur de langue française et du plus utile au traducteur de langue allemande. Prenons par exemple la courte entrée consacrée au "Savoir-vivre", puisque ce terme a fait l'objet d'une étude poussée et mémorable sur ce blog il n'y a pas longtemps :



Certes, la distinction entre les deux significations de "das Savoir-vivre" en allemand est là. Mais on ne peut pas dire que les traductions proposées soient très heureuses : essayez de caser "nous voulons vous faciliter la découverte de l'art de jouir de la vie" dans une trad pour le Club Med, je doute qu'on vous rappelle. Et on a envie de hurler les termes d'"hédoniste" ou de "bon vivant" pour la traduction de la seconde phrase, non ?

En revanche, lorsque mes yeux sont tombés sur l'entrée suivante, "Schal / châle", j'ai sursauté (si si). Je l'avais oublié dans mon paragraphe consacré à la calquite alsacienne, le "châle", pourtant on l'entend beaucoup dans l'Est de la France : "mets ton châle", "quel joli châle", alors qu'il s'agit généralement d'un foulard ou d'une écharpe. OK, disons donc que ce dictionnaire des faux-amis a le mérite d'appeler à la vigilance les traducteurs alsaciens, mais en l'occurrence, il n'apporte rien de plus qu'un bon vieux dico bilingue. Poursuivons notre exploration. De la même façon, cet article sur l'emploi de "Niveau" en allemand présente un luxe de détail peut-être un peu superfétatoire du point de vue du traducteur de l'allemand vers le français, puisqu'en gros, "Niveau", c'est... "niveau". Mais comme "niveau", ce n'est pas toujours "Niveau", on comprend bien sûr l'intérêt de l'article pour le traducteur du français vers l'allemand :



Au fil des pages, voici un article qui paraît nettement plus utile à ma petite personne :



Le point 3 est intéressant, car "Akzent(e)" est beaucoup employé (et un peu à toutes les sauces) dans ce sens en allemand, ce qui en fait souvent une plaie à traduire. Je me garde notamment sous le coude "les priorités ont changé" et "nous ne pouvons donner ici que des indications", qui pourront certainement être recasés à l'occasion, avec quelques adaptations au besoin. Alors, y aurait-il du Meertens chez Vanderperren ? Peut-être un peu, oui.

L'article qui suit "Niveau / niveau" est également dans cette veine du point de vue des nuances dont il fait état et des exemples qu'il propose :



Et voici encore deux articles consécutifs pas mal fichus pour ce qui est de la partie allemand > français :




Après l'avoir feuilleté de près, je vous le dis tout de go : malgré ses faiblesse, il me plaît, ce dico des faux-amis de Vanderperren, et je le verrais bien sur mon bureau quand arrivera dans quelques mois ce jour béni où je reprendrai mes activités en indépendante. Il me semble plus intéressant en tout cas que cet autre classique qu'est le bouquin de Hans-Wilhelm Klein intitulé Schwierigkeiten des deutsch-französischen Wortschatzes: Germanismen - Faux Amis. Celui-là, j'en ai une édition qui date de la fin des années 60, mais il est très rare que je l'ouvre pour y trouver une bonne idée. "Savoir-vivre" et "Akzent" n'y figurent pas, vérification faite, et à titre de comparaison, voici l'entrée "nobel" :



Malheureusement, "le" Vanderperren, lui, est épuisé à peu près partout malgré une réédition en 2001 (je vous interdis de dire que c'est vieux, 2001, c'est l'année de mes 20 ans, boudiou !). Il apparaît bien sur certains sites de vente d'ouvrages d'occasion, en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne et ailleurs, mais même quand il n'est pas signalé comme "épuisé" ou "indisponible", il est impossible de le commander. Inconnu au bataillon itou dans les occasions de Gibert ou de la Maison du dictionnaire. J'ai fini par en trouver tout de même la trace sur une librairie en ligne canadienne. Pour l'instant, on ne m'a pas dit que "non, tout compte fait, on ne l'a pas". Pour l'instant, on ne me l'a pas non plus expédié. Donc prudence.

Si vous êtes curieux, voici deux recensions de cet ouvrage : dans la Revue belge de philologie et d'histoire (pour l'édition de 1995, celle que j'ai eue entre les mains) et dans TransLittérature (pour l'édition 2001).

Enfin, en lien avec la calquite germanistique, je vous invite à consulter les très savoureuses pages de l'administration suisse (oui, cette formulation peut surprendre, mais elles sont plutôt drôles) rassemblées sous l'intitulé Pièges de traduction, qui valent leur pesant de röstis. Et pendant que j'y suis : dans mes pérégrinations, je suis également tombée sur un autre petit dico des faux-amis allemand-français par ici, à toutes fins utiles.




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Premier épisode et rappel du principe. Et - oh ! ah ! - il y a même un site, maintenant.


Deux remarques sur cet extrait. D'abord, Cunéipage, "amoureuse des livres" férue de littérature en tout genre (si si), m'a judicieusement signalé le roman dont il est issu il y a plusieurs mois et je l'en remercie chaleureusement : non seulement Testament à l'anglaise renferme effectivement plusieurs passages intéressants du point de vue de cette série de billets (car "Ils en parlent" souvent, du cinéma, dans ce bouquin), mais en plus, il se lit tout seul, c'est vraiment un plaisir.

Ensuite, j'ai repensé à cet extrait il y a quelques semaines, en assistant au milieu du maigre public d'un obscur colloque parisien à une conversation qui m'a étonnée : quelques rangs devant moi, Jeune Universitaire 1 discutait avec Jeune Universitaire 2 et faisait le bilan de l'année finissante. JU 1 déplorait le manque d'intérêt de ses étudiants pour certaines œuvres cinématographiques "patrimoniales" et racontait que plusieurs desdits étudiants s'étaient expressément plaints d'avoir dû visionner pour les besoins de son cours Le Sang des bêtes de Franju, ayant trouvé ce film "horrible".

J'en suis tombée de ma chaise (façon de parler).

Certes, Le Sang des bêtes, sorti en 1949, est un documentaire violent et cru, mais je le trouve justement très en phase avec nos problématiques contemporaines, à une époque où l'on remet beaucoup en question le fonctionnement de l'industrie agroalimentaire, où l'on préconise de consommer moins de viande pour différentes raisons et où l'on prête une attention plus grande qu'autrefois à la souffrance animale. À la limite, j'ai le sentiment qu'il devrait beaucoup plus parler aux étudiants de maintenant qu'aux spectateurs de la fin des années 40 et qu'il ne dit ou ne montre rien que l'on ne sache déjà aujourd'hui. Un petit côté We Feed the World avant l'heure, en somme, moins le côté mondialisé. Si l'on juge ce court métrage trop "horrible" - c'était en tout cas le terme rapporté par JU 1 - pour figurer au programme d'un cursus en cinéma, c'est peut-être qu'on ne se pose pas assez de questions sur la façon dont steaks et côtelettes arrivent dans nos assiettes. Je précise que je suis ordinairement carnivore et pas spécialement militante dans ce domaine, mais je trouve très intéressantes et importantes les questions environnementales et économiques, de santé et de conscience, que soulève la consommation de viande. Par ailleurs (vous saurez tout), je suis assez impressionnable au cinéma et ai vu ce film à une époque où je l'étais plus encore, mais il me semble que Le Sang des bêtes, au-delà de son côté délibérément choquant (qui fait mouche, indéniablement), est surtout un documentaire habilement réalisé et monté qui vaut la peine d'être vu et une œuvre considérée à juste titre comme "patrimoniale". Vous le trouverez en fin de billet. J'ajoute donc une mention "âmes sensibles, s'abstenir" qui semble de rigueur, surtout si vous êtes de barbecue ce midi, mais franchement, hein, bon (on peut lire aussi cette analyse ou celle-là en complément).


Un soir, alors que j’avais vingt-quatre ans, j’allai assister à un festival de films français organisé par le ciné-club de l’université. On projeta d’abord Le Sang des bêtes, court documentaire de Georges Franju sur un abattoir parisien. La salle s’était à moitié vidée avant la fin.

C’était un public typique de ciné-club : amateurs endurcis de films d’horreur, pour la plupart, qui trouvaient malin d’admirer ces navets américains à petit budget qui montrent des adolescents coupés en morceaux par des psychopathes, ou des cauchemars de science-fiction pleins d’effets spéciaux sanguinolents. Mais qu’y avait-il dans ce film précis, tellement délicat et mélancolique à maints égards, pour faire crier de dégoût les femmes, et pousser les hommes vers la sortie ?

Je ne l’ai plus revu, mais de nombreux détails me sont restés. Un magnifique cheval de trait blanc s’agenouillant sous le coup du maillet, en déversant des flots de sang ; des veaux pris de convulsions après avoir eu la gorge tranchée, leur sang bouillonnant sur le sol ; des rangées de moutons décapités, dont les pattes s’agitent encore furieusement ; des vaches à qui on plante un pieu dans le crâne, jusqu’à la cervelle. Et puis, en contrepoint, une douce voix féminine qui nous présente les tristes faubourgs de Paris - les terrains vagues, jardins des enfants pauvres… à la limite de la vie des camions et des trains*… Les ouvriers chantant La Mer de Trenet en dépeçant des carcasses – « ses blancs moutons, avec les anges si purs* »… Un troupeau de moutons, poussant des bêlements d’otages en étant conduits à l’abattoir par l’imposteur, le traître*, qui connaît le chemin et qui sait que sa propre vie sera épargnée : les autres suivent comme des hommes*… Les sifflements, les rires des ouvriers qui plaisantent avec la simple bonne humeur des tueurs*…, brandissant leurs marteaux, leurs couteaux, leurs haches et leurs fendoirs sans colère, sans haine*

Je ne parvenais pas à oublier ce documentaire et, les semaines suivantes, durant les moments d’ennui à la bibliothèque universitaire, je consultai des catalogues de livres et de magazines de cinéma pour voir si l’on avait écrit quelque chose à son sujet : dans l’espoir, peut-être, que le maillet de la critique académique porterait un coup fatal aux images qui continuaient de me hanter horriblement la mémoire. Mais ce ne fut pas ce qui se produisit : car, après bien des recherches, je tombai sur un long et brillant essai dont l’auteur semblait avoir percé le secret de cette effrayante véracité. Après l’avoir lu, j’ouvris mon cahier pour y recopier ces lignes :

Tout dans ce film nous rappelle que ce qui est inévitable dans l’existence peut être également insupportable à l’esprit,

que ce qui est justifiable peut être en même temps atroce…

que, tout comme cette Folle,

notre Mère Nature,

cette autre Folle,

notre Mère Société, est un système de mort autant que de vie…



Jonathan Coe, Testament à l’anglaise
Traduit de l’anglais par Jean Pavans
Gallimard, 1994
Les expressions signalées par un astérisque sont en français dans la VO.






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Sebald et ses traducteurs (suite)



Un an et demi – oui, mes amis – un an et demi que votre blogueuse dévouée ne vous a pas bassinés avec parlé de Sebald, W. G. « Max » de son petit nom. La dernière fois, rappelez-vous : c’était à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de l’écrivain et il était notamment question de ses échanges parfois difficiles avec l’un de ses traducteurs en anglais, facsimilé à l'appui.

Dans un évident souci de cohérence qui – cela va de soi – ne doit RIEN au hasard, voici une occasion de reparler des rapports de Sebald avec ses traducteurs, grâce au numéro de mai (n° 1009) de la revue Europe consacré en grande partie à cet auteur (outre les notes de lectures, plusieurs articles parlent également du poète Tomas Tranströmer ; un petit compte rendu de lecture se trouve par là).

Certains contributeurs indiquent expressément qu'ils abordent l’œuvre de Sebald par le prisme de ses traductions (forcément). Mais surtout, on peut lire dans cette livraison de la revue un long article de Patrick Charbonneau, traducteur littéraire bien connu à qui il incomba de transposer en français la quasi-totalité de la prose sebaldienne (seuls certains essais ont été traduits en collaboration par Charbonneau et Patrick Muller). Il y dévoile quelques bribes de sa correspondance avec Sebald notamment autour de la traduction des Emigrants, de Vertiges et d’Austerlitz (publiés par Actes Sud respectivement en 1999, 2001 et 2002).

Morceaux choisis, donc. Je les trouve pour ma part instructifs, parfois déconcertants... Pas vous ?

Les auteurs sont, on le sait, des personnages difficiles à vivre. Quant aux traducteurs, ils ne le sont pas moins. Si l’auteur se double d’un traducteur, comme c’était le cas pour W. G. « Max » Sebald, on pourrait imaginer des relations compliquées où chacun soutient « son » texte mordicus, des rapports conflictuels où chacun défend sa phrase bec et ongles, pied à pied, ou plutôt mot à mot, et qui éventuellement dégénéreraient en pugilats verbaux avant qu’on en arrive au point. Mais autant le dire d’emblée, au fil des mois, la suspicion initiale fit place à une grande complicité et à une solide amitié, qui se marqua, après un certain flottement de part et d’autre, par le passage du voussoiement au tutoiement. Et je ne suis pas loin de souscrire à la formule de Carlos Batista : « Rien ne peut mieux féconder l’esprit d’un traducteur que le défi qui consiste à soumettre son travail au plus intraitable des regards : celui de l’auteur connaissant la langue de traduction. Seule cette expérience permet au traducteur d’acquérir la clairvoyance et la sérénité pour supporter le poids du doute. »


À relire ces annotations, je prends pleinement conscience de la précision que mettait Max à corriger les épreuves que je lui adressais. Je suis également effrayé de voir à quel point les dérapages peuvent être fréquents dans une traduction. Pour nuancer, à ma décharge, je constate que les passages incriminés se trouvent souvent regroupés sur quelques pages de suite, alors que des pans entiers de la traduction restaient vierges de toute remarque. Sans doute était-ce le travail d’une fin de journée, quand la lassitude se fait sentir et qu’imperceptiblement l’attention se relâche ? Une traduction, comme la pâte à pain, a besoin de repos pour prendre le temps de lever. Et il est vrai, également, que cette présence de l’auteur m’ôtait en partie le poids de la responsabilité, que plus ou moins inconsciemment je rejetais sur lui certaines vérifications que sans lui j’aurais pris la peine d’effectuer moi-même. Ainsi en est-il allé du terme die Sandler. Faute d’avoir encore à ma disposition toutes les ressources d’Internet, je me fis expliquer qu’il s’agissait de Stadtstreicher, plus proche de nos « clochards » hauts en couleur que des actuels « SDF » (Vertiges, p. 178).


Une des difficultés pour « traduire Sebald » tenait à l’emploi de régionalismes et de termes dialectaux, d’une part, de mots rares ou très peu fréquents, de l’autre. Le traducteur devait trouver des équivalents, adapter, compenser là où cela était nécessaire. D’aucuns, puristes, m’ont reproché l’emploi de la conjonction de subordination « malgré que ». Je n’ai fait que l’employer pour traduire un trotzdem conjonction de subordination dans la bouche de certains personnages, usage que l’on retrouve d’ailleurs chez des auteurs comme Kafka. Et il suffit de relire Proust pour tomber sur moult « malgré que »… Cela me permettait aussi de restituer leur idiolecte.


(citant un paragraphe en allemand puis sa traduction en français :)

Et l’on s’apercevra alors avec effroi que l’on a omis de traduire un membre de phrase : in völliger Ungerührtheit, qui eût facilement trouvé sa place dans la marqueterie (…). Sans doute ces omissions, qui ne sont, hélas, pas rares dans mes traductions, sont-elles dues à une méthode de travail, réprouvée et proscrite par tous les enseignants qui se respectent (« lisez attentivement votre page avant de vous lancer ! ») qui consiste à faire comme si je découvrais le texte pour la première fois et à traduire, comme l’on dit, au kilomètre. Ce n’est bien sûr qu’une fiction : j’ai déjà pris connaissance du texte avant de traduire. Mais je me suis empressé de l’oublier, pour me laisser porter par lui, en épouser les méandres sans trop savoir où il va me mener, autrement dit pour me mettre dans la peau d’un lecteur qui lirait le livre pour la première fois. Si bien qu’il m’est fréquemment arrivé d’anticiper sur la lecture et de ne plus traduire ce que j’avais devant les yeux mais ce qui venait quelques lignes plus loin. Une précipitation nuisible au suspense ménagé par l’auteur, et qui débouche sur une malencontreuse contraction de texte obligeant à revenir en arrière pour trouver dans l’étape sautée une difficulté de transcription que l’on avait plus ou moins inconsciemment voulu ignorer…


Cette [remarque] nous conduit au dernier point évoqué par Max dans sa lettre : der Ton, que j’aimerais traduire par « le ton » ou « la tonalité », quelque chose qui, pour paraphraser Georges Molinié, existe ou n’existe pas : « Qu’est-ce que le ton ? Le ton existe-t-il ? Deux possibilités : ou c’est le ton tout court (ce qui veut dire tout long), ou c’est le ton qualifié d’une certaine façon. […] Reste le ton en soi. En fait, c’est simple : il suffit, si l’on peut dire, de partir d’emblée du bilan : tout se passe comme si on supposait capable un individu moyen, pas forcément spécialiste, de balayer tout le champ stylistique d’un texte, d’en trier les éléments significatifs, et d’en présenter l’organisation pertinente de manière à précisément rendre compte de l’impression dominante – et cela dans un temps très court. Autant dire : ébrouez-vous avec la machine stylistique sur tel objet, pendant telle durée, et vous décréterez in fine que c’est ainsi que se détermine le ton du texte. Au flair et à la pratique de chacun de sélectionner rapidement les vraies dominantes. »


Il apparaît que l'échange, direct ou épistolaire, n'a que très peu porté sur le style, le rythme ou sur le ton. J'évoquerai toutefois pour conclure de rares exemples.

(...)

Le second exemple concerne les dernières pages de Vertiges. Max prit le téléphone pour me dire qu'il n'était pas satisfait de la sonorité. Il faut dire que, étant peut-être comme le cheval qui sent l'écurie, j'avais bêtement collé au texte. Il me donnait, me dit-il, toute liberté par rapport au sens, pourvu que l'évocation soit onirique et rythmée. J'ai donc repris à tête reposée les deux dernières pages, et le résultat me valut ce commentaire, que je cite de mémoire: « Ce n'est pas la même musique, mais c'est aussi une belle musique. »

Il me plaît de terminer sur ce mot.

(Moi aussi, tiens. Na d'abord.)




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