J'ai mal à mon anglais


Il fut un temps où l'anglais était mon horizon, ma passion, mon Noël, mon Amérique à moi. Où je me délectais d'analyser et décortiquer la langue, de découvrir de nouveaux mots, d'enrichir mes connaissances. Où traduire de l'anglais me paraissait une tâche infiniment difficile, contre toute attente, parce que ce que je lisais me paraissait rond, parfait, absolument irréprochable, tellement idiomatique qu'il me semblait qu'en traduisant cette merveille de mécanique linguistique je risquais de lui faire perdre sa perfection, de l'abîmer. Et puis la crainte devenait défi et je me lançais. Ça marchait plus ou moins bien, mais c'était normal, je faisais mon métier.

Depuis quelque temps, j'ai mal à mon anglais. Parce que 99 % des fichiers que je traduis portent la mention "EN" dans leur intitulé mais n'ont d'anglais que le nom. L'eurospeak est passé par là, aspirant l'âme des mots, desséchant le style, appauvrissant le vocabulaire, tordant le sens des expressions jusqu'à les rendre méconnaissables.

Deux documents ont beaucoup circulé sur la question ces derniers mois. D'abord, la liste des "misused English terms in EU publications" compilés par un traducteur de la Cour des comptes (le fichier faisant près de 60 pages, vous pouvez aller en lire un fidèle condensé chez Jean Quatremer, mais franchement, la liste complète vaut son pesant de cacahuètes). Malheureusement, le constat est tout à fait fidèle à la réalité. L'anglais traduit dans les institutions ne ressemble pas à grand-chose, et pas beaucoup à la langue dite de Shakespeare.

L'un des exemples cités dans cette liste m'a vraiment frappée à mon arrivée dans ce grand bain d'eurospeak : l'emploi du verbe "to foresee" à tour de bras. Par contamination du français (oui, ça arrive aussi dans ce sens-là, mind you), quantité de rédacteurs l'emploient pour dire "prévoir" dans les formules du type : "l'article 3 prévoit le recours à un expert lorsque ceci ou cela", alors que son sens s'apparente davantage à celui d' "anticiper" ou de "prédire". Quand je dis "quantité", je n'exagère pas. Cherchez par exemple l'expression "the regulation foresees" sur europa.eu, vous obtiendrez (aujourd'hui 29 août) plus de 96 000 résultats (allez, je vous la fais, la recherche). Dans la très grande majorité des cas (ne soyons pas trop catégoriques), l'emploi est fautif, un règlement ne prédisant généralement pas grand-chose. D'ailleurs, faites la même recherche sur le domaine .co.uk (web britannique, donc), vous obtiendrez moins de 30 résultats (et paf), dont pas mal citent des textes européens. Je me méfie comme de la peste de l'argument statistique dans les recherches sur Gougueule, mais de 96 000 à 30, il y a quand même un genre d'abîme.



Le règlement (CE) n° 396/2005 en pleine prédiction.

Et puis à peu près à la même époque, les rézossocio ont attiré mon attention sur cet article du Guardian relayant un discours du président allemand Joachim Gauck et appelant à adopter l'anglais comme unique langue officielle de l'Union européenne. L'article a été repris un peu partout, même traduit dans diverses langues, it woz zeu tôk ov zeu taounn.

Là, je me suis marrée. C'était un rire jaune, mais quand même.

Ce que ne précise pas très clairement l'article, c'est que Joachim Gauck ne suggère pas réellement que l'anglais devienne la langue officielle de l'Union européenne. Ça, c'est la proposition du journaliste, mise en exergue dans le titre de l'article, mais cherchez ce point dans le discours original, vous constaterez qu'il n'y figure pas (et ce serait du reste fort peu politiquement correct, venant d'un président). Joachim Gauck suggère que l'anglais devienne une "gemeinsame Verkehrssprache" en Europe, c'est à dire une langue véhiculaire commune, une lingua franca. Vu de très loin quand on n'y connaît rien, je veux bien que la confusion soit possible, mais vu de près, je vous assure que la différence est de taille.

Scoop (ou pas), l'anglais est déjà une gemeinsame Verkehrsprache pour l'Union européenne. À mon arrivée dans l'Organisation, par exemple, j'ai subi suivi trois journées de formation de bienvenue, puis une série de formations aux outils informatiques maison. Dans plus de la moitié des cas, les formateurs étaient belges francophones ou français, mais les formations avaient lieu en anglais, c'est comme ça. Parce que le français fait de la résistance (et aussi parce que les institutions sont situées pour partie dans des pays francophones, ce qui teinte forcément les échanges que l'on peut avoir), certains services internes sont encore majoritairement, historiquement francophones, c'est vrai, et j'ai ainsi l'immense privilège de pouvoir demander dans ma langue maternelle le remboursement de ma consultation annuelle de dentiste auprès du service chargé de la couverture maladie du personnel. Cela dit, il y a aussi des services internes qui sont majoritairement, historiquement, italophones, par exemple, c'est comme ça. Mais dans tous les cas, personne ne refusera jamais de répondre à un mail ou à un coup de téléphone en anglais, parce que concrètement, c'est la langue que l'on utilise par défaut quand on ne sait pas à qui on s'adresse. C'est comme ça.

Voilà pour la langue véhiculaire. Disons donc gentiment que Joachim Gauck enfonce un peu une porte ouverte. Ou qu'il constate et entérine une évidence, ce qui revient à peu près au même.

Débarrassons-nous maintenant de la question de la langue officielle. Qu'est-ce qu'une langue officielle dans l'Union européenne ? C'est pas compliqué :

Le statut de langue officielle et de travail entraîne deux droits majeurs:

- des documents rédigés dans une de ces langues peuvent être envoyés aux institutions européennes et recevoir une réponse dans cette langue;

- les règlements de l'UE, d'autres textes juridiques et le Journal officiel de l'Union européenne sont publiés dans les langues officielles et de travail.

Pour des raisons de temps et de budget, relativement peu de documents de travail sont traduits dans toutes les langues. La Commission européenne utilise généralement l'anglais, le français et l'allemand comme langues procédurales, tandis que le Parlement européen fournit des traductions dans différentes langues selon les besoins de ses membres.

Ces langues officielles sont au nombre de 24 (le croate ayant rejoint tout récemment cette joyeuse cohorte).

Pourquoi l'hilarité susmentionnée, me direz-vous ? Parce que la quasi-totalité des textes officiels de l'Organisation, et donc des textes que je traduis, sont rédigés en anglais par des gens qui ont certainement toute la bonne volonté du monde, qui sont sans aucun doute calés dans leur domaine technique et qui se débrouillent peut-être aussi bien voire mieux que moi en anglais, mais dont l'anglais n'est pas, et de loin, la langue maternelle. Et scoop n° 2 : en fait, ça se voit. C'est même une source de problèmes de compréhension parfois très embêtants, pour dire les choses comme elles sont. Mais c'est comme ça : en tant que gemeinsame Verkehrssprache utilisée au quotidien dans les bureaux, l'anglais sert aussi de plus petit dénominateur commun lors de la rédaction des textes, pour le meilleur et pour le pire.

Je ne trahis pas un secret en disant cela : la Commission européenne, par exemple, communique régulièrement sur la "Clear Writing Campaign" qu'elle mène en interne (et qui prend, en français, la forme d'un petit fascicule intitulé "Rédiger clairement"). Dans son numéro de septembre 2010 consacré précisément à cette campagne, le magazine de la Direction générale de la traduction racontait :





(À ce sujet, lire aussi ce billet chez Pierre-de-La-Poutre-dans-l'œil.)

"Bad English", les mots sont écrits noir sur blanc (enfin blanc sur rouge). Alors l'anglais comme langue officielle unique, si vous voulez. Mais il faudrait l'apprendre, d'abord. L'apprendre sérieusement, je veux dire. Le concept de lingua franca fonctionne très bien pour tenir des réunions et échanger des mails informatifs, c'est indéniable. Mais pour écrire des textes précis, rigoureux, nuancés et valables juridiquement, c'est autre chose, il faut une langue maternelle. Ou il faut des traductions maison de qualité pour rattraper la sauce, car rappelons que ces textes législatifs sont censés, une fois adoptés et publiés au Journal officiel, être transposés dans le droit des différents États membres. Mais on a parfois du mal à la rattraper, la sauce.

On en arrive à guetter la langue maternelle du rédacteur à travers son anglais : c'est ainsi qu'un texte moyennement bien écrit par un rédacteur français, espagnol, italien ou allemand ne me posera pas trop de problèmes, parce que j'y retrouverai des expressions idiomatiques ou des tournures de phrases relativement transparentes. Par contre, je morfle avec les textes rédigés en anglais par des locuteurs de langues à mes oreilles plus exotiques, parce que la syntaxe du slovaque ou du finnois ne m'est pas si familière que ça (eh non).

Ce que l'anglais se laisse infliger dans l'histoire me paraît ahurissant. Certes, ce prix élevé lui a permis, pour dire les choses très schématiquement, d'acquérir une mainmise spectaculaire sur les échanges quotidiens un peu partout dans le monde et plus particulièrement dans l'Organisation. Mais même du point de vue, extérieur, de la francophone que je suis, c'est douloureux. L'excellent Wendell Ricketts, traducteur de l'italien vers l'anglais, l'exprime ainsi dans un article très bien fichu sur un sujet voisin : "I’m convinced that translators in no other language would tolerate what passive translators are doing to English". Pierre-de-La-Poutre-dans-l'œil, toujours lui, ne dit pas autre chose non plus dans son billet intitulé "Pour la défense de l'anglais".

Tout ça pour dire que j'ai mal à mon anglais. Si j'ai beaucoup parlé, ces derniers mois, des calques et des pièges du même genre, c'est sans doute parce que jamais je n'avais à ce point été confrontée à des textes face auxquels j'avais envie de baisser les bras et de céder à la facilité en calquant, calquant, calquant, sans trop me préoccuper du sens de ce que je traduisais (et aussi, dois-je ajouter, parce qu'il y a parmi mes collègues de vrais professionnels qui veillent au grain, fort heureusement). En septembre, je vais traduire davantage d'allemand et pour ne rien vous cacher, non seulement cela me réjouit mais c'est presque un soulagement. Parce que personne n'est assez fou, à l'Organisation, pour rédiger des textes juridiques en allemand sans être un locuteur natif de cette langue. Ouf.



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Ça vous parle ?


Si j'arrive à reprendre pied et à trouver un peu de temps quelque part au cours de la semaine prochaine (oui, on en est là), j'essaierai d'écrire un article sur un bouquin fascinant consacré à la traduction anglais-français dont j'ignorais complètement l'existence jusqu'à une date récente. En attendant, ça m'intéresserait de savoir si ces petites illustrations (qui proviennent dudit bouquin fascinant) font tilt chez toi, ô lecteur, c'est-à-dire si tu (re)connais ledit bouquin fascinant. (Et si tel est le cas, ça m'intéresserait aussi de savoir de quel côté de l'Atlantique tu vi[en]s) (au passage) (et si ça ne t'ennuie pas, hein)






Merci !




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ImpÉcr #23
Le Kid de Cincinnati


Il paraît qu'il y a un "mythe Steve McQueen". Autant vous le dire tout de suite : personnellement, j'y suis assez imperméable, même si j'ai toujours pensé que Steve McQueen aurait fait un très bon Gaston Lagaffe. (Non ? Non, bon.) L'émission radiophonique "Pendant les travaux, le cinéma reste ouvert", animée par l'excellent Jean-Baptiste Thoret (un de mes chouchous), lui a consacré un numéro le mois dernier, mais je n'ai pas été convaincue, malgré l'enthousiasme généralement communicatif dudit Jean-Baptiste.

Cela dit, Le Kid de Cincinnati (Norman Jewison, 1965), revu récemment, est un très bon film. Et en plus, le premier face-à-face entre Steve et sa chérie cadre superbement dans la série des sous-titres qui parlent de traduction, alors je ne vais pas me gêner pour reproduire ici cette séquence. On sent bien que Steve n'est pas hyper-passionné par cette histoire de film sous-titré, mais qu'il fait un effort. C'est bien. Ça doit être ça, un mythe en marche.













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Le salon du livre, ce n’est pas ce que vous croyez


La touriste citadine bibliophile auteur de ces lignes quitte parfois son fief sibérien à la grisaille tenace et au béton armé pour aller passer quelques jours, déconnectée, au fin fond de la garrigue languedocienne. Oui, par là.

Entre les grandes tablées familiales au soleil, le nectar local, le farniente intensif et les piaillements le joyeux babil des enfants, la vie n'est pas facile, pas facile du tout, je vous prie de me croire.



À bien y réfléchir, il ne lui manque qu'un tout petit quelque chose, à la touriste citadine bibliophile. Oh, trois fois rien, hein. De quoi assouvir son appétit quotidien de papelard imprimé, de couvertures toilées et de reliures à dos carré collé. DES LIVRES, DONNEZ-LUI DES LIVRES (elle n'en a emporté que cinq ou six, vous comprenez, ce n'est vraiment, vraiment pas facile tous les jours, les vacances). Elle se contenterait - pas gourmande - d'une petite librairie associative ou d'un étal de bouquiniste ambulant qui traverserait le village de temps en temps, juste pour le plaisir de palper du bouquin et de voir circuler ces petits parallélépipèdes.

Et c'est là que le miracle se produit. Car au détour d'une ruelle, l'improbable est au rendez-vous.



Craignant les effets de la chaleur et du rosé autochtone sur son cerveau ramolli, la touriste citadine bibliophile cligne des yeux, regarde autour d’elle : non, pas d’hallucinations, pas de porte de Versailles en vue, pas de file d’attente de 20 minutes à l’entrée, pas de "ai-je pensé à mon justificatif Agessa pour entrer gratos". Non-non, rien de tout cela. Un salon du livre, donc, mais sans barnum.



C'est à deux pas, littéralement au coin de la rue, du coup la touriste citadine bibliophile, toute frétillante, va sans plus attendre y faire un tour. "L'atelier rue du soleil", qui organise la manifestation, est un bel espace clair et frais où on a envie de s'attarder, ça tombe bien.



Mais la bonne surprise, c'est la palette d'éditeurs présents (ils sont treize, excellent présage) : POL, Le Castor Astral, Nous, Plein Chant, Editions de l'Attente, La Bibliothèque Oulipienne, L'Association, Le crayon qui tue, Iconomoteur, Éditions les petits livres-Fabienne Yvert, Atelier rue du soleil, Atelier la Feugraie, Plurielles (j'avais cru comprendre que La Bibliothèque Oulipienne et Le Castor Astral ne faisaient qu'un, mais peut-être me goure-je). Nous sommes en terres oulipiennes et ça fait plaisir. D'ailleurs la petite description de ce salon du livre qui me plaît déjà beaucoup plante le décor :

L’oulipien, pour écrire certaines de ses œuvres, s’impose des « contraintes ». Contraintes de forme, de sens, de langue, etc. Il n’est certes pas le premier à les pratiquer avec jubilation – la littérature fourmille de formes et de règles, parfois oubliées. Mais lui s’attache à les recenser, à les ressusciter, à en créer de nouvelles. La démarche oulipienne joue avec la langue, avec la littérature. Elle enthousiasme certains lecteurs, en laisse d’autres perplexes (ce sont parfois les mêmes).

J'ai franchement rarement vu une telle concentration de petits éditeurs sympathiques (quand je dis "petits", ça n'a évidemment rien de dédaigneux sous mon clavier - et je n'ai pas vu le stand de POL, qui n'entrerait sans doute pas dans la catégorie "petits", mais peut-être s'agit-il d'un autre POL que le POL auquel je pense) et de bouquins d'une telle qualité. Pour le plus grand bonheur de la bibliophile, les ouvrages présentés sont des objets au pire soignés et bien finis, au mieux, magnifiques. Rééditions de la Bibliothèque oulipienne (voir les Ulcérations de Perec par ici) ; sérigraphies étranges et fantaisies anagrammiques chez Iconomoteur (qui vous offre quelques anagrammes sous forme d'animation sur son site) ; éditions fort jolies de Pasolini et de Walter Benjamin chez Nous et très intrigant beau livre de photos intitulé 6 mètres avant Paris qui a fait craquer la parisienne qui m'accompagnait (je ne citerai aucun nom, inutile d'insister) ; charmants petits ouvrages de Fabienne Yvert ; poésie chez L'Atelier la Feugraie ; sans compter quelques sympathiques édités à compte d'auteur.

Bref, des ouvrages qu'on a plaisir à tenir entre ses mains, à manipuler amoureusement, à caresser du regard. Et en plus, il y a des choses intéressantes dedans, ce qui ne gâte rien. Aux anges, je vous dis, aux anges. Le tout dans une ambiance short, lunettes de soleil et papotage à bâtons rompus qui change, décidément, de la Porte de Versailles. Le salon organisait aussi des lectures que j'ai loupées, ce sera pour une prochaine année (on y croit).

Butin, bilan, me direz-vous ? (I thought you'd never ask!!!)




Je reparlerai peut-être ici du bouquin sous-titré "An English translation in progress", d'ailleurs (devinez pourquoi il a attiré mon attention). Bref, le salon du livre à Fraïssé-des-Corbières, c'est inattendu, bienvenu et ça mérite d'être connu. Il a lieu à des dates variables (septembre en 2011, août cette année, donc), autant guetter la chose sur le site de L'atelier du soleil, qui organise par ailleurs d'autres manifestations dans l'année.

Et si le coin vous tente, allez donc faire un tour chez les cousins (qui m'ont promis juré craché ou pas loin qu'ils songeraient à retirer ce bouton "English Translation" de leur site, si si), leur gîte est très chouette et la région, toujours aussi incroyablement belle.




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Premier épisode et rappel du principe. Et - oh ! ah ! - il y a même un site, maintenant.


les grandes blondes

Salvador relut le papier qu’il rangea dans sa poche, tenta d’y comprendre quelque chose puis : bon, ça va, dit-il, tu me régleras tout ça toute seule. Passons au plus urgent.

Les grandes blondes. Récapitulons. Procédons par auteur. Nous avons donc les hitchcockiennes. Puis nous avons les bergmaniennes. Puis nous avons celles des films soviétiques, pays satellites inclus. Ensuite, je ne vois plus trop. Reprenons. Procédons peut-être géographiquement, plutôt. Principalement américaines, européennes, disons d’outre-Atlantique à l’Oural : les grandes blondes peuplent surtout l’hémisphère nord. Oui. Pas terrible non plus, comme angle. Nous pourrions commencer par un repère classique où tout le monde se retrouve. Disons le triangle emblématique Monroe-Dietrich-Bardot. Est-ce que ce n’est pas un peu convenu ? s’inquiéta Donatienne, est-ce qu’on n’a pas déjà vu ça cent fois ?

Si tu veux, dit Salvador. Bien. On va plutôt s’organiser par personnalités. Oublions ces trois grandes blondes classiques, envisageons les bizarreries. Voyons les cas particuliers, style Anita Ekberg, tu vois, ou Julie London dans un autre genre. Passe-moi le fichier. Voyons. Nous avons les solitaires, les marginales, les ratées. Nous avons également quelques insignifiantes. Il convient de mentionner le cas de certaines marrantes. Nous devrons tenir également compte de la très petite quantité de moches. Comment créer un ordre ? Comment classer tout ça ?

- En fait elle n’était pas si grande que ça, Monroe, fit remarquer Donatienne penchée sur le fichier. Un mètre soixante et un.

- Rien à voir, dit Salvador sans lever la tête, tu ne saisis pas ma méthodologie. Pas forcément besoin d’être grande pour intégrer la catégorie des grandes blondes, pas nécessairement. (Il réfléchit.) Peut-être même, au fond, pas absolument besoin non plus d’être blonde, d’ailleurs. Je ne sais pas encore.


Jean Echenoz, Les grandes blondes
Les éditions de minuit, 1995



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Le traducteur superstar


L'exploration de Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, pourrait être un boulot à plein temps, tant il y a de merveilles à y dénicher. Et là ces jours-ci, j'y découvre qu'il fut un temps où un traducteur était... un sérieux argument de vente, manifestement (en complément de jolies gravures et d'une histoire abrégée du théâtre anglais, tout de même).





On connaissait les bandeaux annonçant fièrement "Nouvelle traduction d'André Markowicz", mais de nos jours, c'est plutôt le secteur cinématographique qui a recours à ce genre d'accroches (sur le mode "par les producteurs de...", bien sûr, pas "par l'auteur des sous-titres de...").



Mais me direz-vous (car je sens bien que tu t'interroges, lecteur éternel curieux de ce blog), qui est-il, alors, ce "traducteur des œuvres de Sir Walter Scott", superstar de l'édition au début du 19e siècle ? Eh bien il s'agit d'Auguste Defauconpret (Auguste Jean-Baptiste, pour être précise, 1767-1843), "le plus prolifique des traducteurs de son temps" nous dit Patrick Hersant dans cet article paru dans la revue Romantisme en 1999 (Persée, quelle mine inépuisable aussi, au passage). Tellement prolifique qu'au bout d'un moment, on n'a même plus eu la place de tout mettre sur les couvertures de ses traductions, alors on a mis "etc. etc.", c'était plus simple.



"Notaire en faillite et en cavale", nous raconte l'article de la revue Romantisme, Auguste Defauconpret s'installe à Londres pour fuir ses créanciers et devient traducteur vraisemblablement par nécessité plus que par amour des lettres. Moins mauvaise langue, une notice biographique (tirée d'une Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes de 1843) indique tout de même que "son aptitude pour les lettres commença à se manifester dès [le collège] par les brillants succès qu'il obtint jusque dans les concours généraux, et, dès sa sortie de l'université, il s'adonna à son goût avec l'ardeur de son âge." Et voici comment le présente La grande encyclopédie : inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts à la toute fin du 19e siècle :



Outre les œuvres de Walter Scott et James Fenimore Cooper, il traduit donc un nombre incalculable de romans anglais, dont il s'attribue parfois carrément la paternité (toujours selon l'article de Patrick Hersant). D'aucuns se posent parfois des questions sur son activité prolifique :



La Biographie universelle de 1843 dément, indiquant : "cette prodigieuse fécondité donna même à penser faussement qu'il avait à Londres un atelier de traduction." Bon, bon.

Et puis donc, comme le note l'auteur de l'article de la revue Romantisme, "Sur la couverture de ses propres romans [et, on l'a vu, de ses traductions - note des Piles], Defauconpret fait imprimer la mention suivante : "par le traducteur des romans historiques de Walter Scott". (...) Mieux : dans certains cas, ce modeste descriptif se substitue à son nom."

Une vingtaine d'années après la parution des traductions de Walter Scott par Defauconpret, l’œuvre est retraduite par un certain Louis Vivien de Saint-Martin, connu surtout pour ses travaux de... géographie (oh, ça mène à tout, hein, ne chipotons pas). La préface qu'il rédige pour l'occasion jette un regard mi-bienveillant mi-langue de pute sur le travail de son prédécesseur (entre deux phrases grandiloquentes du genre : "S'écartant du sentier battu par la tourbe des romanciers, Walter Scott s'est frayé une route où nul ne l'avait précédé") (j'adooooore, on frôle le "là où la main de l'Homme n'a jamais mis le pied" !) :





Et un peu plus loin :



Critiquable, donc, l'ami Auguste ? Oui, sans doute. La notice de La grande encyclopédie juge son travail sévèrement et en fait un traducteur déjà obsolète :



Et l'air de rien, dans un recueil de Critiques et récits littéraires paru en 1853, un certain Edmond Texier le dégommait déjà au détour d'un article consacré à Jacques Amyot :



Mais dans une étude très précise sur "La traduction en France à l'époque romantique", qui date, elle, de 1971, Jacques G. A. Béreaud lit de près, compare, analyse les versions françaises produites par Defauconpret, et nuance le tableau. Morceaux choisis :


Le premier ouvrage important que Defauconpret ait traduit a été Les Puritains d’Ecosse (Old Mortality) de Walter Scott. Le texte original de Scott ne subira pratiquement aucun changement ultérieur, mais il y a, en revanche, deux traductions de Defauconpret : la première en 1817, la seconde en 1835, et les différences entre ces deux versions sont considérables. Ce qui caractérise tout d’abord la première manière de Defauconpret est le très grand nombre d’omissions. Lorsqu’il juge un paragraphe de Scott trop long, il le résume, il l’ampute – parfois même il introduit des points de suspension après sa traduction tronquée. (…) [euh, ceci est une coupe dans le texte de Béreaud, hein, pas une illustration - note des Piles]

Ces abréviations du texte anglais ne correspondent pas toujours aux passages jugés « ennuyeux ». Elles proviennent souvent d’un désir de changer le ton du récit et sont alors une conséquence de la règle de la bienséance. Voici par exemple la description particulièrement réaliste d’un combat : « the deadly clasp in which they rolled together on the ground, tearing, struggling and foaming, with the inveteracy of thorough-bred bull-dogs » (Scott, ch. 16). En 1817, Defauconpret ne parle que de deux combattants « qui maintenant cherchaient réciproquement à s’étouffer ». La traduction de 1835 est bien meilleure, puisqu’elle nous dépeint deux hommes « qui, l’écume à la bouche, cherchaient à se déchirer et à s’étouffer, avec la rage de deux boules-dogues dressés au combat ».

Les libertés que Defauconpret prend envers le texte original ne sont pas toujours d’ordre restrictif. Il s’accorde des licences plus hardies lorsqu’il entreprend de corriger et d’embellir le roman de Scott. (…)

Les altérations ne portent pas seulement sur des mots ou des paragraphes, ajoutés ou retranchés. Defauconpret change même l’ordre des événements pour le rendre, sans doute, plus dramatique. Cette dernière opération peut déplacer des chapitres entiers. Alors que chez Scott nous avons les chapitres 18, 19, 20, 21, 22 dans cet ordre, Defauconpret a composé un arrangement nouveau : 18, 21, 19, 20, 22. Tantôt il veut retrouver l’ordre chronologique et supprimer un retour en arrière, tantôt au contraire il introduit ce dernier procédé pour créer une progression dramatique nouvelle.

Les transformations que nous avons relevées jusqu’ici étaient toutes d’ordre littéraire, et visaient à adapter le roman de Scott au goût français. Il est une seconde sorte de modifications qui portent sur la substance même de l’œuvre et par lesquelles le traducteur substitue parfois ses propres idées à celles de l’auteur. Ce sont les problèmes religieux évoqués dans le roman qui avaient retenu l’attention de Defauconpret (…). Catholique convaincu, Defauconpret introduit parfois des développements religieux qui lui sont propres. A d’autres moments il omet des arguments favorables aux puritains. La traduction devenait trop souvent, en 1817, prétexte à Defauconpret pour exposer sa propre hantise des guerres civiles et religieuses et sa haine du fanatisme. La version de 1835 supprime toutes ces intrusions du traducteur.


En somme, Defauconpret a... appris l'anglais, non ? C'est l'hypothèse de Patrick Hersant :



Malgré leurs défauts, ses traductions semble-t-il bien adaptées au goût français remportent en leur temps un très vif succès. Au début du 20e siècle, un essai de Louis Maigron intitulé Le roman historique à l'époque romantique : essai sur l'influence de Walter Scott retrace l'"engouement" des lecteurs français pour l’œuvre de Walter Scott (sans jamais mentionner Defauconpret, au passage) :




Et c'est sans doute pour cette raison que les éditeurs qui publient ses versions d'obscurs romans britanniques acceptent, décident, proposent de mettre ainsi en avant le nom de l'auguste (haha) traducteur. Comme nous l'apprend un article (au statut flou, je dois dire) de Maria Filippakopoulou, "Romantic Translation: 'Fifty deviations'" : "By 1822, Defauconpret's French translations were so successful in terms of sales to French readers that he was able to command proof sheets of Scott's novels by Scott's London agents, Black, Young and Young; his translations, therefore, appeared shortly after the original versions." Un peu comme si des sous-titreurs stars étaient en mesure d'accélérer la diffusion en France des séries américaines les plus attendues, quoi (ça donne des idées, non ?).

Dans divers ouvrages consultables sur Gallica datant de la fin des années 1830, soit quelques années avant la mort d'Auguste Defauconpret, on trouve cet encart publicitaire qui témoigne de la très grande popularité de ses traductions et de l'estime générale dont elles jouissent malgré tout ce qu'on peut leur reprocher :



(Notons tout de même la très nette contradiction entre la "sage lenteur" évoquée ici et la "rapidité prodigieuse" d'exécution décriée par Louis Vivien en préface à sa traduction (concurrente, donc) parue l'année même où est publié cet encart !)

Dans une obscure Épitre à Walter Scott, fort exaltée et vaguement ridicule (oh quand même, non ?), le nom de son traducteur est même loué de façon appuyée (nous sommes en 1826) :



(OK, j'aurais pu faire plus court, là. Mais vous auriez loupé "Rivoli-street", hihi.)

Enfin, consécration parmi les consécrations (ou pas), son nom apparaît dans... UN MANUEL DE THÈME ANGLAIS !



Soit dit en passant, comparer "phrase par phrase" la traduction à l'original doit donner quelques maux de tête à l'apprenti angliciste, vu l'analyse de Jacques Béreaud reproduite un peu plus haut...

Arrêtons là, cessons de casser du sucre sur le dos de ce cher Defauconpret. Et rappelons-nous simplement qu'il fut un temps, donc, où le traducteur était... roi, en quelque sorte ? Bon, notaire ruiné, poursuivi par ses créanciers, contraint à l'exil et vraisemblablement à la tête d'un sweat-shop de traducteurs avant Deluxe Digital Studios l'heure, mais un peu roi quand même, dans le petit royaume de l'édition française.



Quelques sources ?



Patrick Hersant, "Defauconpret, ou le demi-siècle d'Auguste", Romantisme, 1999, n° 106. Consultable sur le portail Persée

Jacques G. A. Bereaud, "La Traduction en France à l'époque romantique", Comparative Literature Studies, Vol. 8, No. 3 (Sep., 1971), pp. 224-244, Penn State University Press. Consultable sur JSTOR, qui je le signale permet désormais de consulter gratuitement trois articles en ligne (disponible pour deux semaines, ensuite le compteur est remis à zéro) moyennant la création d'un compte utilisateur.

Maria Filippakopoulou, "Romantic Translation: 'Fifty deviations'", sur academia.edu


Et bien sûr, les merveilles de Gallica :

La grande encyclopédie : inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une société de savants et de gens de lettres ; sous la dir. de MM. Berthelot, Hartwig Derenbourg, F.-Camille Dreyfus, A. Giry, [et al.], 1885-1902.

Scott, Walter (1771-1832), Oeuvres complètes de Walter Scott / Traduction nouvelle par Louis Vivien avec toutes les notes, préfaces et modifications ajoutées à la dernière édition d'Édimbourg, de nouvelles notes par le traducteur ; et une préface générale par M. Jules Janin. 1838-1839

Texier, Edmond Auguste (1816-1887). Critiques et récits littéraires, 1853

Cordellier-Delanoue, Étienne Casimir Hippolyte (1806-1854). Épître à sir Walter Scott, 1826

Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes, publ. sous la dir. de M. Michaud ; ouvrage réd. par une société de gens de lettres et de savants. 1843

Louis Maigron, Le roman historique à l'époque romantique : essai sur l'influence de Walter Scott, H. Champion, 1912

Sadler, Percy, Exercices anglais, ou Cours de thèmes gradués pour servir de développements aux règles de la Grammaire anglaise pratique, 1837

Photo "en majesté" d'Auguste Defauconpret issue du recueil Portraits d'écrivains et hommes de lettres de la seconde moitié du XIXe siècle, t. 2, d'Édouard Cadol à Camille Doucet, 1855-1890


Ajout du 5 août : j'avais oublié l'essentiel, mais on peut bien sûr consulter les traductions d'Auguste Defauconpret sur Gallica ou, de façon plus maniable mais plus limitée, sur Wikisource.



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Le jeudi, c'est citation (il paraît) #15



Sur une idée originale de Chiffonnette.

Il me plaît terriblement, ce Dezső Kosztolányi (1885-1936). Après être tombée par hasard sur un joli petit recueil de nouvelles de sa plume au délicat titre de Cinéma muet avec battements de cœur, voilà que j'apprends qu'il fut aussi traducteur et qu'un autre recueil de sa plume porte un titre presque aussi charmant : Le traducteur cleptomane et autres nouvelles. Il paraît qu'elle est fort connue, la nouvelle traductophile en question, mais comme votre blogueuse dévouée ne la connaissait pas, elle s'est dit que ça pourrait peut-être t'intéresser aussi, lecteur plus cultivé que moi de ce blog. Dans ce texte, le narrateur nous raconte le destin de Gallus, "un garçon de talent, brillant, plein d'intuition, et, qui plus est, consciencieux et cultivé". Problème : Gallus est cleptomane et se retrouve en prison à la suite de divers vols. À sa sortie, le narrateur le prend sous son aile et le recommande auprès d'un "éditeur plein d'humanité", qui consent à lui confier la traduction d'un roman policier, Le mystérieux château du comte Vitsislav. Oui mais voilà...


Comprenez-vous ce qu'avait fait notre malheureux confrère, cet écrivain si digne pourtant d'un sort meilleur ? Il avait tout simplement volé les bijoux de famille de la comtesse Éléonore comme il avait dépouillé avec une légèreté tout aussi impardonnable le comte Vitsislav, pourtant si sympathique, de ses mille cinq cents livres, ne lui en laissant que cent cinquante, et soustrait deux des quatre lustres de cristal de la salle de bal, et subtilisé vingt-quatre des trente-six fenêtres de l'antique château rescapé de tant d'orages. J'étais pris de vertige. Mais ma consternation a été à son comble quand j'ai constaté, tout doute exclu, que la chose, avec un fatal esprit de suite, se retrouvait du début à la fin de son travail. En quelque lieu que sa plume ait passé, le traducteur avait causé préjudice aux personnages, et ça à peine connaissance faite, et sans égard pour aucun bien, mobilier ou immobilier, il avait porté atteinte au caractère incontestable, quasi sacré, de la propriété privée. Il travaillait de diverses manières. Le plus souvent, les objets de valeur, ni vu ni connu, avaient disparu. De ces tapis, de ces coffres-forts, de cette argenterie, destinés à relever le niveau littéraire de l'original anglais, je ne trouvais dans le texte hongrois aucune trace. En d'autres occasions, il en avait chipé une partie seulement, la moitié ou les deux tiers. Quelqu'un faisait-il porter par son domestique cinq valises dans son compartiment de train, il n'en mentionnait que deux et passait sournoisement sous silence les trois autres. Pour moi, en tout cas, ce qui m'a paru le plus accablant — car c'était nettement une preuve de mauvaise foi et de veulerie —, c'est qu'il lui arrivait fréquemment d'échanger les métaux nobles et les pierres précieuses contre des matières viles et sans valeur, le platine contre du fer-blanc, l'or contre du cuivre, le vrai diamant contre du faux ou contre de la verroterie.



Dezső Kosztolányi, Le traducteur cleptomane,
traduit du hongrois par Maurice Regnaut et Ádám Péter
Viviane Hamy, 1994



Jolie métaphore de notre métier qui biffe, enrichit, équilibre les mots comme il peut... Et cerise sur le gâteau (ou, après traduction cleptomane, demi-raisin sec sur le petit-beurre), le texte de la nouvelle est miraculeusement disponible sur le site de l'éditeur.



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