Localisation : ne rien laisser au hasard





« Ouf, sur ce DVD, j'avais bien activé les sous-titres français correspondant à ma ville ! »

(Samuel, lecteur du 75)

Merci, S., j'ai bien rigolé.



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Premier épisode et rappel du principe. Et - oh ! ah ! - il y a même un site, maintenant.


Pour ce quarantième extrait littéraire consacré au cinéma, attaquons-nous à un monument, tiens. Et en prime, optons pour une perspective comparatiste, qu'en dites-vous ? Il y a deux bonnes années, j'évoquais par là le travail d'Olivier Le Lay, retraducteur, entre autres, de Berlin Alexanderplatz, roman-monstre d'Alfred Döblin publié en 1929. Comme le rappelait Pierre Assouline en 2009, lors de la sortie de cette nouvelle traduction :


Berlin Alexanderplatz parut pour la première fois en français en 1933 dans une traduction de Zoya Motchane, lisse, uniforme, neutre comme cela se pratiquait à l'époque (et pendant longtemps), ce qui ne rendait pas justice à l'extraordinaire polyphonie du texte, à son invention langagière, à sa richesse métaphorique, à sa violence surtout. Pour ne rien dire de la jivarisation de certains chapitres (cela aussi a longtemps perduré). En ce temps-là, les traducteurs (tel Alexandre Vialatte avec Kafka) prenaient des libertés avec le texte qui paraîtraient scandaleuses aujourd'hui.


(On peut lire un autre article pas mal sur cette retraduction chez Le tiers livre sous la plume de Philippe Didion.)

Quelques paragraphes du roman racontent une séance de cinéma à laquelle assiste Franz Biberkopf, le héros du bouquin. Ça tombe bien, on va pouvoir comparer la version de Zoya Motchane et celle d'Olivier Le Lay, hihi (le texte original est à la fin, pour les curieux). Bonne lecture, attendez-vous à quelques surprises.


Il pleuvait. À gauche, dans la rue de la Monnaie, le scintillement des enseignes lumineuses des cinémas. Arrivé au coin, il se vit arrêté par la foule massée devant une cloison de bois derrière laquelle le sol descendait en pente raide. Des rails de tramway étaient posés sur des planches suspendues ; justement, un tram y passait lentement.

« Voyez-moi ça, ils construisent des nouvelles lignes de métro. Y a tout de même du boulot à Berlin ! »

Encore un cinéma. L’entrée est interdite aux adolescents au-dessous de dix-sept ans. Sur une énorme affiche, on voit un monsieur rouge écarlate debout sur les marches d’un escalier ; une jeune fille – tout ce qu’il y a de plus chouette – lui enlace les jambes de ses mains ; elle est renversée sur l’escalier et semble en extase devant la grimace avantageuse du gentleman. En dessous, la légende : Sans Famille, le sort d’une orpheline. Drame en 6 actes.

« Bigre, j’m’en vas aller voir ça ! »

Le pianola grince. Prix des places : soixante pfennigs.

Un homme s’adresse à la caissière :

– Mademoiselle, on fait pas de réduction à un vieux territorial sans ventre ?

– Pensez-vous ! Seulement aux enfants au-dessous de cinq mois, avec sucette !

– Mais, j’tombe bien, alors. Juste mon âge. Nouveau-né qui bégaye.

– Eh bien, dix pfennigs, allez-y !

Derrière lui, un jeune gars à cache-nez ondule son corps élancé :

– Ma petite dame, j’voudrais passer sans casquer.

– Oh ! le gentil marmot ! Dis donc à ta maman qu’elle te fasse faire pipi.

– J’entre, pas vrai ?

– Où ça ?

– Au cinéma.

– Ici, y a pas de cinéma.

– Pas de cinéma ? Ah, par exemple !

À travers le guichet, elle fait signe à l’homme préposé au contrôle.

– Max, viens voir un peu. Y a un type qui demande s’il y a un cinéma ici. De la galette, il n’en a point. Montre-lui voir ce qu’il y a ici.

– Ce qu’il y a, jeune homme ? Vous ne l’avez pas encore remarqué ? Ici, c’est la caisse des pauvres, section rue de la Monnaie.

Et, l’écartant en lui montrant le poing, il ajoute :

– Si tu y tiens, je te donne ta paye tout de suite.

Franz entre. C’est justement l’entracte. La longue salle est bondée. Quatre-vingt-dix pour cent des hommes en casquette et qui ne se découvrent pas. Les trois plafonniers sont voilés de rouge. Devant l’écran, on aperçoit un piano jaune chargé de paquets. Le tintamarre du pianola n’arrête pas. Puis, l’obscurité se fait et le film commence. Il y a est question d’enseigner le savoir-vivre à une gardeuse d’oies. Comprenne qui pourra. La voilà qui se mouche avec ses doigts, qui se gratte le derrière en montant un escalier. Dans la salle, tout le monde rit. Franz est singulièrement ému par ces éclats de voix. « Tous ces gens qui sont libres de s’amuser sans que personne trouve rien à redire, et moi parmi eux ! » Le film continue. Un baron ultra-chic a une maîtresse qui se couche dans un hamac en levant les jambes en l’air. Elle porte des pantalons. En voilà une affaire ! Qu’est-ce que les gens peuvent bien voir dans cette sale Louison qui lèche l’intérieur des assiettes ! De nouveau, ses jambes maigrichonnes papillotent devant vos yeux ! Le baron l’a quittée. Tout à coup, le hamac bascule et elle tombe dans l’herbe. Franz, les yeux fixés sur le mur, tandis que le tableau suivant passe déjà, la voit encore basculant et tombant de tout son long. Il se mordille la langue. Nom d’un chien ! Qu’a-t-il donc ? Quand, ensuite, un type embrasse cette femme élégante, – mais parbleu, c’est bien l’amant de la gardeuse d’oies qu’on a vue tout à l’heure ! – un frisson brûlant lui soulève la poitrine, comme si c’était lui qui l’embrassait. Il se sent défaillir, tant il en est impressionné.

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz
traduction par Zoya Motchane
Gallimard 1970 (parution initiale de la traduction : 1933)


Il pleuvait. À gauche dans la Münzstraße des enseignes lumineuses, les cinémas. Au coin il se retrouva bloqué, les gens étaient plantés le long d’une paroi de bois, là-derrière ça descendait profond, les rails du tramway électrique couraient libres en plein air sur les planches, justement un tram glissait lentement. Voyez-vous ça, ils construisent le métro, y a donc encore du travail à Berlin. Il y avait là aussi un cinéma. Entrée interdite aux jeunes gens de moins de 17 ans. Sur l’affiche gigantesque en rouge vif un homme sur un escalier, et une chouette petite poupée lui enserrait les jambes, elle était couchée sur les marches et lui en haut faisait un visage polisson. Dessous on lisait : Sans famille, destin d’une orpheline en 6 actes. Vendu, j’m’en vas voir ça. L’orchestrion tonitruait. Entrée 60 pfennigs.

Un homme à la caissière: « Mademoiselle, ce s’rait pas moins cher, des fois, pour un vieux territorial sans ventre ? – Nee, juste pour les enfants en dessous de cinq mois, ‘vec une tétine. – Parfait. Juste mon âge. Nouveau-né dans les langes. – Bien, alors cinquante, rentrez donc. » Derrière lui un jeune homme svelte avec un foulard s’insinua : « J’voudrais rentrer, mam’zelle, mais sans payer. – Ça par exemple. Va dire à maman qu’ê t’fasse pisser. – Alors, j’peux rentrer ? – Où ? Au cinéma. – Ici y a pas d’cinéma. – Comment ça, y a pas de cinéma. » Elle appela par la vitre le surveillant près de la porte : « Maxe, viens donc voir par ici. – C’qu’on fait ici, jeune homme ? T’as pas encore r’marqué ? Ici c’est la Caisse des pauvres, section Münzstraße. » Il chassa le jeune élégant de la file, lui montra le poing : « S’tu veux, j’te fais briller la monnaie tout d’suite. »

Franz dans la fournée. Justement c’était l’entracte. La longue salle était remplie à craquer, à 90 pour cent des hommes en casquette et qui ne se découvraient pas. Trois lampes au plafond sont tendues de rouge. Devant un piano jaune avec des paquets dessus. L’orchestrion raffute sans discontinuer. Puis le noir se fait et le film commence. Il s’agissait semble-t-il d’inculquer un peu de savoir-vivre à une gardeuse d’oies, pourquoi, comme ça en plein milieu du film, il était difficile de le dire. Elle s’essuyait le nez avec la main, elle se grattait le derrière sur l’escalier, tout le cinéma rigolait. Franz fut saisi tout à fait prodigieusement quand les ricanements fusèrent autour de lui. Rien que des gens, des gens libres, ils s’amusaient, personne n’avait rien à leur dire, épatant, et moi j’me r’trouve pile là d’dans ! Puis ça a continué. Le baron chic avait une bonne amie qui s’allongeait dans un hamac et mettait les jambes à l’équerre. Elle portait des pantalons. Quelle affaire. Ça leur faisait bien de l’effet, aux gens, la petite meneuse d’oies dessalée et qu’elle léchât le fond des assiettes. De nouveau la fille aux jambes fines papillotait sur l’écran. Le baron l’avait laissée seule, maintenant elle basculait du hamac et volait dans l’herbe, restait longtemps allongée là. Franz fixait le mur de toile, il y avait déjà une autre image, il la voyait toujours basculer et rester longtemps allongée là. Il mâchait sa langue, tonnerre de Dieu, qu’est-ce que c’était. Puis quand un type qui était – mais oui – l’amoureux de la gardeuse d’oies de tout à l’heure enlaça ce beau brin de fille, des frissons brûlants lui sillonnèrent la poitrine, comme s’il l’enlaçait lui-même. Ça se transmettait à lui et ça le rendait faible.


Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz
Nouvelle traduction par Olivier Le Lay
Gallimard 2009


La nouvelle et l'ancienne. Photo piquée sur ce blog, dont l'auteur a lu parallèlement les deux versions, courageux qu'il est.


Es regnete. Links in der Münzstraße blinkten Schilder, die Kinos waren. An der Ecke kam er nicht durch, die Menschen standen an einem Zaun, da ging es tief runter, die Schienen der Elektrischen liefen auf Bohlen frei in der Luft, eben fuhr langsam eine Elektrische rüber. Sieh mal an, die bauen Untergrundbahn, muß doch Arbeit geben in Berlin. Da war noch ein Kino. Jugendlichen unter 17 Jahren ist der Eintritt verboten. Auf dem Riesenplakat stand knallrot ein Herr auf einer Treppe, und ein duftes, junges Mädchen umfaßte seine Beine, sie lag auf der Treppe, und er schnitt oben ein kesses Gesicht. Darunter stand: Elternlos, Schicksal eines Waisenkindes in 6 Akten. Jawoll, das seh ich mir an. Das Orchestrion paukte. Eintritt 60 Pfennig.

Ein Mann zu der Kassiererin: „Fräulein, ists nicht billiger für einen alten Landsturm ohne Bauch?“ „Nee, nur für Kinder unter fünf Monaten, mit nem Lutschpfropfen.“ „Gemacht. So alt sind wir. Neujeborene auf Stottern.“ „Na, also fuffzig, mal rin.“ Hinter dem schlängelte sich ein Junger, Schlanker mit Halstuch an: „Frollein, ich möchte rin, aber nich zahlen.“ „Wie is mich denn. Laß dich von deine Mutti aufs Töppchen setzen.“ „Na, darf ich rin?“ „Wo?“ „Ins Kino.“ „Hier is keen Kino.“ „Nanu, is hier keen Kino.“ Sie rief durchs Kassenfenster zum Aufpasser an der Tür: „Maxe, komm mal her. Da möchte einer wissen, ob hier Kino ist. Geld hat er keins. Zeig ihm mal, was hier ist.“ „Wat hier ist, junger Mann? Hamse das noch nicht bemerkt? Hier ist die Armenkasse, Abteilung Münzstraße.“ Er schob den Schlanken von der Kasse, zeigte ihm die Faust: „Wennste willst, zahl ich dir jleich aus.“

Franz schob rin. Es war grade Pause. Der lange Raum war knüppeldick voll, 90 Prozent Männer in Mützen, die nehmen sie nicht ab. Drei Lampen an der Decke sind rot verhängt. Vorn ein gelbes Klavier mit Paketen drauf. Das Orchestrion macht ununterbrochen Krach. Dann wird es finster und der Film läuft. Einem Gänsemädchen soll Bildung beigebracht werden, warum, wird einem so mitten drin nicht klar. Sie wischte sich die Nase mit der Hand, sie kratzte sich auf der Treppe den Hintern, alles im Kino lachte. Ganz wunderbar ergriff es Franz, als das Kichern um ihn losging. Lauter Menschen, freie Leute, amüsierten sich, hat ihnen keiner was zu sagen, wunderbar schön, und ich stehe mitten mang! Dann lief es weiter. Der feine Baron hatte eine Geliebte, die sich auf eine Hänge matte legte und dabei ihre Beine senkrecht nach oben streckte. Die hatte Hosen an. Das ist eine Sache. Was sich die Leute bloß aus dem dreckigen Gänseliesel machten und daß die die Teller ausleckte. Wieder flimmerte die mit den schlanken Beinen auf. Der Baron hatte sie allein gelassen, jetzt klippte sie aus der Hängematte und flog ins Gras, lag lang da. Franz stierte auf die Wand, es gab schon ein anderes Bild, er sah sie noch immer herauskippen und lang daliegen. Er kaute an seiner Zunge, Donnerkiel, was war das. Als dann einer, der aber der Liebhaber der Gänsemagd war diese feine Frau umarmte, lief es ihm heiß über die Brusthaut, als wenn er sie selbst umarmte. Das ging auf ihn über und machte ihn schwach.


Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz
ungekürzte Ausgabe: Deutscher Taschenbuch, 1965


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Tics, manies et autres névroses (ép. 10)




Le traducteur est un petit être délicat. Confronté au monde hostile qui l'entoure, il a parfois des réactions étranges, compulsives, inquiétantes. Certains préfèrent parler de "déformations professionnelles" pour minimiser la chose, mais let's face it : le traducteur professionnel est gravement atteint. Cette série de billets explore les tics, manies et autres névroses de la gent traductrice.


Revoici l'ouvrage mystère évoqué brièvement fin août, lorsque la température dépassait encore 10 degrés votre blogueuse dévouée vous demandait d'un ton guilleret : « Ça vous parle ? ». Pour ce 10e billet de la série « Tics, manies et autres névroses », je vous préviens, le ton est à l'hommage. À l'hommage, oui-oui, parce que j'ai découvert tout récemment que j'avais pour ces articles un illustre modèle (inconscient, donc) en la personne d'Irène de Buisseret. Française émigrée au Canada dans les années 40, Irène de Buisseret occupe un chapitre d'un ouvrage que j'ai consulté il y a quelque temps pour tout autre chose, intitulé Portraits de traductrices (Jean Delisle (dir.). Les Presses de l'Université d'Ottawa, 2002) (non, ce n'est pas l'ouvrage mystère). On y apprend en très résumé qu'elle écrivait des romans et des chansons, fit de la Résistance pendant la guerre et occupa, après son départ de France, divers postes de traductrice dans l'administration canadienne, avant de terminer sa carrière comme chef du service de traduction de la Cour suprême et prof de traduction à l'université d'Ottawa, et de mettre fin à ses jours en 1971.

Mais me direz-vous, que fait Irène chez Les piles ? Eh bien elle est l'auteur d'un ouvrage (qualifié d' « ouvrage-culte d’une certaine génération de traducteurs » par ici, je ne vous dis que ça) dont je dois avouer humblement que je n'avais jamais entendu parler avant ces récentes pérégrinations en ligne : Deux langues, six idiomes (Carlton-Green Publishing Company Limited, 1975) (voilà, c'est lui, l'ouvrage mystère). Le portrait susmentionné m’ayant donné très envie de lire ce bouquin, j'ai fini par le trouver sur amazon.ca après quelques déconvenues (à toutes fins utiles, on le trouve actuellement sur Le Bon coin chez une personne très aimable que j’avais contactée parallèlement à mes premières recherches, mais qui était en vacances, du coup bref, je vous épargne les détails).

Ce livre est au fond une sorte de manuel, ou en tout cas un recueil de conseils de bon sens à destination des traducteurs débutants ou plus chevronnés, selon le cas. Son sous-titre n'est du reste pas particulièrement funky à première vue : « Manuel pratique de traduction de l'anglais au français - Préceptes - Procédés - Exemples - Glossaires - Index. Pour un bon entendement des six variétés des deux langues officielles du Canada ». Mouais, un peu sec, tout ça. Mais sa particularité - et la raison de ce billet « Tics, manies et autres névroses » - réside dans le fait qu'il décortique en 430 pages (plus quelques annexes) la pratique de la traduction sous l’angle des « principaux troubles, maladies et symptômes dont souffrent les traducteurs » (cf. article en lien dans la phrase précédente). Et c’est donc beaucoup plus qu'un manuel, en réalité. D’ailleurs, l’introduction (qui n’est pas de l’auteur et a été rédigée après le décès de celle-ci) nous annonce triomphalement : « Que trouvera-t-on dans ce volume ? Tout ! ». Voilà voilà.

Au rayon des pathologies (première partie intitulée « Le mal », 120 pages environ), l’auteur aborde une série de maux auxquels elle donne des appellations choupinettes :

L’hydropisie verbale :

Si nous sommes, linguistiquement parlant, tous plus ou moins hydropiques, c’est que notre phrase n’est pas élégante, nerveuse, dépouillée, mais enflée, flasque, ampoulée, pleine de borborygmes, gargouillis, ballonnements et clapotis verbaux qui l’étouffent et la noient. Sous ce gonflement, on distingue à peine sa charpente et ses traits essentiels. En vain elle se débat ; finalement elle éclate, elle crève, elle succombe et nous l’enterrons sous les guirlandes d’un style atrocement fleuri.

La cacographie chronique : cette rubrique, longuement développée sur plusieurs chapitres, recouvre les calques, solécismes, barbarismes, faux amis, régionalismes, archaïsmes, mais aussi le manque d’oreille et l’ignorance des prépositions.

Sans oublier les « greffes », pour prolonger la métaphore médicale :

Que nous vivions dans la plus scandaleuse intimité avec des « calques », passe encore. Cela est navrant, bien entendu, mais du moins pour la plupart d'entre nous, nous demeurons nous-mêmes, nous n'abdiquons pas notre personnalité. Quelques-uns de nos collègues néanmoins - peu, heureusement - sont dans un état bien plus grave, car ils semblent avoir perdu leur « moi ». Ils paraissent envahis, investis, parasités, victimes d'une insidieuse métamorphose qui fait éclater leurs structures profondes et les transforme en « quelqu'un d'autre ».

(...)

Les observant à l’œuvre, on dirait qu'ils ont reçu en greffe des parties de cerveaux étrangers, des portions d'une autre langue, d'une autre culture que la leur propre. Ils ne pensent plus, ne réagissent plus normalement. C'est comme si leur psychisme même avait subi un bouleversement intime et leur mécanisme linguistique en est absolument faussé.

Ou encore les tics, dont l'évocation part joliment en vrille :

Ces automatismes font bon marché du goût, de l'intelligence, de l'oreille, de l'imagination qui nous sont indispensables dans le métier. Ils éliminent d'office la recherche du mot, de la phrase exigés par le ton du texte à traduire, le public qu'il vise, la personnalité de celui qui a prononcé ou écrit ces paroles dans la langue de départ, le niveau culturel où elles se situent, et mille autres éléments qui devraient peser dans la balance. Quand on pense qu'il y a déjà tant de choses dans la vie que nous ne sommes pas libres de faire ! Nous ne pouvons pas : dormir au bureau ; prendre congé au milieu de la semaine ; tirer la langue au patron ; dire à la femme de notre vie que sa robe ne lui va pas ; téléphoner au ministre des Finances pour lui exprimer notre façon de penser quant à ses nouveaux impôts ; employer des solécismes, barbarismes, archaïsmes et autres joyeusetés dans nos traductions, ou y glisser des néologismes de notre cru. Si à tout cela nous venons ajouter les chaînes que nous imposent nos tics de langage, c'est vraiment le bouquet ! Je ne dis pas, il y a pu avoir un moment, à l'aube des temps, quand l'homme des cavernes n'avait qu'une formule pour exprimer tout ce qui lui passait par le crâne. Je vois très bien le Pithécanthrope ou quelque hominidé devant se contenter par exemple de dire GGNNNNNGGHHH pour faire comprendre à sa femme qu'il trouvait exquise sa nouvelle tunique en peau de mammouth. Mais nous autres, si seulement nous savions en profiter, quelle variété, quelle abondance, quel foisonnement, quelle munificence offre aujourd'hui la langue française !

(...)

Alentour s'étend le merveilleux domaine de notre langue. Il est à nous, il nous appartient par droit de naissance. Il attend de nous accueillir, de nous désaltérer à ses sources, de nous voir explorer ses richesses et pénétrer son harmonie.

Mais nous, nous nous sommes emmurés nous-mêmes dans nos automatismes, liés à nos habitudes, rendus esclaves et non maîtres de nos expressions. Il faut à tout prix essayer d'abattre ces murailles, de rompre ces chaînes, de retrouver notre libre-arbitre et notre indépendance. Car, pour bien vivre comme pour bien traduire, il nous faut avant tout être libres. Mort aux tics ! Vive la liberté !

Nota - Vous me pardonnerez, j'espère, cet élan lyrique. Que voulez-vous ? C'est que j'ai horreur de tout ce qui pourrait m'empêcher d'éternuer à ma guise, de planter mes oignons comme je l'entends et de traduire avec le plus discernement et de plaisir possible.


Hem-hem.

Nous arrivons ensuite aux « affections secondaires » :

La concrétite :

Un traducteur avait à rendre : « The spark-plug of the economy is the private sector. » Il écrivit : « La bougie de l’économie est l’élément privé. »

Le Petit Robert nous dit que le sens figuré est « le transfert sémantique d’une image concrète à des relations abstraites ». Dans [ce cas], ce transfert était évidemment impossible d’anglais en français en termes identiques dans les deux langues. [Le traducteur] était atteint d’une affection qui avait émoussé son instinct linguistique ; il ne sentait pas que, dans ces phrases, le terme concret choisi en français ne transmettait pas une conception abstraite. C’est [qu’il faisait] de la concrétite à l’état aigu.

La distorsionnite :

S’il est vrai, comme l’affirment les spécialistes, que la qualité d’une traduction se mesure surtout à l’exactitude du contenu et à l’identité des impressions, cette qualité peut devenir bien compromise chez les victimes de la distorsionnite.

Dès ses premières atteintes – c’est une maladie progressives, à deux étapes distinctes – les gens qui en sont frappés commencent à dévier, à divaguer légèrement, à succomber à des déformations d’abord fugaces mais tôt reconnues par un œil exercé. Puis une fois dans la place, cette affection traîtresse s’y installe triomphalement.

(…)

[Exemples de distorsionnite cité :]

« On the farm I was taught by my parents, who were excellent breeders, not to count chickens before they were hatched.


Reflet voilé : … « mes parents (…) m’ont appris à ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

Vous voyez comme c’est insidieux, ce mal-là. Évidemment, nous savons tous qu’en règle générale, « ne pas vendre », etc. rend « not to count chickens », etc. Mais où la déviation, la distorsion intervient, c’est que dans ce contexte-ci, ça ne va plus. Qu’est-ce que c’est, en effet, que ces éleveurs, dans une ferme, où ils tuaient les ours avant de vendre leurs peaux ? Ça doit rapporter gros, surtout si les dames ourses donnent du lait…

L’hypothésomanie :

À lire les versions de traducteurs frappés d’hypothésomanie, on peut avoir d’abord l’impression qu’elles ressemblent au travail des victimes de la distorsionnite. Erreur, illusion. Ceux-ci sont ballotés sur les flots de l’inconscient et du rêve ; ceux-là, conscients et rationnels, prennent leur métier au sérieux et se livrent à un véritable effort de réflexion. S’ils butent contre une phrase ou un terme difficiles, ils élaborent aussitôt quelque hypothèse ingénieuse.

(...)

Si certains traducteurs ne succombaient pas à l'hypothésomanie, (...) s'ils allaient jusqu'au bout des recherches possibles, ce chapitre n'aurait jamais été écrit. Mais ils y succombent, et cela leur fait prendre, trop souvent, des vessies pour des lanternes.

Ayant trouvé par terre une vessie, l’hypothésomaniaque la ramasse, la palpe, la soulève, la retourne en tous sens et se dit :

« Qu’est-ce que ça peut bien être, ce machin-là ? Voyons, réfléchissons… Ça me semble avoir les dimensions approximatives d’une lanterne. C’est presque transparent. On pourrait, à la rigueur, y mettre une lumière à l’abri du vent. C’est peut-être bien une lanterne… Ce doit être une lanterne. Oui, ça ne fait l’ombre d’un doute, ça ne peut être qu’une lanterne ! »

Et c’est ainsi qu’une fois formulée l’hypothèse a vite fait de se cristalliser, de se transformer en solution, chez les victimes de l’hypothésomanie.

Problème à résoudre : For the life of me, I can’t imagine that!

Hypothèse : Hum ! Pour ma vie ? En échange de ma vie ? Même si ma vie était menacée ? Même si je devais sacrifier ma vie ?

Cristallisation : C’est bien ça. Je vais mettre : « Dussé-je y perdre la vie, je ne pourrais l’imaginer. » Ça vous a un petit air littéraire qui fait bien dans le tableau.

Un peu plus, et il y était : J’ai beau faire… (J’ai beau essayer…) (Je m’y évertue en vain…) Idiotisme d’ailleurs consigné en tous dictionnaires un peu développés.

La culturite (subdivisée en « complexe du maître d’école » et en « mirandolite ou fièvre de Pic de la Mirandole ») :

De ces singes-là il y en a partout, et non seulement sur les bancs de l’école mais parmi les hommes d’affaire, les membres des professions libérales, les journalistes, les messieurs des conseils d’administration, les rédacteurs de rapports, mémoires ou exposés, et même dans l’enceinte du Parlement. Ils pérorent, ils déclament, ils écrivent. Parfois, il nous faut traduire leurs propos et c’est alors que certains d’entre nous sont soudain frappés par une attaque de foudroyante culturite.

Là, j’avoue que je suis moins pleinement d’accord avec Irène de Buisseret lorsqu’elle recommande :

C’est qu’un bon traducteur est traducteur ; il n’est pas un maître d’école. (…) Si vous voyez, dans un texte à traduire :

He is like Sisyphus who cleaned up the Augean stables,

écrivez sans sourciller :

« Il est comme Sisyphe qui nettoya les écuries d’Augias »

et tâchez d’oublier, en cette minute, que c’est Hercule qui fut chargé de cette tâche.

Hmm… non, j’ai du mal à souscrire à ce conseil et je recommanderais plutôt, pour ma part, de signaler l’erreur au client ou d’ajouter à tout le moins un [sic] après l’expression mal employée (après avoir vérifié et revérifié qu’il y a bien une erreur). Personne n’hésite jamais à faire porter le chapeau au traducteur, même quand le fautif est l’auteur du texte original… Et tant pis pour le syndrome du maître d’école, boudiou.

La mirandolite, « fièvre qui nous pousse à éclabousser de notre culture des documents où elle n’a que faire et que nous croyons ainsi améliorer », me semble beaucoup plus clairement condamnable.

L’hypo-attention :

Les gens tiennent à leur personnalité propre. Les mots aussi. C’est pourquoi il est impardonnable pour un traducteur de les confondre par suite de je ne sais quelle vague ressemblance de son ou de forme. Ceux d’entre nous qui s’abandonnent à cette triste névrose sont très mal vus, croyez-en ma longue expérience.

Le secret de famille ou l’incompréhensite :

Nous avons, nous aussi, un secret inavouable, farouchement protégé contre l’indiscrétion des tiers mais que nous pouvons reconnaître ici, car nous appartenons tous à la même tribu : certains de nos confrères sont atteints d’incompréhensite. Ce trouble cruel les empêche de comprendre les textes anglais qu’on leur donne à traduire. Peut-on concevoir un sort plus fâcheux, une situation plus embarrassante ? Impossible, bien entendu, de remettre une page blanche ; il faut à tout prix écrire quelque chose. Et c’est quelque chose, en effet. Jugez-en :

You cannot compare them; they are not in the same league .
If necessary, the government will go to the country.
The minister is little more than a puppet.

Traduction de victimes de l’incompréhensite :
C’est impossible de les comparer, car ils ne sont pas membres de la même association professionnelle.
Au besoin, le gouvernement ira à la campagne.
Le ministre est un peu plus qu’une marionnette.

Voilà pour les maux. Je ne vous raconterai pas de façon aussi détaillée la partie intitulée « Causes et remèdes », car elle est plus difficile à résumer. Parmi les aspects sympathiques de cette seconde moitié, notons que l’auteur fournit des mini-glossaires (comme points de départ, bien sûr, aux glossaires personnels qu’elle conseille aux traducteurs d’établir). On trouve ainsi au fil des pages un mini-dictionnaire d’argot (rigolo de se plonger dans l’argot de la fin des années 60, au passage), du jargon administratif ou gobbledygook (assorti d’un « mini-mini-glossaire de gobbledygook canadien »), de jargon militaire, de dialecte hippie, de dialecte psychédélique, de dialecte « New Left » (toutes sources précieuses à conserver pour sous-titrer des films un peu datés), de jargon ameryiddish, etc. et quelques listes de termes dont le sens était en train de changer à l’époque de la rédaction de l’ouvrage.



Un chapitre intéressant est consacré au cliché, ce « monstre multiforme et effroyable » qu’il convient de reconnaître, d’apprivoiser et d’utiliser à bon escient. Ledit chapitre déborde allègrement sur une étude des proverbes-clichés, des citations-clichés (ce qui nous rapproche du « snowclone » auquel un billet fut consacré par ici il y a trois ans). Un « mini-glossaire de clichés en provenance de l’océan shakespearien » nous rappelle combien les quasi citations du Barde sont omniprésentes dans la langue anglaise, puisque

Tout Anglo-saxon qui se respecte, ministre, sénateur ou député, enseignant ou banquier, fonctionnaire ou gratte-papier, journaliste ou écrivain, épicier ou plombier-zingueur cite Shakespeare - parfois mal, mais il le cite quand même. C’est un trait ethnique, une impulsion irrésistible, une preuve qu’on ne vit pas en vain et qu’on est membres à part entière du genre humain et de la langue anglaise. Shakespeare est cité par les anglophones plus souvent que la Bible même – et ce n’est pas peu dire. C’est au point que parfois ils ne savent même pas qu’ils le citent.

Les « clichés tirés de la Bible » ont aussi, logiquement, leur sous-chapitre et leur mini-glossaire, sans oublier ceux tirés de Mother Goose, d’Alice au pays des merveilles et de quelques autres.

Un peu plus loin, une ode vibrante aux dictionnaires est suivie d’un chapitre « gare aux dictionnaires ! » (qui dégomme gentiment mais pas trop le Harrap’s au passage). Cap ensuite sur les anglicismes « solidement ancrés dans le néo-français » : intéressant là encore de lire aujourd’hui ce chapitre écrit dans les années 60 (Exemple cité par l'auteur : « cessez-le-feu : dans ma jeunesse on disait "trêve" ou "armistice". »).

Le dernier chapitre attire l’attention sur un phénomène intéressant, avec son titre à rallonge : « Français peureux et français pudique. Totems et tabous. La feuille de vigne n’est pas un certificat de compétence. » Il souligne l’ « euphémisation » fréquente qui a cours dans les traductions françaises (j’avoue, j’en suis une victime régulière) et rappelle que « pour être bons traducteurs, nous devons être entiers ». Ce qui permettra, si nos clients lisent Irène de Buisseret (mais oui, et la marmotte…), d’éviter des corrections de ce genre (cliquer sur l’image pour la voir en plus grand une fois sur Touiteur).

J’ajoute, mais vous l’aurez compris, que Deux langues, six idiomes est un livre au ton drôle, vivant, jamais ennuyeux et plein de légèreté. L’auteur a glissé un peu partout de petits exercices (pardon, des « jeux » ) en lien avec les différents aspects de la traduction qu’elle aborde, à faire si l'on en a envie, et qui remettent parfois utilement les idées en place. Et puis les petites illustrations (de Madeleine Beaudry), dont j'avais scanné quelques échantillons fin août, sont souvent rigolotes et bien trouvées.

En résumé ? Votre blogueuse dévouée est totalement conquise. Ce mélange de grosses bêtises et de vrais conseils, de diagnostic décalé des « pathologies » des traducteurs et de grande sagacité dans les remèdes, tout cela me réjouit énormément. C'est à la fois une bouffée d'air frais et un bouquin réellement utile, une délicate fantaisie qui témoigne d'une connaissance pointue de la traduction et une analyse étonnamment drôle de nos travers et de nos tics, manies et autres névroses professionnels. Et par les temps un peu moroses qui courent, un remonte-moral aussi dynamique et jubilatoire ne fait pas de mal. Alors dites-moi : pourquoi n'est-il pas plus connu (en France, en tout cas), ce délicieux manuel ?



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Vigilance potage
(Une brève)


Souvent, votre blogueuse dévouée s'interroge sur la condition humaine de l'étudiant apprenant le français. Qui est-il ? Quels sont ses réseaux ? Comment lui apprend-on ce qui se dit et ce qui ne se dit pas ? Quid de ces bizarreries linguistiques françaises que je suis personnellement bien incapable d'expliquer autrement que par : "Ça se dit comme ça parce que ça se dit comme ça. Épicétou." ? Et surtout, comment apprend-il à faire la part des choses, à employer les quasi-synonymes comme il le faut alors que la différence de sens qui les sépare est minime (mais essentielle) et grandement fonction de l'usage ? Pour moi qui ai longtemps regretté de ne pas avoir opté pour une formation en FLE (français langue étrangère) et qui n'exclus pas de reprendre un jour des études dans ce domaine, c'est un vaste mystère passionnant (si si).

Et c'est la raison pour laquelle je m'interroge, quand je constate que dans l'onglet "synonymie" de l'excellent dictionnaire du CNRTL, on trouve, à l'entrée "seulement" :



"Pour tout potage", donc. Et en bonne place, encore, hein, avant "juste" ou "exclusivement".

Une expression pratique à caser dans la conversation, facile à comprendre, passe-partout, en un mot : idéale.

OK, il suffit d'aller chercher du côté de Molière et de quelques-uns de ses contemporains pour la retrouver, avec des exemples en situation.




Elle est au demeurant répertoriée dans le Dictionaire universel, contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et des arts d'Antoine Furetière, daté de 1690 :



Et le Dictionnaire de l'Académie française la recense également (mais un peu plus tard, en 1762), alors c'est dire si c'est du connu, hein :



Et oui, certes, bien sûr, admettons, concédons-le, l'expression veut grosso modo dire "seulement". Mais il y a tout de même dans ce potage de quoi laisser perplexe tout élève ou étudiant étranger apprenant le français, non ? Bêtement, je l'imagine déjà en bonne place dans une dissertation littéraire après consultation consciencieuse du dictionnaire du CNRTL (car l'élève ou étudiant étranger apprend aussi, sans aucun doute, que le français supporte mal les répétitions et qu'il convient donc de varier les plaisirs en cherchant des synonymes) : "Notre analyse portera pour tout potage sur le premier chapitre de l'œuvre qui est le plus caractéristique du point de vue de la description des sentiments.".

Hihi. (Je suis fatiguée, il m'en faut peu, pardonnez-moi.)


Bonus en forme de détail rigolo, je note que c'est une expression employée par... Mélenchon (trois occurrences différentes, tout de même, sur son site). L'ancien professeur de français et correcteur (dixit Wikipédia) connaît manifestement ses classiques, lui.




Rendons à César : c'est Collègue D., un peu surprise par cette découverte sur le portail du CNRTL, qui l'a partagée à la machine à café. Je la lui pique sans vergogne.




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À peine avais-je publié le billet quelque peu las de la semaine dernière que je me suis retrouvée, vendredi, face à une phrase qui m'a fait mal à mes maths. Ouais, à mes maths. Pourtant, je n'ai jamais eu pour les maths le centième de la passion que je voue aux langues, c'est vous dire. La phrase en question, il me fallait théoriquement la reprendre telle quelle, car il s'agissait d'une citation entre guillemets émanant d'un document dont il existait déjà une traduction française officielle. Et elle suggérait d'"élever le niveau du plus petit dénominateur commun", comme s'il s'agissait d'une mesure formidable.

J'ai copié-collé l'expression. Puis je suis restée devant pendant 20 minutes comme une poule qui a trouvé un couteau, à me demander ce qu'elle voulait dire. Ce qu'elle voulait dire vraiment, hein, après décorticage.

Et en fait, je crois bien qu'elle ne veut rien dire. Sentant un début de migraine assaillir mon front de littéraire qui certes, fit L-maths en son temps, mais ça date, je me dis que si l'expression dit "plus petit dénominateur commun", c'est bien que le but du jeu est qu'il soit le plus petit possible, le dénominateur commun. Élever le niveau du plus petit dénominateur commun, ce n'est pas bon.

...

Enfin, je crois. Quoi qu'il en soit, cette expression me paraît assez fumeuse dès lors que l'on prend la peine de confronter son "fond mathématique" à ce qu'elle s'efforce d'exprimer (= élever le niveau des normes communes, en l'occurrence) (pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, je vous le demande).

Par une heureuse coïncidence (signalée par S., qu'elle en soit remerciée), le physicien Étienne Klein qui était l'invité de l'émission 3D, le journal sur France Inter dimanche dernier abordait l'air de ne pas y toucher une autre bizarrerie très en vogue : "l'inversion des courbes du chômage" (ci-dessous, la chose vue sur les sites du Monde, de France Inter et d'Europe 1).



Que nous dit-il, Étienne Klein, de l'inversion des courbes du chômage ?



Il y a une promesse qui a été faite par le gouvernement, qu'on allait "inverser la courbe du chômage" avant la fin de l'année. Je faisais simplement remarquer que je ne sais pas ce que veut dire "inverser une courbe". C'est une expression mathématique inexistante. Est-ce que ça veut dire qu'on prend une courbe à laquelle on associe une fonction f(x) ? Prendre l'inverse, c'est 1/f(x) ? Donc on inverse le nombre de chômeurs, on passe de 4 millions à quelques millionièmes ? Évidemment, c'est pas ça. Est-ce que ça veut dire passer par un maximum ? Est-ce que ça veut dire avoir une pente de croissance qui soit plus faible ? C'est pas dit. Donc on a là un objectif à court terme qui ne me semble pas défini. (...) S'il s'agit de réduire le nombre de chômeurs, il n'y a qu'à dire qu'on veut réduire le nombre de chômeurs. Pourquoi inventer cette phrase dont je ne connais pas le sens ? Il reste trois mois au gouvernement pour nous dire quel est leur objectif, ce qui leur permettra de dire qu'ils l'ont atteint s'ils l'atteignent.


CQFD. Dans le même ordre d'idées, on n'oubliera pas le grand classique qu'est le "virage à 360°" qui permet... de tourner en rond ou de faire du surplace (repéré successivement dans les éditions en ligne du Monde, de Libé et du Figaro, tout de même).






Est-ce que les mathématiciens, physiciens, etc. ont ainsi d'autres occasions de sursauter en entendant des expressions du quotidien ou des trouvailles médiatiques qui font appel à une terminologie pseudo-scientifique mal digérée ? Toute info à ce sujet est bienvenue. (Ajout du 8 septembre : n'hésitez pas à consulter les commentaires de ce billet pour quelques exemples croustillants proposés par des lecteurs.) (Ajout du 18 septembre : je suis retombée aussi sur "aux quatre coins de l'Hexagone", formule géométriquement intéressante évoquée dans un précédent billet.)



(Oui, oui, je n'oublie pas que je vous ai annoncé un compte rendu d'un super bouquin. J'ai très peu de temps en ce moment, mais je n'oublie pas.)




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