La vieille conne est de retour sauf que là, elle cherche surtout un appartement et fait des dégustations de porto entre amis. Oui, pardonne-moi cette formule un tantinet vulgaire, mais vois-tu, en ce mois d’octobre 2013, je fête (« fêter » est-il le bon mot ?) mes dix premières années d’exercice de mon bô métier, alors je me sens un peu croulante, d’un coup.

Et puisque je m’apprête à replonger dans la traduction indépendante, autant que tu profites pleinement de ce moment d'éternel retour. Cette expérience incommensurable m’ayant appris qu’on ne répétait jamais assez les choses, j’ai décidé de réunir dans ce billet en deux parties vingt anti-commandements de vieille conne, un peu dans la veine des vingt anti-commandements de la traductrice à qui la moutarde monte au nez (publiés il y a deux ans par là). Ils te sont destinés à toi, petit scarabée, toi, chère jeune consœur, toi, cher jeune confrère, toi, jeune diplômé(e) fringant(e), prêt(e) à te lancer dans la jungle de la traduction indépendante. Tu pourras leur trouver un ton donneur de leçons pas drôle (je t'en prie, je ne suis pas à ça près), mais c'est le principe des conseils de vieille conne et puis garde-les quand même sous le coude pour les lire un jour de désœuvrement parce que j'te ferai dire que j'ai pris la peine de leur donner un vague air pédagogique, quand même.

NB : bien qu’elle soit trop modeste pour le reconnaître, L’autre jour a contribué au recensement de ces anti-commandements ; elle tient par ailleurs une rubrique « Conseils à un jeune traducteur inexpérimenté » qui ne manque pas de piquant.



1. Lance-toi dans la traduction indépendante sans te renseigner sur les statuts d'exercice qui existent en France. (« Il faut un statut, maintenant, pour travailler dans ce pays ? Je croyais qu’on pouvait faire des factures comme on voulait, moi ! »)

Oui, première dure réalité de la vie : toute activité rémunérée, en France doit se faire selon un cadre, un statut quelconque. C’est-à-dire, pour schématiser, selon des modalités qui vont te permettre de verser des cotisations sociales pour ta Sécu et ta retraite (plus quelques menues contributions supplémentaires), et de payer des impôts.

On peut être traducteur salarié, traducteur fonctionnaire, traducteur en portage salarial, traducteur auteur, traducteur autoentrepreneur, traducteur en libéral, cabinet de traduction, SCOP de traducteurs (j'en oublie peut-être), mais on ne peut pas être un traducteur bohême (« trabo » ?), malheureusement, car on est alors en infraction.


2. Ne lis surtout pas les infos et la documentation à disposition sur les sites d'associations professionnelles ou de traducteurs à ce sujet, bien sûr (se renseigner, c’est soooo XXe siècle).

Le site de l’Aprotrad, par exemple, récapitule certains modes d’exercice possibles.

Le site de l’Ataa comporte une page de questions-réponses sur le statut social et fiscal des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel (voir aussi les « autres documents utiles » dans la colonne de droite sur cette page).

Pour en savoir plus sur le statut d’autoentrepreneur (le plus léger pour démarrer une petite activité dans la traduction dite « pragmatique »), on peut faire un tour chez TrëmaTranslations.

Quand on exerce en BNC, on est encouragé (fiscalement) à adhérer à une AGA (association de gestion agréée) qui propose aussi – si elle fait bien son boulot – des formations fort utiles à ses adhérents.

Enfin, contacter les Impôts (par mail, pour avoir une trace écrite) est toujours une bonne idée (même s’il faut reconnaître que du côté du droit d’auteur, les services fiscaux ne sont pas tous toujours au point).


3. Si on te renvoie vers des textes officiels sur le site de l’URSSAF, celui de l’Agessa, dans le Code des impôts ou de la propriété intellectuelle, voire si on te parle de contrats, devis, comptabilité, n’oublie pas de répondre quelque chose comme : « Ah, mais j’y comprends rien, moi, LOL. »

Récapitulons : 1) tu te lances dans un métier qui suppose une excellente maîtrise et donc une excellente compréhension de ta langue maternelle ; 2) si tu envisages d'exercer à ton compte, tu es un futur entrepreneur (eh oui) ; 3) tu es – je l’espère – un citoyen vaguement conscient du fait qu’il existe des lois que nul n’est censé ignorer dans notre bô pays. Et tu voudrais me faire croire que tu n’es pas capable, pour les beaux yeux de ton gagne-pain, de comprendre une explication de l’administration publique moyennant quelques efforts (genre une lecture attentive et la consultation d’un dictionnaire) ?

Ta-ta-ta-ta-ta.

On a le droit d’être fâché avec les formulations absconses des textes officiels français (il est même recommandé de ne pas adopter leur style pour traduire, hein). On a, a fortiori, le droit de ne pas devenir spontanément expert-comptable par l’opération du Saint-Esprit pouf comme ça. Mais si on n’a même pas le courage de se plonger dans les textes régissant le statut qu’on s’apprête à adopter pour deux, dix, trente ans, alors que pendant ces deux, dix, trente ans, on sera seul responsable de sa petite activité, on est mal barré. Et on ne donne pas une super image de sérieux, en fait. Il faut essayer. Persévérer. Et se former, par exemple auprès d’une association de gestion agréée, d’un organisme de formation professionnelle continue, d'une société d'auteurs, etc. C’est aussi à ça que ça sert.


4. Lance-toi aussi sans te renseigner sur les tarifs, tu te feras plein d’amis.

Les tarifs – et donc le flouze –, en traduction comme à peu près partout, c’est le nerf de la guerre. Dans une économie libérale, chacun est libre de fixer comme bon lui semble le prix de ses prestations, l’entente sur les tarifs est même interdite. Dans les faits, il est fortement conseillé de se renseigner un peu sur les tarifs pratiqués dans le domaine de la traduction qu’on vise, histoire de savoir comment se positionner. C’est compliqué, je l’admets. D’abord parce que certains professionnels ne veulent pas dévoiler leurs tarifs, ensuite parce que la traduction est devenue un marché mondialisé et qu’un tarif appliqué par un traducteur en France est nécessairement différent de celui d’un traducteur établi dans un pays à bas coûts, et enfin parce que le terme de « traduction » recouvre un vaste ensemble de prestations parfois peu comparables.

Ceci étant dit, ce n’est pas une excuse pour casser les prix (en fait, si on regarde bien, il y a assez peu d’excuses pour casser les prix) et il est donc conseillé de se renseigner un minimum. Ainsi, la SFT publie régulièrement une enquête sur les conditions d’exercice des traducteurs libéraux et les tarifs qu’ils pratiquent. L’ATLF fait pareil pour les tarifs en traduction d'édition. Le SNAC (Syndicat national des auteurs et des compositeurs) publie quant à lui des tarifs syndicaux en matière de sous-titrage, voice-over et doublage. Et d’une manière générale, rien n’empêche de contacter quelques professionnels en exercice pour recueillir leur avis et se faire sa propre idée.

Penser à une chose, aussi : un tarif au mot, au feuillet, à la ligne, au sous-titre, à la minute… paraît très abstrait quand on démarre. Il faut absolument prendre le temps de calculer combien de mots « prêts à livrer » on est réellement capable de traduire par heure ou par jour, dresser une estimation des charges que l’on va être amené à payer en fonction du statut qu’on aura choisi et faire ses comptes. Si je peux traduire 1 000 mots/jour quand je commence et que j’accepte des traductions payées à 0,02 euro le mot en libéral, le calcul est vite fait : je n’aurai même pas de quoi payer un loyer à la fin du mois. Un traducteur diplômé est quelqu’un qui a généralement fait au moins cinq ans d’études et il n’y a pas de raisons d’accepter une rémunération ridicule sous prétexte qu’on est débutant. J’ai parlé dans un billet récent des plateformes de traduction en ligne (exemple pris au pif), je n’y reviens pas.


5. Accepte n'importe quoi dans n'importe quel domaine, parce que « c'est toujours une expérience » et que 50 pages de droit fiscal catalan ou de prothèses orthopédiques, ça ne doit pas être si sorcier que ça avec un bon dico (ah si ?).

Faut-il vraiment développer ? Non, on ne peut pas TOUT traduire quand on est traducteur. Un texte spécialisé, c’est l’affaire d’un spécialiste. Et non, on ne risque pas seulement sa réputation (ce qui est déjà beaucoup) : traduire des textes médicaux sans rien y connaître, c’est prendre le risque de mettre des vies en danger, mal traduire un contrat, c’est potentiellement mettre en difficulté financière le client qui ne manquera pas de se retourner vers son prestataire, etc.


6. D’ailleurs, si tu envoies des CV ou postules auprès d’agences de traduction, veille à énumérer toutes les spécialisations possibles qui te passent par la tête. Si-si, toutes, c’est mieux.

Ce point-ci découle du précédent : se présenter comme un traducteur jeune diplômé spécialiste 1) du génie biomédical 2) de la poésie du XVIIe siècle 3) des fiducies 4) de l’aérospatiale 5) de la musique conceptuelle 6) des brevets logiciels 7) du doublage 8) de la monétique 9) de la cancérologie digestive 10) de l’élevage équin 11) de l’histoire militaire et 12) des contrats de prestation logistique, c’est… risqué, disons les choses comme ça.

Développer plusieurs spécialités au fil de ses années d’expérience, c’est tout à fait crédible, c’est même souvent recommandé si l’on ne veut pas se cantonner à un créneau du marché. Se dire d’emblée expert dans des domaines extrêmement différents, c’est suicidaire. (Ou rigolo, comme dans le cas de la candidature ci-dessous que j’ai reçue il n’y a pas longtemps, mais je crois que ce n’était pas le but recherché.)



7. Accepte aussi n'importe quel délai et sois optimiste quant à tes compétences fraîchement acquises (on travaille mieux quand on enchaîne les nuits blanches dans un climat de panique, c’est bien connu)

C’est tentant au début, terriblement tentant. Je sais. Mais il faut vraiment faire attention et ne pas sous-estimer les nombreuses étapes d’une traduction : les recherches, les potentiels « os » terminologiques sur lesquels on peut perdre du temps, le peaufinage, la relecture approfondie… Traduire, ce n’est pas taper un premier jet au kilomètre. Quitte à ajuster ses prévisions, mieux vaut partir du principe que non, on ne sortira pas 5000 mots-jour prêts à livrer tous les jours toute l’année en tant que traducteur débutant. Bâcler une première traduction pour un client ou la rendre en retard risque de compromettre sérieusement la suite de votre collaboration et de te valoir une publicité négative dont tu pourrais te passer, en fait.


8. Quand tu prospectes ou quand tu contactes des confrères en exercice, ne prends pas la peine non plus de personnaliser le message que tu envoies ou de te renseigner au préalable pour savoir si tu écris à une femme ou à un homme, à une agence ou à un professionnel qui exerce seul, à un traducteur spécialisé dans l’automobile ou la littérature.

Votre blogueuse dévouée reçoit régulièrement des mails commençant par :

« Madame, Monsieur [aux dernières nouvelles, je suis une Madame et mon prénom de la vraie vie laisse peu de doute à ce sujet],

J’ai trouvé vos coordonnées sur le site [je n’ai pas de site pour l’instant] de votre cabinet de traduction [je travaille seule] et souhaiterais vous proposer… »

Inutile d’aller plus loin dans la lecture, de mon point de vue…

Tiens, inspire-toi par exemple des conseils pleins de bon sens que donne Bahan dans son billet « À la recherche d’un stage de traduction ? » pour voir de quoi je parle…


9. Si tu consultes un professionnel ou une association de traducteurs, garde-toi te suivre les conseils qu’ils te donneront et fais de préférence l’inverse.

Ah, mon jeune traducteur préféré, c’est celui qui m’écrit pour demander un conseil (du genre : « on me propose 0,02 euro le mot pour un brevet hyper pointu, j’accepte, hein ? » ou « on me demande de traduire 40 000 mots en deux jours, c’est tout bon ? ») tout en sachant déjà pertinemment qu’il acceptera les conditions inacceptables qu’on lui propose, quelle que soit ma réponse. Il cherche la bénédiction de la vieille conne, en somme. Un conseil de vieille conne : ne demande pas son avis à quelqu’un du métier si tu ne comptes de toute façon pas en tenir compte. Fais ton truc dans ton coin et ne t’en vante pas.


10. Ne les remercie surtout pas pour le temps qu’ils t’ont consacré.

Je sais. Ça paraît fou. Mais la politesse est une valeur qui se perd, ma bonne dame. Remercier quelqu’un qui a pris la peine de répondre à une demande de renseignements, ça devrait être un réflexe pour tout le monde, quoi qu’on fasse dans la vie ; mais quand on envisage d’exercer un métier qui repose beaucoup sur le réseau et le relationnel, il est carrément kamikaze de sauter l’étape « merci ». Et si tu as oublié de remercier lors de la réception de la réponse, n’hésite pas à remercier même tardivement, un merci se réchauffe très bien et ne coûte strictement rien.

À ce sujet, voir aussi ce billet de L’autre jour (ça va sans dire mais ça va encore mieux en le disant, groumpf).



Suite au prochain numéro.




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Mes on et mes ça



Avant toute chose, lecteur compréhensif de ce blog, je te prie d'excuser ta blogueuse dévouée pour les billets du moment et ceux des semaines à venir qui risquent pour beaucoup d'être dans la veine : "Je m'en vais (de Luxembourg et de l'Organisation), tralalalalèreuh, je flippe (à l'idée de devoir retrouver un appartement et une clientèle), aïe-aïe-aïe, je fais des bilans (pour me rassurer), ouf je me calme." Dis-toi (comme moi) que ce sera bientôt fini, hihi.


J'ai fait pour la première fois la semaine dernière la révision d'un texte un peu long (dans les 10 000 mots, soit une quarantaine de feuillets) sous-traité par mon service à un traducteur indépendant. La traduction était bonne et soignée, ce qui m'a fait plaisir car on "note" les traducteurs freelance après révision pour qu'ils montent ou descendent dans le classement des prestataires extérieurs : ça m'aurait fait mal au cœur de mettre une mauvaise appréciation à cette consœur ou à ce confrère anonyme dont je ne saurai jamais rien et avec qui je ne pourrai jamais discuter de vive voix des corrections que j'ai apportées à cette traduction.

Mais cette révision m'a aussi permis de prendre la mesure du formatage linguistique que j'avais subi en 18 mois passés à l'Organisation. Je me suis presque surprise à tiquer en croisant des formulations aussi courantes que "on peut supposer que" ou "on estime que". Car je n'utilise presque plus "on", depuis 18 mois. Dès que je me retrouve face à un texte législatif ou juridique, j'écris, dans ce style primesautier que le monde m'envie, "il est permis de supposer que" et "il est estimé que" (oui-oui, "il est estimé que").

"Ça" a lui aussi pratiquement disparu des combinaisons envisageables sur mon clavier. "Cela" n'est concevable que si je n'ai vraiment pas le choix, mais on me le corrige il m'est corrigé, deux fois sur trois, à la révision (mes collègues chevronnés sont fortiches pour contourner "cela").

Et tous ces "should" qui émaillent les textes législatifs en anglais ? Comme on ne veut pas il s'agit de ne pas paraître trop directif, on ne peut pas il n'est pas recommandé de les traduire par le verbe "devoir" à l'indicatif. Et comme ça ferait un peu bizarre puisqu'il paraîtrait quelque peu incongru d'écrire systématiquement "devrait", on aime bien les formules impersonnelles sont privilégiées. Genre :


Beau comme l'antique, non ?


"Il convient de" et "il y a lieu de" sont donc devenus mes grands amis, je les emploie à tour de bras sans même y penser (on m'a il m'a été récemment suggéré d'employer "il sied de", mais je trouve qu'il ne faut convient de ne pas exagérer, nanmais, même si d'aucuns ne s'en privent pas).

Sans surprise, on ne "fait" jamais rien non plus : on "effectue", éventuellement, ou - mieux - on "procède à". Quand on veut dire qu'"on a fait" telle ou telle chose, eh bien, "il a été procédé à" fait parfaitement l'affaire (c'est tellement plus léger, hein ?). On "fait valoir", "avance", "soutient", "affirme", "fait observer", "souligne" sans jamais "dire" quoi que ce soit. Quand j'ai le choix entre "vu que"/"comme"/"donc" et "étant donné que"/"dans la mesure où"/"en conséquence", j'opte pour la seconde série de locutions, plus lourdes, plus Organisation. Et si "de toute façon" me vient spontanément à l'esprit ? Tss-tss-tss, mes doigts tapent "en tout état de cause".

Je voulais aussi (mais je n'ai pas eu le temps) vous raconter mon mois de septembre, ces quelques semaines pendant lesquelles j'ai traduit exclusivement des textes juridiques. J'aime bien la langue juridique, elle ressemble à un jeu linguistique à contraintes où l'on doit construire des phrases autour d'expressions et de formules aussi incontournables que figées. Mais surtout, j'ai appris en septembre à diversifier mes façons de dire poliment que quelqu'un se plante grave : "la requérante se fourvoie", "la requérante fait valoir à tort que", "untel conteste le bien-fondé des arguments de la requérante", "c'est en vain que la requérante invoque", "la requérante se prévaut en vain", "la requérante se contredit" (hihi), "le raisonnement de la requérante se fonde sur une erreur", "l'allégation de la requérante est viciée", "la requérante verse dans l'erreur" voire "la requérante est dans l'erreur", "la requérante soutient à tort", "la requérante se méprend", "la requérante fait fausse route", etc. (Je brûlais un peu d'envie d'écrire une bonne fois pour toutes que la requérante se fourrait le doigt dans l’œil, mais j'ai tenu bon.)

Entendons-nous bien : rien ni personne ne m'oblige à écrire comme ça. Cette chose-là s'installe par imprégnation et l'autocensure fonctionne à plein, car je sais que le réviseur qui passera après moi aura globalement tendance à tirer mon texte (législatif ou juridique - c'est moins vrai pour les autres types de documents, il faut être honnête) vers ce non-style impersonnel, pas complètement dénué d'élégance par endroits, mais pas franchement naturel et souvent un peu lourdingue.

Une traduction que j'ai faite effectuée récemment dans un cadre qui n'a rien à voir avec l'Organisation m'a permis de constater que je savais encore taper le mot "on" et que non, je n'essayais pas à tout prix d'éviter "cela".




C'est rassurant, d'une certaine façon, et je sens bien que je serai contente de retrouver mes "on" et mes "ça" en janvier.

Mais entre les circonvolutions artificielles de cette eurolangue froide et les "restés" que l'on croise dans certaines chaînes que nous éviterons pudiquement de nommer ici, il serait peut-être bon de trouver un juste milieu simple et funky compréhensible, élégant et naturel, riche sans être pédant. Un juste milieu qui ne donnerait pas à la traductrice l'impression d'être revenue en 6e, année pendant laquelle elle se souvient avoir fait d'innombrables exercices de style qui consistaient à faire passer un texte d'un registre à un autre.

Vaste programme.




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Fièvre acheteuse


Avant, je pensais que la Grammaire française de Grevisse faisait le tour des problèmes qui pouvaient se poser à moi.

Avant, je pensais que "le" Meertens était un manuel de traduction sans intérêt pour ma pratique du métier.

Avant, je repoussais à plus tard l'achat d'un vrai correcteur d'orthographe.

Avant, je ne connaissais pas "le" Vanderperren.

Avant, je pensais que le Petit Bob me suffisait amplement.

Mais tout ça, c'était avant.

Et puisque je me réinstalle prochainement à mon compte, puisque j'ai pris des habitudes de luxe, à avoir en permanence tout plein d'ouvrages de référence et d'outils pratiques sous la main, puisque je flippe un chouia, parfois, au milieu de mon euphorie globale, à l'idée de reprendre mon métier en indépendante et que j'ai donc besoin de me rassurer un peu (or quoi de plus rassurant qu'une pile de bouquins, hmm ?), puisque tout ça donc, je me suis lâchée au niveau des achats professionnels ces derniers mois.



Parce que Le bon usage est quand même absolument indispensable et que "le" Hanse est un bon complément.

Parce que tu connais mon engouement pour "le" Meertens dont je te chante les louanges depuis plus d'un an.

Parce que oui, c'est vraiment bien d'avoir un vrai correcteur automatique et que, même si j'utilise Prolexis depuis 18 mois, Antidote a l'air vachement plus sympa (y a un dictionnaire des cooccurrences dedans, c'est trop bien !) et coûte nettement moins cher.

Parce que tu connais aussi mon engouement pour le dico des faux amis de Vanderperren, que j'ai eu bien du mal à trouver mais ça y est, c'est fait, grâce à toi, lectrice bienveillante, que je remercie encore une fois.

Parce que "le" Cornu, c'est chouette pour la traduction juridique et que si je m'écoutais, tiens, je ferais également l'acquisition du Dictionnaire juridique Dahl qui est bien fichu aussi dans son genre.

Parce que toi et toi, autres lecteurs bienveillants de ce blog, m'avez recommandé Le petit Ophrys et c'est vrai qu'on y trouve des choses qu'on ne trouve pas ailleurs, merci pour le conseil.

Parce que je n'ai jamais lu Stylistique comparée du français et de l'anglais et qu'Amazon me l'a proposé, avec son salaud d'algorithme et qu'il n'est jamais trop tard pour s'instruire.

Parce qu'il ne me reste plus qu'à m'abonner au Grand Robert en ligne et zou, je serai au complet.



Et puis parce que tout ça rend les choses un tantinet plus concrètes et réconfortantes, en ce mois d'octobre tristoune au possible où je suis très fatiguée et barre un par un sur mon calendrier les 36 jours de travail qu'il me reste à faire à l'Organisation. S'il y a deux choses que je ne regretterai pas, c'est l'hiver luxembourgeois qui commence fin septembre et les semaines où j'ai l'impression de ne jamais m'extraire du boulot alors-que-zut-quoi-c'est-aussi-pour-ça-que-j'ai-voulu-tenter-le-salariat.

Petit à petit, les choses avancent, en somme. Pfiou.



"Et Trados, Les piles, tu vas aussi acheter Trados, alors ? Studio 2014 vient de sortir, hihihi !"






Non.


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ImpÉcr #24
Take Shelter


Retour des sous-titres qui parlent de traduction. Et pour une fois, si on parlait un peu de langue des signes hein ? Dans Take Shelter, un film de Jeff Nichols qui fit pas mal parler de lui à sa sortie en 2011 (et à juste titre, si vous voulez mon avis, mais le voulez-vous ?), le couple au cœur de l'intrigue a une petite fille sourde et muette. Le film montre un peu de cette communication particulière qui s'instaure entre des parents pleins de bonne volonté (mais un peu dépassés par divers événements) et leur enfant choupi.





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Si la langue des signes t'intéresse, lecteur toujours curieux de ce blog, je ne peux que te recommander le blog et le tumblr formidables de Stéphan Barrère, interprète en langue des signes française (LSF) : "Des signes et des mots" et "L'interprète dans tous ses états !". Bonne lecture !




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Travail de nuit (une brève en passant)


J'ai dormi, merci bien.

Puis j'ai entrepris de rattraper mon retard de lessives, de ménage, de courrier et... d'Arrêt sur images. Remontant donc le fil des articles regroupés dans la rubrique "À la une" de l'appli ASI sur mon naïpode, il se trouve que j'ai lu à quelques minutes d'intervalle deux articles qui m'ont amenée à faire un rapprochement malheureux. Plein de mauvais esprit, même, vas-tu me dire, lecteur bien sévère de mon cœur. Mais tu me connais, hein, j'ai naturellement mauvais esprit.

Le premier était une chronique matinale de Daniel Schneidermann, datée du 30 septembre et intitulée "Travail dominical: nouvelle pièce, mêmes personnages" (accessible aux non-abonnés). Comparant le traitement successif par les médias du sort des Roms et de la question de la fermeture du Séphora des Champs-Élysées le dimanche, l'auteur conclut :

Un point commun aux deux scénarios : l'épicentre du séïsme [sic] verbal, le noyau dur de "réel", sur lequel sont indexées controverses et polémiques, est toujours opaque aux rayons x des médias. Cerner les rapports de force à l'intérieur des hypermarchés, la réalité des pressions qui s'exercent, ou non, sur les salariés pour les amener à travailler de nuit, ou le dimanche, est aussi difficile que de cerner les modalités précises des difficultés d'intégration des Roms. Mais qu'importe, l'échappatoire est la même : on peut [t]oujours s'en sortir à coups de micro-trottoirs.

Et il semble donc regretter - à juste titre - que lémédia ne s'interrogent pas plus sur la contrainte qui pèse sur les salariés de cette enseigne. Acrimed a depuis publié également un article de synthèse bien fichu sur le traitement par les grands médias de la question du travail dominical et du travail de nuit. C'était le 8 octobre sous le titre "Travail le dimanche : une grand-messe médiatique" et c'est par là. En voici le chapeau :

L’ouverture des commerces le dimanche est l’occasion d’observer, une nouvelle fois, la façon dont les médias font d’un sujet, en quelques jours à peine, un enjeu central pour l’avenir du pays. Miracle de l’unanimisme médiatique, puisque nul besoin d’un chef d’orchestre pour que les médias dominants jouent la même partition. En effet, plutôt que de présenter de manière équilibrée les termes du débat, s’affirme un parti-pris quasi systématique : au nom du mieux-disant économique associé à la déréglementation du travail le dimanche (qu’il resterait à prouver), les « grands » médias prônent plus ou moins ouvertement et consciemment le moins-disant social. Chantres de la liberté (d’exploiter et de se faire exploiter) et apôtres du néolibéralisme, ces mêmes médias ne pouvaient manquer de dénigrer au passage l’action syndicale.

Et puis, poursuivant ma lecture dans l'appli ASI (vous suivez ?), voilà que je tombe sur un autre article intitulée, lui, "Séries : les télés françaises avancent leurs pions" (signé David Menioni, accessible ici pour les abonnés). Il y est question de la création prochaine de deux chaînes françaises entièrement consacrées aux séries, et notamment d'OCS City, chaîne du groupe Orange qui proposera dès le lendemain de leur diffusion aux États-Unis les derniers épisodes de séries très attendues, "avec des sous-titres français". De façon fort louable, le journaliste s'intéresse à cette question du sous-titrage et je me permets de copier-coller ici le paragraphe concerné pour les besoins de ce billet :

Et comment la prouesse de donner des "sous-titres parfaits et en français" aux téléspectateurs dès le lendemain de la diffusion américaine est-elle réussie ? Le processus est assez secret. Toutefois, @si a reconstitué le parcours d’un épisode inédit de Games of Thrones diffusé la veille aux Etats-Unis. Lorsque la diffusion se termine aux alentours de 22h30 outre-Atlantique, un lien sécurisé est envoyé au laboratoire de traduction. Dans ce lieu qui s’apparente à une sorte de Fort Knox, les employés doivent laisser leurs téléphones portables à l’entrée et parfois poser des empreintes sur un boitier pour s’identifier. Lorsque ces travailleurs reçoivent le fichier vidéo dans la nuit, ils ont généralement bien avancé sur la traduction depuis quelques jours grâce au fichier texte envoyé, lui, un peu en avance. Ainsi, l’essentiel de la tâche de la nuit est de poser les sous-titres français sur les images de l’épisode. L’épisode est alors prêt à être diffusé. "C’est un travail d’orfèvre, note Jouhet. Surtout cela nous permet d’avoir des textes parfaits. En s’abonnant à OCS City, l’utilisateur ne prend plus le risque du téléchargement illégal et du fichier de sous-titres vérolés ou incomplets."

Passons sur le fait que ce passage peut laisser penser qu'on peut tout à fait sous-titrer une fiction à partir de son script et qu'il n'y aurait plus, ensuite, qu'à les "poser" sur ladite fiction. Ou ne passons pas sur ce fait, tiens : non, on ne peut pas prétendre que le boulot est fait et qu'il n'y a plus rien à faire après. Quid des changements de plan ? Quid du débit des personnages ? Quid des répliques qu'on aura mal interprétées faute d'avoir l'image ? Il reste donc beaucoup de boulot à faire, que les choses soient claires.

Mais surtout... Quelqu'un se souciera-t-il du sort des auteurs de sous-titres qui bosseront de nuit et dans l'urgence pour fournir des fichiers potables (de nuit, hein, pas "jusqu'à 22 h") ? Les syndicats monteront-ils au créneau pour défendre leur "repos nocturne" ? Se demandera-t-on dans quelle mesure ils ont le choix d'accepter ou non ce mode de fonctionnement au vu de l'état actuel du marché de l'adaptation audiovisuelle ? Se renseignera-t-on sur les tarifs auxquels ils sont payés pour ce travail de nuit en urgence ? S'interrogera-t-on sur "les rapports de force à l'intérieur" des labos et "la réalité des pressions qui s'exercent" sur les sous-titreurs ? Déplorera-t-on la part toujours plus mince du "free" dans le statut de "free-lance" des adaptateurs ? Osera-t-on regretter qu'ils ne soient absolument pas protégés par le droit du travail ? Émettra-t-on, prudemment, l'idée que ce mode de consommation frénétique des séries et cette exigence du "tout tout de suite" ne sont pas très éloignés du consumérisme de certains bobos parisiens (dans lesquels je m'inclus, cela va de soi, n'étant pas à une contradiction près) qui veulent pouvoir aller acheter du mascara sur les Champs à 23h50 après un passage au Monoprix et que tout cela pose peut-être des questions plus vastes ("de société", komondi) ?

Meuhnon, gros bêta. C'est pour la Kulture et le chiffre d'affaires des géants de l'entertainment, tu comprends, alors on s'en fout.



Edit du 15 octobre : voir les commentaires pour quelques précisions bien utiles des intéressé(e)s.




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L'Écran traduit n° 2



Ne me fais pas l'affront, lecteur de mon cœur, ne me fais pas l'affront de ne pas te souvenir de L'Écran traduit (ou aie la décence de cliquer par ici ou encore par là pour te rafraîchir la mémoire).

En un mot comme en cent, le numéro 2 de cette magistrale revue est en ligne ici ! Tu y trouveras un entretien avec les trois (oui, trois !) adaptateurs des versions françaises de The Grandmaster, un début de réponse à la question : « les sous-titres peuvent-ils trop traduire ? » (avec du Godard dedans), une étude pionnière sur la traduction des inserts dans les doublages d'antan (si-si, va voir, c'est passionnant), un non moins étonnant article sur la censure de Bergman par doublage interposé dans l'Espagne franquiste (un truc de dingue), le compte rendu d'une année riche en colloques sur nos métiers et une série de notes de lecture pour savoir quoi emporter l'été prochain sur la plage.

Des consœurs et des confrères formidables (dont certains fréquentent aussi ce blog, ce qui prouve que ce sont vraiment des gens très bien) ont donné de leur temps pour que ce numéro 2 voie le jour, que ce soit pour écrire les articles, en traduire certains, se laisser interviewer ou encore relire le tout : de tout cœur, un grand, grand merci.

Bonne lecture ! Je vais... me coucher, oui, comme la dernière fois.




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