Tradutaza


Oh ! Un gros paquet dans ma boîte aux lettres... Déballons, déballons.



En juillet dernier, je vous parlais des autocollants choupi confectionnés par une consœur espagnole. Désormais, ladite consœur propose aussi dans sa boutique Etsy une tradutaza du plus bel effet.



De quoi ravir la traductrice buveuse de thé compulsive que je suis.



Et puis de quoi frimer un peu aussi avec mon superbe plateau germanico-bibliophile, cadeau fort judicieux de Frérot B. et Belle-sœurette A. qui ont décidément très bon goût. Presque un traduplateau, dans son genre.

Avec toutes ces jolies choses, j'ai envie de finir ce billet par une rangée de petits cœurs attendris. Je peux ?

♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥ ♥




Share/Bookmark

Bien chers Messieurs de net-entreprises.fr


Bien chers Messieurs de net-entreprises.fr,


J'ai inscrit il y a quelques jours mon autoentreprise de traduction macramé fraîchement créée sur votre site, qui permet de faire ses déclarations sociales en ligne.

Et pas plus tard qu'aujourd'hui, voilà que je reçois trois lettres de votre part : une à mon nom à moi, une adressée à "Monsieur le représentant légal" et une à "Monsieur le chef d'établissement".



C'est très gentil à vous de m'écrire, mais du coup, pauvre dinde que je suis, me voilà bien embêtée (c'est comme ça, vous savez, quand on n'est déjà pas sûre d'avoir une âme : on a tendance à paniquer).

S'agissant de la lettre à "Monsieur le représentant légal", dois-je la transmettre à l'un de mes frères ? En effet, je ne suis pas mariée (ah, jeunesse d'aujourd'hui) et mon père n'est malheureusement plus de ce monde. L'aîné de mes frères étant aussi mon parrain, ce serait sans doute le choix le plus judicieux : il gère en effet tous mes avoirs depuis mes 18 ans et me verse un peu d'argent de poche chaque mois pour que je puisse m'acheter des chaussures et du maquillage (dans les limites du raisonnable, car vous savez comme on est dépensières, nous les filles, hihihi). Je préférerais toutefois avoir votre confirmation.

En revanche, je ne sais vraiment pas à qui remettre l'autre lettre. Vous semblez penser que j'ai embauché d'emblée un "Monsieur le chef d'établissement" pour faire tourner mon entreprise. Heureusement que vous m'ouvrez les yeux : je vois bien que j'ai eu tort d'imaginer pouvoir gérer moi-même cette autoentreprise sans l'appui d'un mâle (ce n'est pas comme si c'était mon métier depuis dix ans). Mais je vous avoue que je n'avais pas envisagé un tel développement de cette petite activité annexe à laquelle je ne puis consacrer beaucoup de temps (mes matinées sont très occupées par l'animation du club de broderie de la municipalité, l'après-midi, je joue au bridge en buvant du thé avec mes copines, comme tout le monde, et le reste du temps, bien sûr, je fais la cuisine). Me voilà donc plongée dans un océan de perplexité.

Merci d'avance de voler au secours de la faible femme toute désorientée qui vous écrit. Et merci, surtout, d’œuvrer comme l'indiquent vos jolies enveloppes à la "modernisation des déclarations sociales" : grâce à vous, on se sent vraiment au XXIe siècle.




Share/Bookmark

Débattons avec de vrais arguments


J'ai beaucoup vu circuler, en début de mois, l'article intitulé "Let's Stop Pretending That French Is an Important Language" (John McWhorter). Je n'ai pas trop-trop d'avis sur la question abordée dans ce papier et je ne suis pas très-très objective,
1. étant de langue française
et
2. exerçant un métier dépendant relativement beaucoup du fait que personne ne parle toutes les langues.

Néanmoins, face aux différents articles et billets publiés en réponse (, , ou encore , pour n'en citer qu'une poignée), je tenais très solennellement à apporter au débat un argument choc en faveur de l'apprentissage du français :


(The Addams Family Meet the VIPs)


Voilà. Ne me remerciez pas.




Share/Bookmark

Le jeudi, c'est citation (il paraît) #16



Sur une idée originale de Chiffonnette.



Un soir de la semaine dernière, j'écoutais l'avant-dernier épisode de Tire ta langue en podcast, somnolant déjà avant de m'endormir pour de bon, et je me sentais glisser vers cet état bizarre que j'avais baptisé "radionirisme" quand j'avais tenté d'écrire un petit texte à son sujet en 2009. Un état où les mots sortant du poste (de l'iPod, quoi) ont une drôle de façon de se mêler aux rêves semi-éveillés que je fais soit quand je suis sur le point de m'endormir, soit quand je ronronne le matin avant de me lever avec une matinale d'actualité en bruit de fond.

Je sais que c'était en 2009, aux débuts de ce blog, parce que je me souviens précisément avoir rédigé ce bout de billet après avoir vécu une expérience radionirique curieusement inoubliable lors d'une sieste estivale à l'écoute de cette émission où Yves Calvi recevait Florence Arthaud. Dans ce rêve radiocommandé (haha) et bercé par le ton un peu lénifiant de Calvi, Florence Arthaud avait les traits de Mary-Louise Parker (on m'avait prêté la première saison de Weeds peu de temps auparavant). Bien que je n’aie jamais mis les pieds dans cet établissement, je savais qu’on se trouvait au Lycée La Martinière, une école de graphisme lyonnaise par laquelle passa en son temps mon amie graphiste A., vue le week-end précédent. Bizarre, au passage, ces certitudes géographiques qu’on a dans les rêves, surtout quand elles concernent des lieux qu’on n’a jamais fréquentés. Le reste de la classe était composé de visages ni vraiment inconnus, ni tout à fait familiers – aucune tête identifiable dont je me souvienne, en tout cas. Florence-Arthouise Parker était donc là, avec un gilet de sauvetage sur sa blouse de prof d'arts plastiques (normal). Au début, tout se passait bien. Elle nous expliquait gentiment comment réaliser des collages artistiques à base de carton ondulé et de dentelle. Moche et un peu bizarre, mais pas extraordinaire. Et puis petit à petit, tout a commencé à partir en sucette. Parce que plus on avançait dans le cours et les travaux pratiques, plus Mary-Flo Arthaud employait des métaphores issues de la mer et de la navigation. C’était très confus. Elle parlait d'une coquille de noix, mais je ne voyais pas de coquilles dans le matériel d'arts plastiques qu'elle nous présentait. Elle nous disait de but en blanc qu'elle était intuitive et bourlingueuse. Que les grosses vagues, c'était impressionnant. Qu'elle avait des mains de navigatrice (et je me penchais pour regarder). Son ton semblait changé aussi : beaucoup plus relâché et je-m'en-foutiste (beaucoup plus Florence Arthaud, quoi) qu'en début de cours où elle avait une voix de prof, bien posée et sérieuse. J'essayais d'en placer une - en anglais -, mais rien n'y faisait. Et soudain, poum, voilà qu'on était en mer et qu'elle essayait manifestement de m'empêcher de manœuvrer mon catamaran (traumatisme des colonies de vacances de mon enfance où, après explications du moniteur, tous les catamarans du groupe partaient docilement dans la bonne direction sauf le mien qui se barrait à l'opposé, comme dans un dessin de Sempé), alors que de mon côté, je continuais à tenter d'expliquer quelque chose sans y parvenir. J'étais tellement énervée que je me suis réveillée, pour constater que j'étais en train d'enlever de l'eau de mer imaginaire de ma joue.

Je ne sais pas pourquoi ce demi-rêve en compagnie de Florence Arthaud m'a marquée, parce qu'à vrai dire, c'est mon quotidien, le radionirisme. Quand c'est la matinale de France Inter qui accompagne mon réveil laborieux et par étapes (il me faut au moins trois sonneries espacées d'un quart d'heure pour émerger), j'assiste dans un monde parallèle à des conférences, des débats, des expositions qui ont un lien avec ce dont blablate le poste. En règle générale, j'ai d'ailleurs l'impression que le conférencier, le modérateur ou le conservateur raconte n'importe quoi, voire est carrément hors-sujet, et je le dis sans mâcher mes mots à mes voisins de rêve (comme quoi même dans mon sommeil, je râle).

Mais l'autre soir, si j'ai dressé l'oreille avant de sombrer complètement, c'est parce que ce que j'entendais décrivait précisément la phase de radionirisme que je traversais. Je ne vous ferai pas le coup de la mise en abyme vertigineuse, mais c'était tout de même une sensation étrange. L'invité était Gérard Genette et il parlait de son dernier opus, Épilogue. Alors, encouragée par l'opinion favorable dont bénéficie l'auteur auprès d'une de mes connaissances (oui oui, ne le nie pas) (nan parce que moi, je le connais peu, Gérard Genette) (si ce n'est pour l'avoir croisé ponctuellement dans des textes universitaires il y a longtemps), je me suis plongée dans Épilogue.

Éveillé tôt, j'allume la radio. Je me rendors, puis, comme d'habitude, le son me suit dans mon rêve : c'est un "débat" politique, j'y participe, je vois les autres participants, je tente vainement d'intervenir à mon tour, le meneur de jeu fait chaque fois mine de m'ignorer. Furieux, et toujours en rêve, je sors pour chercher ma voiture, que bien entendu je ne retrouve plus. Je fraye mon chemin dans une Montagne-Sainte-Geneviève en décor expressionniste de film néo-médiéval et dont les ruelles s'enchevêtrent à l'infini. Je veux prendre le métro, et j'ai affaire à un labyrinthe de lignes inconnues qui ne me mènent nulle part. Je tente alors en hâte de de faire mes bagages, sans cesse proliférants et jamais complets, pour attraper un avion dont je vois bien pourtant que l'heure de départ est trop proche. Je veux téléphoner chez moi pour avertir de mon retard, mais j'ai oublié mon numéro ; je le cherche en vain dans je ne sais quel agenda, puis sur le disque dur d'un ordinateur qui ne ressemble pas au mien, et que je ne sais même pas allumer. Pendant ce temps, le son de la radio continue de me suivre, et j'essaie d'au moins l'éteindre sur un récepteur qui se trouve là, mais aucun bouton ne fonctionne. Là-dessus, je m'éveille enfin, et je comprends que mes tentatives pour me débarrasser de ce son ne pouvaient aboutir en cours de rêve, puisque sa véritable source était dans (ce qu'on appelle) la réalité.


Gérard Genette, Épilogue,
Seuil, 2014

Voilà, rien de plus. Ah si : "On a l'impression que ça devient une co-création, vous être co-auteur d'une émission qui ne se fait que pour vous-même", disait Antoine Perraud à ce moment-là dans Tire ta langue. C'est tout à fait ça, sur Radionirique (*insérer ici un jingle*) on écoute des émissions sacrément personnalisées. Et c'est aussi, trouvé-je, une ode au pouvoir évocateur de la radio, qui à mes oreilles est fantastique.



Share/Bookmark


Mais oui, quelle différence ? Je suis sûre que tu ne t'es jamais posé la question que la question te taraude, ô lecteur curieux de ce blog, alors aujourd'hui, comme ça, hop, je te propose d'y répondre.

De quoi parle-t-on, tout d'abord ? (Soulagement palpable chez le lecteur non-traducteur de l'audiovisuel.) Le gros du marché de la traduction de documentaires passe par des entreprises de post-production (appelés "laboratoires", ou "labos" de leur petit nom). Une chaîne de télévision (ou un éditeur DVD) a acheté à l'étranger un programme audiovisuel, parfois une série de programmes audiovisuels, qu'elle veut diffuser en France. Elle fait donc appel à un labo et lui sous-traite la réalisation de la version française du documentaire : traduction, relecture, enregistrement et mixage des voix, auxquels s'ajoutent éventuellement du sous-titrage et la fourniture d'éléments visuels qu'on appelle "habillage" (synthés indiquant qui parle, cartes traduites, générique en français, etc.). Le labo sous-traite à son tour la traduction à bibi un traducteur indépendant.

Quand on travaille pour le marché de la post-prod, on est donc en contact avec un prestataire technique (le labo) et éventuellement avec une chaîne (mais c'est rare, les labos n'aimant pas être court-circuités). Dès lors que la chaîne fait confiance au labo et que le labo fait confiance au traducteur, on fiche à peu près la paix audit traducteur et on le laisse faire son boulot.

Il arrive cependant que l'on travaille au stade de la production et non de la post-production, c'est-à-dire au stade de la fabrication proprement dite du documentaire : une société de production réalise de A à Z un documentaire, généralement pour le compte d'une chaîne, et, pour peu que le sujet soit exotique ou le réalisateur étranger, il y a de la traduction à faire (j'avais déjà évoqué cela en 2011, par là).

On pourrait croire que ça ne change rien au travail du traducteur et, dans les faits, sur le papier, il va effectuer à peu près les mêmes tâches (traduction d'un commentaire et d'interviews, sous-titrage d'archives). Mais à bien y regarder, ce n'est pas tout à fait la même chose.


1. On a parfois affaire à des boîtes de production qui ne savent pas du tout ce qu'est la traduction audiovisuelle, combien de temps elle prend, à quel tarif elle est rémunérée, quels éléments de travail elle requiert. Il faut donc faire preuve de pédagogie et c'est l'occasion ou jamais de renvoyer à la formidable (répétons-le) brochure éditée par l'ATAA, "Faire adapter une œuvre audiovisuelle - Guide du sous-titrage et du doublage" qui explique tout ça.



Tu me diras, lecteur narquois de ce blog (oui, je t'entends ricaner), qu'on a parfois aussi affaire à des boîtes de post-production qui n'ont pas l'air de savoir ce qu'est la traduction audiovisuelle. Mais limitons-nous aux prestataires qui connaissent leur métier, tu veux bien ?


2. On a toujours affaire à des gens qui connaissent à fond leur projet et qui bossent d'arrache-pied dessus depuis des mois. Comme le traducteur intervient souvent sur la fin du processus, il débarque là-dedans un peu comme un éléphant dans un magasin de porcelaine et doit s'intégrer dans une production unique, qui a une histoire. C'est délicat, il faut savoir trouver sa place, s'intégrer sans empiéter et sans se laisser marcher sur les pieds pour autant.

En post-production, le documentaire est en général un programme parmi d'autres, il figurera tout au plus quelques semaines dans les plannings de l'entreprise. Ce n'est pas pour ça qu'il ne faut pas le considérer comme une œuvre unique quand on le traduit, mais concrètement, il ne fait que passer chez le prestataire de post-production.


3. On a aussi affaire à des gens qui sont attachés à ce fameux documentaire, parce que c'est un peu leur bébé.

En post-production, dans le meilleur des cas, la chaîne est fière d'avoir dégoté un beau documentaire, souhaite que la version française soit à la hauteur de l'original et cadre dans le ton général de ses émissions. Mais souvent, il faut bien le dire, elle balance une série de programmes au labo sans vraiment faire le détail et veut simplement qu'on lui livre des versions françaises dignes de ce nom et prêtes à diffuser dans les délais impartis. En somme, la plupart du temps, le donneur d'ordres n'a pas de lien particulier avec le documentaire dont il sous-traite la traduction, pas d'attachement spécial.

Au stade de la production, au contraire, les interlocuteurs du traducteur ont une idée très précise de ce que sera le documentaire fini et ont malheureusement eu le temps d'imaginer mille fois à quoi ressemblerait la traduction des passages en langues étrangères (voire, d'en produire une traduction littérale de qualité aléatoire). Ils se méfient un peu de ce traducteur qui arrive après la bataille, qui n'a pas suivi toute l'aventure. Alors il faut être prêt à discuter, calmement, à justifier ses choix et à défendre son travail (plus que d'ordinaire, je veux dire). Mais aussi être à l'écoute et trouver le degré d'ajustement qui permettra à la traduction de rester de qualité ("non, on ne peut pas traduire ça littéralement, ça ne veut rien dire et ce n'est pas correct") et au client d'être content ("mais en revanche on pourrait dire ça encore autrement, qu'en pensez-vous ?"). Lorsqu'on est en contact direct avec le réalisateur du documentaire, on n'oubliera pas non plus de prévoir une paire de gants bien épais avant toute discussion sur l'adaptation de la narration qu'il a écrite avec son cœur et ses tripes. On a beau travailler sous statut d'auteur quand on est traducteur de l'audiovisuel, l'auteur du documentaire reste le boss, indéniablement.


4. On a affaire à des gens pour qui le documentaire en question représente un gros enjeu : le projet a été commandé par ou vendu à une chaîne et développé sur plusieurs mois, il a mobilisé des moyens, il y a toute une équipe à rémunérer, c'est peut-être l'espoir de futures commandes pour la boîte si tout se passe bien, etc. En 2011, le CNC évaluait à près de 150 000 euros le coût moyen d'une heure de documentaire produite en France pour la télévision. On est très loin des budgets du cinéma de fiction, mais ça reste des sommes importantes pour de petites structures.



En post-production, au contraire, rares sont les documentaires qui présentent un enjeu d'audience particulier, sauf quelques productions "de prestige" pour lesquelles on fait appel à de grandes voix pour la VF (je me souviens, il y a des lustres, d'un projet dont les voix françaises étaient assurées par Michel Bouquet et Jean-Pierre Cassel, et que la Chaîne Kulturelle avait suivi de très près). Si la chaîne est consciencieuse, il est normal qu'elle tienne à maintenir une qualité égale sur l'ensemble de sa programmation ; si elle a envie d'abuser de sa position de client tout-puissant, il est classique qu'elle mette la pression à ses prestataires ; pour autant, elle n'a en réalité pas de raison de se focaliser sur un docu particulier.

Un traducteur qui intervient au stade de la production, en revanche, se retrouve face à des interlocuteurs stressés. Et stressants, du coup. Ils appellent souvent, pour faire le point, pour savoir "où en est la traduction" et "s'ils pourraient avoir déjà un petit échantillon" alors que le traducteur a encore théoriquement quatre jours devant lui pour finir son travail. C'est fatigant, vraiment, et un brin agaçant. Mais comme c'est somme toute assez compréhensible, il faut savoir se montrer ferme et poli, et surtout, rassurer, rassurer, rassurer.


5. Et puis on a souvent affaire à des gens qui travaillent à l'arrache.

En post-production, les délais sont parfois serrés, c'est vrai. Mais en règle générale, le labo est en mesure d'établir un calendrier relativement fiable pour la réception des éléments (transcription, vidéo) et la remise de la traduction. Au traducteur d'accepter ou non ce qu'on lui propose.

Avec une boîte de production, les échéances sont souvent beaucoup plus vagues et fluctuantes. Après deux changements de planning, je revis actuellement, avec une autre boîte, pour une autre chaîne, à peu près la même chose que ce que j'avais décrit en 2011 (moins l'épisode de l'île Saint-Louis) :

Alors il faut l'avouer, c'était un peu rock'n'roll : tournage pas tout à fait bouclé encore le mardi (le montage on n'en parle même pas), écriture du commentaire à l'arrache, traduction en parallèle à mesure que le texte allemand et les images définitives prennent forme, récupérage de la vidéo sur une clé USB auprès d'un cadreur qui, ça tombe bien, voit le réal le mercredi et vient faire un tournage sur l'île Saint-Louis le jeudi, arrivée du texte allemand par petits fragments généralement vers 3 h du matin quand le réal tombe de fatigue et décide d'éteindre enfin son ordi, le tout pour une projection du docu à la chaîne française qui l'a commandé le samedi matin, au terme d'une semaine au rythme du coup assez infernal.

Flexibilité, donc (pratique quand le reste du planning du traducteur est bien rempli). Et fermeté quand le grand n'importe quoi va trop loin. C'est tout un art aussi (que personnellement j'ai plus de mal à maîtriser)(mais j'ai sauvé mon week-end prochain, c'est déjà ça).


6. Mais au moins, est-ce que ça paie mieux ?

Théoriquement, quand on sort du système de sous-traitance par labos interposés, on peut pratiquer des tarifs plus élevés et plus proches de ceux que recommande le Snac. Dans les faits, on obtient parfois effectivement quelques euros de plus sur le tarif au feuillet (35 € étant mon record dans ce contexte, personnellement). Mais si l'on compte le stress supplémentaire et les plannings fluctuants, je ne suis pas sûre qu'on y soit vraiment gagnant. Et le traducteur arrivant en fin de production, il arrive aussi en fin de budget, ce qui laisse objectivement moins de marge à la boîte de production (qui aurait dû mieux budgéter sa traduction, bien sûr, mais comme toujours on ne peut qu'espérer naïvement que la pédagogie qu'on fait servira pour une prochaine fois).


En résumé, traduire un documentaire en production, c'est sympa... de temps en temps. On a des interlocuteurs un peu plus passionnés que la moyenne. On touche du doigt le processus de création et d'écriture documentaire (et moi, ça m'intéresse drôlement). Mais c'est aussi un sprint usant doublé d'un exercice d'équilibriste qu'on n'a pas forcément envie de s'imposer toutes les semaines. Non, c'est sûr. Pfiou.



Share/Bookmark

Au secours, je me kennedyse (une brève)


Cette semaine, la SFT Alsace organisait une rencontre de traducteurs. J'avoue que je ne m'étais jamais tellement penchée sur les activités de cette délégation régionale, mais apparemment, c'est parce qu'il n'y avait pas grand-chose sur quoi pouvoir se pencher depuis plusieurs années.



C'était sympathique, il y a des confrères pleins de bonne volonté pour relancer les activités de la délégation dans la région et organiser des rencontres à thème, des interventions, etc.

Mais.

Lors du tour de table destiné à permettre aux participants de se présenter, chacun était invité à exprimer ses attentes vis-à-vis des activités de la SFT en Alsace.

Certains étaient intéressés par des formations (c'est mon cas). D'autres, notamment étudiants ou jeunes diplômés, espéraient des informations sur le métier. D'autres enfin se réjouissaient que l'association crée des occasions de se voir et d'échanger (youpi en effet !). Mais j'ai quand même réentendu à quelques reprises cette phrase qui m'horripile au plus haut point : "Moi, j'attends pour adhérer de voir ce que la SFT peut m'apporter."

Mais bordel, les gens. Quand est-ce que vous vous mettrez dans la tête qu'une association de traducteurs est ce qu'en font ses membres ?

Je me kennedyse, c'est clair.



Mais ça m'énerve prodigieusement. Grrrrr.



Share/Bookmark

Ce petit quelque chose


Il y a environ mille ans (en 2012, donc), Copine C.-G. est allée passer quelques jours en Suisse et m'a rapporté des photos rigolotes. Il y a un siècle (vers 2013), j'ai voulu en faire un billet groupé avec d'autres photos rigolotes que j'avais prises dans ma terre d'exil luxembourgeoise. Et puis j'ai oublié. En l'an 1 de cette nouvelle ère (il y a un mois environ), Copine C.-G. m'a rappelé l'existence de ces photos, et du coup, boum, cette fois vous n'y couperez pas.

La photo qui m'avait tapé dans l’œil dans les envois de C.-G., c'était celle-là :



"C'est interdit d'aller sur le lac !" est une phrase parfaitement correcte, si on y réfléchit deux minutes. Seulement, elle provoque assez rapidement l'hilarité le sourire du francophone-de-naissance qui la lit. Pourquoi ? Parce qu'aucun locuteur natif n'écrirait ça spontanément sur une pancarte. À la rigueur, il pourrait opter pour "Il est interdit de..." et, plus vraisemblablement, il finirait par choisir le bon vieux "Interdiction de...", formulation classique pour ce genre de panneaux. Bon, et puis en définitive, comme il s'agit en fait d'un lac gelé, ledit locuteur natif écrirait sans doute plutôt "Interdiction de marcher sur la glace", comme le fait la Mairie de Paris.

La personne qui a rédigé cette pancarte helvète parle sans doute français. Sans doute bien, même. En toute bonne foi, elle a écrit une phrase qui lui paraissait naturelle et correcte. Et si, alors que j'effectuais ma ronde au bord du Lac de Constance, j'apercevais un quidam sur le point de chausser ses patins à glace pour se lancer dans un fougueux tripe lutz sur le lac gelé, je n'hésiterais pas à le héler de ma légendaire voix de stentor pour le rappeler à l'ordre : "Hep-hep-hep, vous là-bas ! Oui, vous, ne faites pas l'innocent, mon p'tit bonhomme ! Zavez pas vu la pancarte, c'est interdit d'aller sur le lac !" (j'ai bien conscience du caractère hautement improbable de cette scène, mais oh, zut, c'est pour les besoins de ma démonstration de haut vol, vous allez me faire perdre le fil de ma pensée, là).

Mais voilà, on n'est pas en train de remplir un phylactère de BD, on parle d'un panneau d'avertissement. Mauvais choix, donc. Un panneau d'avertissement n'est pas fait pour provoquer le rire (normalement).

Des affiches et panneaux dans ce style, j'en ai croisé aussi au Luxembourg. En voici deux à vocation commerciale et publicitaire que j'ai gardés sous la main :




Même principe. "Des tas d'offres spéciales", ce n'est pas incorrect, mais c'est bizarre, maladroit. On n'écrirait pas ça spontanément. Quant à l'"aspect super" des "purs jus de fruit" et à la question malhabile qui introduit la deuxième pub, ils se passent de commentaires. (Et puis, Õh !, on a utilisé une lettre qui n'existe pas en français, mais c'est pas grave.)

Pourtant, tout cela est juste d'un point de vue linguistique. Il manque ce détail, ce petit quelque chose de bien fruité peut-être pas du tout anecdotique qui fait la différence entre un locuteur natif et un traducteur qui traduit vers une langue acquise. (Qui a écrit ces phrases ? Aucune idée. Un traducteur ? Peut-être, peut-être pas, peu importe.) Même dans des phrases a priori sans difficulté, le sens du contexte et les subtilités de registres sont peut-être les "détails" les plus complexes à maîtriser. Il y a toujours des effets qu'on contrôle mal, des nuances qu'on ne perçoit pas tout à fait, même si on a le sentiment de maîtriser parfaitement la langue acquise, même si on pense être en mesure de traduire des messages d'intérêt public et des publicités. Et faute de ce petit quelque chose, la traduction ne fait pas mouche, voire loupe complètement son effet.

Ces photos exhumées des tréfonds de mon ordinateur m'ont rappelé un entretien avec l'excellent Wendell Ricketts (dont on ne dira jamais assez de bien), traducteur de l'italien vers l'anglais, qui décrit deux exemples du même type dans sa combinaison de langues (mais en parlant de bilinguisme, cette fois) :

The second problem is that being “bilingual” doesn’t imply being bicultural. In other words, you might understand English extremely well but be unable to pass what I call the “Come Si Dice” test. During your March 12 seminar, for example, you posed the question of the translation from Italian into English of “pulsante apriporta.” The answers you got (door-opening button, etc.) expressed the concept, but they failed the “Come Si Dice” test: that simply isn’t what we would write on a door, and someone who hadn’t grown up in an English-speaking country probably wouldn’t know that.

One of my favorite examples, which I’ve put on my website, was a discussion on a translators’ list about how to translate “non capovolgere,” which was the legend on a carton of retail merchandise. An Italian translator working passively from Italian into English posed the question, and another passive-language translator looked in the dictionary and found that the verb “capovolgere” meant “to turn over” or “to turn upside down.” Thus he suggested: “Do not turn over.” Linguistically, it’s accurate. But it flunks “Come Si Dice,” and perhaps only a native English speaker would know that the correct English translation of the identical concept in an identical context—a true translation, that is, and not simply the slavish substitution of English words for Italian ones—is: “This End Up.”

J'adore le "come si dice test", parce que c'est le seul qui vaille dès lors qu'on a évacué le problème du sens de ce qu'on traduit et l'éventuelle terminologie spécialisée à employer. Et franchement, on s'y casse déjà suffisamment les dents quand on traduit vers sa langue maternelle, vous ne trouvez pas ?




Share/Bookmark

ImpÉcr #26 perso


En 2014, les sous-titres parlent toujours de traduction, par ici. Et comme ma première trad diffusée depuis que j'ai repris l'audiovisuel comporte quelques ImpÉcr (haaan, oh là là, mais c'est un signe, c'est prophétique, d'ailleurs il y a TOUJOURS des signes prophétiques dans les sous-titrages de votre blogueuse dévouée) elle va inaugurer l'année. Il s'agit d'une soirée de blabla conversations entre mon chouchou Günter Wallraff, Daniel Domscheit-Berg et quelques autres, diffusée sur la Chaîne Kulturelle etc. etc. Où l'on apprend que ledit chouchou ne parle pas très bien anglais, ce qui oblige son comparse à jouer les interprètes de temps en temps.






Comme je vous vois venir, lecteurs pointilleux et vous avez bien raison de ce blog, je prends les devants : bien sûr, il aurait fallu parler d'interprétation dans la première et la troisième capture d'écran. Le jour où il sera devenu naturel de dire "Tu peux interpréter ce que je dis, steupl ?" dans une conversation à bâtons rompus entre deux personnes qui ne connaissent rien à la traduction, je promets donc de refaire ce sous-titrage (ou pas).




Share/Bookmark
top