Copie à revoir (une brève)


L'autre jour, je suis tombée par hasard sur la "fiche métier" du site de L'Étudiant consacrée à la traduction technique. Après avoir gloussé copieusement, j'ai fait quelques annotations modérées et constructives.





Blague à part, je me demande pourquoi L'Étudiant ne fait pas relire ses fiches par deux-trois personnes de la profession concernée (et par un correcteur, ça ne serait pas du luxe non plus). Comment peut-on omettre des éléments aussi évidents que l'importance de traduire vers sa langue maternelle ou le fait que la traduction technique est le plus souvent un métier exercé en indépendant ?

Le premier est rappelé en toutes lettres et en gros sur le site de la SFT (que le rédacteur de cette brillante fiche pourrait sembler avoir consulté si l'on en croit le premier paragraphe du texte) :

Et le second n'est pas trop difficile à deviner à partir du même site, qui comporte quand même un annuaire permettant de trouver un "prestataire de services parmi les membres de la SFT".

Bref. Je crois qu'une autre association de traducteurs est en train de rédiger une réponse un chouia moins bêtement épidermique que la mienne. Espérons que le site corrigera sa fiche (oh oui, vous pouvez rire, mais l'espoir fait vivre, vous savez).



Ajout du 28 avril : la réponse de l'Aprotrad est en ligne !


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Attack of the Blubb
(Mot du jour 18)



- Ça va, Les Piles ?
- Ouh, voui, ça va, pas beaucoup le temps de m'occuper du blog, ces jours-ci.
- Allez, c'est Vendredi Saint, t'as pas quelque chose en rapport avec l'actu à nous publier ?
- Pff... Je sais pas trop... "Crucifixion et traduction", je ne trouve pas ça très vendeur. Ah si, tiens, j'ai un billet avec du poisson dedans, ça marche pour le Vendredi Saint, ça ? Il y a aussi une histoire d'épinards, je te préviens.
- Euh, OK.


Nouveau mot du jour croisé il y a déjà quelque temps :



Blubb

Ma terre d'exil d'adoption luxembourgeoise avait quand même un bon côté (hmm, ce n'est pas un hasard si j'attends d'en être partie pour vous en parler : je le cherchais) (non, décidément, je ne m'y serais jamais faite, au Grand-Duché), c'est qu'on y faisait trempette dans un bain linguistique un peu plus varié que d'habitude. N'exagérons rien : pour la plupart des aspects de la vie courante, le français fait très bien l'affaire, les Luxembourgeois ayant le bon goût de le parler. Mais il reste qu'on est à la croisée de la France, de la Belgique et de l'Allemagne, et que ça se sent. Ajoutons-y de très nombreux lusophones, des anglophones et des autrechosophones qui parlent anglais, sans oublier les Luxembourgeois qui parlent aussi luxembourgeois, bref la palette est relativement variée, c'est rigolo. On achète des laitages allemands, des verres belges, du shampooing français, les emballages sont parfois traduits, parfois pas, et... c'est là qu'on tombe de temps en temps sur un os.

Comme le jour où j'ai rencontré le Blubb.

Ce jour-là, Collègue X est entrée dans mon bureau je ne sais plus pour quoi, elle m'a dit ce qu'elle avait à me dire, et puis elle a un peu hésité avant de sortir un morceau de carton de derrière son dos en disant : "Et puis comme tu parles allemand, je voulais te demander... J'ai acheté ça au rayon surgelés, c'est pas mauvais, mais... c'est quoi, en fait ?"



Je n'en avais pas la moindre idée. Enfin si, quand même. "Filet", OK. Et puis ça ressemblait à du poisson, OK. "Rahm-Spinat", épinards à la crème, OK.

Mais Collègue X voulait - fort légitimement du reste - savoir deux choses que son mini-dictionnaire d'allemand refusait obstinément de lui dire : de quel poisson s'agissait-il et qui était donc cet énigmatique Blubb avec lequel les épinards à la crème semblaient copiner ?

J'étais bien embêtée, parce que pour moi, un Schlemmer était un gourmet et un Blubb n'était rien du tout. En tout cas rien que j'aurais personnellement choisi de faire figurer sur un emballage de produit alimentaire dans l'optique de le vendre.

Évacuons le Schlemmer : c'est bien un gourmet, un gourmand. En somme la boîte ne nous apprend rien sur la nature du poisson en question, elle nous dit simplement que c'est un filet "gourmand". Great. Au dos de l'emballage, en petits caractères, un paragraphe nous dit que ledit filet vient forcément d'une seule et même espèce de poisson, mais ça s'arrête là. Youpi, vive l'information transparente du consommateur.

Mais le Blubb, alors ? Le Blubb que je connaissais en allemand, c'était celui-là :



Que l'on peut traduire hardiment par "bloub". Oui, voilà, une onomatopée, comme on dit. Un genre de gargouillement à bulles. Bon appétit avec Iglo !

Eh bien le Blubb d'Iglo, vérification faite, c'est le même, mais il a une histoire. Ah, lecteur qui ne soupçonnes rien, c'est tout un pan de la culture allemande qui se révélera à toi le jour où tu taperas "Spinat mit dem Blubb" dans Google (pour ma part, j'étais aussi jouasse que le jour où j'ai découvert les poèmes d'Hölderlin). Car outre-Rhin, le bloub semble désormais aussi intimement lié aux épinards que le pschitt à l'affaire du financement occulte du RPR par chez nous. On trouve des tas de recettes d'épinards "mit dem Blubb", il existe même un livre de recettes d'épinards "mit dem Blubb".



Et la voilà, celle par qui le Blubb arriva : c'est l'auteur du bouquin, Verona Feldbusch, alias Verona Pooth, starlette de la télévision allemande. Qui tourna pendant des années dans des pubs pour les épinards Iglo où elle s'extasiait sur la masse verdâtre qui faisait "bloub" dans sa casserole. Blubb, donc.



La Sächsische Zeitung nous apprenait en 2011 que cette série de spots des années 90 s'était accompagnée d'un regain d'intérêt pour les épinards dans les foyers allemands. Et cette chère Verona semble largement surnommée "die Frau mit dem Blubb" un peu partout ("la femme qui fait bloub", c'est sympa, dites donc). Donc voilà : le Blubb d'Iglo, c'est l'histoire d'un slogan publicitaire qui fait tellement mouche qu'il finit par entrer dans le langage courant. Rien d'extraordinaire en soi.

Mais encore faut-il le savoir, hein, quand tu achètes un poisson non identifié accompagné d'épinards qui font "bloub" et que tu n'as qu'un mini-dictionnaire d'allemand pour te tailler un chemin dans la jungle agroalimentaire du Grand-Duché.

Voilà, c'était l'histoire du Blubb et de l'information des consommateurs en Luxembourgie.


Le bonus de Tatie Les Piles : au vu de l'air perplexe de Collègue X au terme de ces laborieuses explications, j'ai renoncé à lui signaler que "blubb" ou "blub" était aussi l'abréviation texto/Internet de "Bitte lass uns bumsen (Baby)", que l'on pourrait traduire hardiment par : "On baise ?"

Ne me remerciez pas pour tous ces précieux apports à votre culture germanique, je vois bien que vous bloubez de gratitude.




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ImpÉcr #28
Assignment: Paris


De mon passage en Espagne fin 2012, j'ai rapporté une pile tout à fait sympathique de vieux films américains que je n'avais point vus et qui me semblaient inconnus au bataillon chez les éditeurs de DVD français. Ce qui vous vaut ce mois-ci un petit ImpÉcr américano-hispanisant, dans la série des sous-titres qui parlent de traduction. Le film, réalisé par Robert Parrish, est aussi invraisemblable que sympathique. Il s'intitule Assignment: Paris en VO et... Destino: Budapest en espagnol. Oui, on a le droit de dire "cherchez l'erreur", mais Budapest joue aussi un rôle dans l'histoire. Un ImpÉcr résolument international, en somme.




Ils sont chouettes, ces vieux films qui partent d'une enquête journalistique fort prenante pour nous emmener ailleurs (ça marche toujours avec moi). Regardez : il y a Dana Andrews en journaliste dans le rôle principal (j'aime beaucoup Dana Andrews, d'ailleurs, ce n'est pas son premier ImpÉcr), mais en plus, il y a aussi George Sanders dedans (nan mais franchement, qui n'aime pas George Sanders, qui n'adore pas George Sanders ?). À part La cinquième victime de Lang qui réunit exactement ces caractéristiques, il n'y a pas mieux. Mais il n'est nulle part question d'interprétation dans La cinquième victime, alors bon, camembert.


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Le rayon luminaires, la Genèse et moi


Parfois, on a de drôles de dilemmes, non ?

Le dernier qui m'a enquiquinée était en lien avec la Bible, tiens. La Bible et Ikea, plus précisément.

Voilà-voilà. Il s'agissait d'un sous-titrage, celui d'une très jolie captation de La Création de Joseph Haydn, œuvre lyrique de la fin du 18e siècle qui suit le fil des deux premiers chapitres de la Genèse et s'arrête donc juste avant la chute d'Adam et Ève. Du coup, c'est chouette, parce que ça reste gai, frais et insouciant jusqu'à la fin. (Notez la puissance de mon analyse musicologique.) En somme, on célèbre à gogo la nature, les éléments et l'amour choupi, tout est beau, gloire à Dieu. (Résumé express, même pas honte.)

J'aime beaucoup, beaucoup, ce genre de traductions. L'allemand moderne pose déjà des défis marrants à sous-titrer en raison de la construction de ses phrases, mais dès qu'on remonte un peu dans le temps, on tombe sur une langue datée à la syntaxe folle, pleine de mots oubliés, d'ellipses fourbes, d'adjectifs improbables et de fioritures rigolotes. Et comme les mots s'étirent longuement au gré des notes, on a tout le temps pour les traduire, le tout étant de trouver un juste milieu entre cette langue maniérée et la fluidité nécessaire au sous-titrage. C'est très agréable, j'aimerais faire ça plus souvent.

Dans La Création de Joseph Haydn, il y a donc maintes jolies phrases alambiquées, mais il y a aussi des citations de la Bible. Du brut de décoffrage, du genre : "Et Dieu dit : 'Que la lumière soit !' Et la lumière fut." Puisqu'on suit le déroulement de la Création, on arrive bientôt à ce passage :

Und Gott sprach: Es sei’n Lichter an der Feste des Himmels, um den Tag von der Nacht zu scheiden, und Licht auf der Erde zu geben, und es sei’n diese für Zeichen und für Zeiten und für Tage und für Jahre.

Je vois qu'il s'agit de Genèse I-14, je ressors la Bible de Jérusalem (et de poche) héritée de mon pôpa, où je lis :



"Dieu dit : 'Qu'il y ait des luminaires au firmament du ciel.'" Aha.

L'avantage avec la Bible, c'est qu'il y en a plusieurs versions, avec de subtiles variations, et que des sites fort pratiques permettent de les comparer en trois clics. On m'a tout récemment appris l'existence de The Unbound Bible, bien pratique pour ça (bon, en vrai, j'ai découvert ce site-là depuis que j'ai fait cette traduction, mais il y en a d'autres), alors je cherche mon Genèse I-14 et je trouve :



Voilà-voilà (bis). Cinq versions, toutes d'accord sur les luminaires.

Vous commencez à voir pourquoi ça m'ennuie un peu ? Non ?

Pour moi, spectatrice du 21e siècle qui ai pourtant appris mon catéchisme au 20e, les luminaires, c'est ça :



Ça ne s'invente pas, une accroche pareille.

Et je vous JURE que je n'étais pas allée regarder la page avant de parler d'Ikea au début de ce billet. Mais j'aurais aussi bien pu cliquer ailleurs, car manifestement, c'est l'imagination au pouvoir dans les catalogues de luminaires.





Tut-tut-tut, je m'égare. Je disais donc que le mot "luminaires" m'évoquait le rayon lampes et éclairages d'un magasin d'ameublement.

Regardons ce qu'en dit le Big Bob.

On a bien une acception particulière "en style biblique", mais on a aussi tout le reste. Or dans La Création de Haydn, on est "en style biblique", mais on est aussi à la télé.

C'est un dilemme. D'un côté, la formule canonique qui nous raconte comment Dieu créa les luminaires. De l'autre, le fou rire qui me prend quand je lis cette phrase. D'un côté, les spectateurs qui connaissent ladite formule canonique et qui risquent de tiquer s'ils ne la retrouvent pas (comme il y a un an devant TF1). Et de conclure à l'incompétence de la traductrice. De l'autre, tous ceux qui ne la connaissent pas et qui risquent de tiquer en la lisant. Et de conclure à l'incompétence de la traductrice.

Si je mets "luminaires", c'est la solution la plus juste. Et puis c'est l'occasion d'utiliser ce mot dans un sens inhabituel, profitons-en. Oui, mais pour ceux qui ne connaissent pas, il attire l'attention, casse du coup le rythme des sous-titres, fait sourire à un endroit où on n'a pas de raison de sourire, fait louper le sous-titre qui suit parce qu'on se demande si on a bien lu. Eh ben tant pis, les tiqueurs ouvriront un dictionnaire au besoin et louperont la suite de la captation.

Si je mets "astres" à la place, c'est la solution du bon sens et de la lisibilité, celle qui sert les sous-titres. Et puis c'est un joli mot (et court, qui plus est, c'est bien pour un sous-titre). Oui, mais c'est un compromis, un nivellement par le bas, une façon de préjuger des connaissances du spectateur, des siècles de tradition terrassés par Conforama. Eh ben tant pis, les tiqueurs s'en remettront.

J'ai simulé ces sous-titres avec une consœur très versée dans la musique vocale, qui chante elle-même dans un ensemble et regarde ce genre de programmes diffusés à pas d'heure sur la Chaîne Kulturelle qui nous fait vivre toutes les deux. La spectatrice-cobaye idéale, donc, pour tester les luminaires.

On en a discuté. Elle ne connaissait pas les luminaires bibliques et a plutôt ri quand je lui ai raconté mes états d'âme. On a gardé "astres", en définitive.

Je ne sais pas si on a bien fait. Je vous rassure, ça ne m'empêche de dormir non plus, hein. Mais ces tout petits dilemmes-là sont les plus agaçants, je crois.

Tout ça pour dire qu'on s'en pose, des questions, si-si. Beaucoup, même.


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