Bizarrerie dictatoriale


J'ai vu Le Dictateur de Chaplin bien plus tard que ses autres classiques, parlants ou non, et je n'en connaissais donc que des versions sous-titrées, du moins il me semble. Jusqu'au 13 mai dernier, où France 2 nous a gratifiés d'une soirée spéciale Chaplin avec un documentaire sans intérêt suivi de la diffusion du Dictateur dans sa version doublée. Que j'ai regardée, du coup. Voilà pour le décor (super important, hein, vous vous en rendez compte).

Le doublage montré à cette occasion (qui figure par ailleurs sur le DVD MK2 du film) date apparemment de 1968 et est l’œuvre de Christian Dura pour l'adaptation. Un doublage de 1968 pour un film de 1940 ? Ce même Christian Dura indique dans une interview donnée à La Gazette du doublage :

Le film n’avait jamais été doublé. Il est sorti après guerre en version originale sous-titrée. En 1945, les studios ne pensaient pas que ce serait un succès. Ensuite, un distributeur l’a acheté et pour la première fois, l’a doublé.

Bon, il semble qu'il y ait, chez les voxophiles, un débat sur l'existence d'un doublage antérieur du Dictateur. Mais peu importe. Christian Dura à l'adaptation, donc, et Roger Carel dans le rôle principal, c'est-à-dire le double personnage incarné par Chaplin : d'une part le dictateur Adenoid Hynkel et d'autre part un barbier juif rentré traumatisé de la Première Guerre mondiale, qui est le parfait sosie dudit dictateur (si vraiment ce film ne vous dit rien, voyez le petit résumé par là).

C'est un poncif que de rappeler l'importance de la parole dans Le Dictateur, premier film complètement parlant de Chaplin (après les "incursions sonores partielles" des Temps modernes et des Lumières de la ville), mais c'est évidemment un poncif crucial si l'on veut parler de son doublage. Comme l'indique Christian Delage dans Chaplin, la grande histoire (chez Jean-Michel Place, 1999) :

[C'est] l'occasion pour Chaplin d'entrer à bon escient dans le monde du cinéma parlant, car il pouvait se partager entre le barbier - peu loquace - et le dictateur - pour lequel il allait inventer un langage mêlant l'anglais, le yiddish, l'allemand, ainsi que des bruits, des borborygmes, des grognements (évocateurs de sa haine des Juifs) ou des jeux de mots.

Cette langue imaginaire et son rôle sont bien décrits dans un petit dossier pédagogique consacré au film que l'on trouve sur le site du dispositif "Lycéens au cinéma Auvergne", si la chose vous intéresse. Mais comme rien ne vaut un exemple concret, en voici un court échantillon en version originale issu du premier discours prononcé par Hynkel dans le film.



Et en effet, c'est une sorte de sabir : émergeant périodiquement, les "[de greutcheu nèïvi in de vèlt]", "[taïteun de bèlteun]" et autres "[ariann médeul]" ou "[katseunïameur]" sont tout à fait transparents pour peu qu'on ait quelques notions d'allemand et d'anglais (et qu'on fasse attention à ce genre de choses, oui, d'accord). Dans le même temps, l'effet parodique est très réussi et, pour re-citer Christian Delage :

Si vous voulez voir un pur génie théâtral en action, il suffit de regarder Chaplin construire son rôle. Il maîtrise les manies superficielles de son sujet avec un esprit dévastateur. (...) Lorsqu'il se lève pour prononcer un discours à des milliers de fidèles massés et enrégimentés, la caricature est éblouissante. Théoriquement, Chaplin aurait pu jouer le rôle du petit barbier sans déroger à sa règle lui interdisant tout dialogue. Mais Hynkel doit parler haut et fort, ce qu'il fait. Ces fausses expressions allemandes suffisent à vous faire bondir de votre siège. Lorsqu'à la suite d'un flot d'éructation sans aucun sens, Hynkel est pris d'une quinte de toux spasmodique ou hurle quelque chose de vaguement compréhensible comme "Democratzy stunk ! Liberty stunk ! Free sprechen stunk !", Chaplin dit tout ce qu'il y a à dire de la folle démagogie de Hitler.

Fort bien. Mais me direz-vous, qu'est-ce que ça donne dans la version doublée, tout ça ?



Héhé, nous y voilà : dans la version doublée, Hynkel n'est pas doublé, en fait. Écoutez, réécoutez, c'est la VO qu'on vous sert, amateurs de versions doublées ! On vous ment, on vous spolie ! Sauf. Sauf. Sauf... Sauf à 1 minute 07 de l'extrait, où, après un petit décrochage sonore bien commode dû à une intervention de l'interprète, on entend distinctement la voix de Roger Carel articuler : "Herring n'a jamais pu piffer Garbitsch et Garbitsch n'a jamais pu piffer Herring. Herring et Garbitsch". Et puis pouf, nouveau décrochage pour entendre l'interprète et retour à la VO.

Curieux, non ? Du coup, je me pose plein de questions (et je ne vais pas me gêner pour vous en faire part, vous êtes là pour ça). La séquence a-t-elle été jugée "impossible à doubler" (et tant pis pour le possible écart entre la voix de Chaplin et celle de Carel dans le reste du film) ? A-t-on essayé quand même, échoué ? Décidé d'emblée de garder le discours en version originale ? L'auteur du doublage a-t-il dû plaider sa cause, frustré de ne pas pouvoir exercer son art pour tenter de transformer les bizarres sonorités germano-anglaises en bizarres sonorités germano-françaises ? A-t-il dû insister pour glisser une petite phrase en français dans cette logorrhée indoublable au seul endroit où il était techniquement possible de le faire, en comptant sur les talents d'imitateur de Roger Carel et de magicien de l'ingénieur son pour assurer le raccord avec la voix de Chaplin ? S'est-on demandé si ladite phrase ne paraîtrait pas incongrue au milieu du reste ? Et pourquoi une phrase aussi claire et parfaitement française là où le reste ne correspond à aucune véritable langue ?

Je ne vous referai pas tout le film en questions de ce genre, mais quelques minutes plus tard, Herring bouscule involontairement Hynkel, lequel se vautre lamentablement dans l'escalier qu'il s'apprêtait à emprunter pour quitter la scène. Une altercation s'ensuit.



Et voici la VF :



Zavez vu ? Le "[banana]" de la VO se transforme en "[podbanann] en VF, la scène est (au moins en partie) doublée et ça marche. Alors on la redouble quand, la scène du discours de Hynkel, hmm ?




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Torpillons dans la joie


C'est une semaine bien chargée qui s'annonce et je n'ai pas le temps pour grand-chose ces jours-ci, alors je vous propose un interlude à base d'électroménager, de survêtements bleu poubelle et de reprise de Bonnie Tyler.



(Même si cette chose date déjà de quelques années, avouez-le, vous n'auriez pas voulu passer à côté de Hurra Torpedo, n'est-ce pas ?) (Merci-merci, Copine B.)

Bon début de semaine !


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Relevé : le défi (une brève)


(Oui, jeu de mots pourri. Mais il fait chaud. Voilà.)

Soit quelques secondes de vidéo non retranscrites dans le relevé des dialogues du documentaire de 90 minutes que je traduis ces jours-ci. Quelques secondes très loin de tout passage de narration (et ne pouvant donc pas être "couvertes" en trichant un peu), où un pêcheur de l'Alabama dit quelque chose (mais quoi ?) à la personne qui se trouve derrière la caméra avant de s'avancer pour répondre à ses questions. Quelques secondes qu'il faut traduire, parce que sans cela le spectateur se demandera ce qui se passe. La phrase est bien audible, en fait, et introduit une interview face caméra, ce n'est pas une "ambiance" qu'on pourrait laisser sans traduction. Problème, donc : je ne comprends pas. Mais vraiment pas du tout. Quelques mots émergent bien de cette bouillie sonore, manque de bol ce ne sont pas toujours les mêmes d'une écoute sur l'autre.



Après m'être usé les oreilles une bonne trentaine de minutes en vain (sur deux ordinateurs différents, avec casque et sans casque, etc.), je fais appel au public à mes contacts Facebook. En quelques heures, on me propose une panoplie de solutions, et par exemple :

"Far away we XXX slay??, don't worry about ship, yo, I know what i'm sayin"

"Tomorrow's the fisherman's last, don't wanna be shipyard. That's all I have to say."

"Tomorrow's the fishermen's last done when we ship y'all. That all I gotta say."

"Barge with fish that splash don't wanna be???"

"As far as the fish we slashed, don't want to be shipped (yo). That's all I can say."

"Tomorrow's the fisherman's last, don't wanna be here with y'all. That's all I have to say."

Plus quelques bribes incertaines (et des remarques pas toujours jolies-jolies sur l'accent des gens de l'Alabama, hein, dites donc). D'incroyables débats (oui, j'exagère un peu) s'engagent : entend-on "ship", "shipyard" ? "Yo", "y'all" ? "Splash", "flash" ? "Wish", "fish" ? Peut-être "off side" vers la fin ?

Bon. Comme disait Copine R. l'autre jour, c'est bien de savoir que Facebook peut servir à quelque chose (le doute était permis) et je remercie encore chaleureusement les gentils confrères et leurs amis de langue maternelle anglaise qui ont écouté et réécouté ces quelques mots pour les besoins de ma traduction.

Mais tout de même.

C'est précisément à ça que devrait servir le relevé de dialogues en traduction audiovisuelle, boudiou : à décrypter les passages sur lesquels même un locuteur natif se casse les dents. Parce que les trucs que tout le monde comprend, figurez-vous que moi aussi, je les comprends. Haha. Le but est normalement d'éviter au traducteur d'y passer une demi-heure. Puis de solliciter ses contacts Facebook (ou tout autre forum ou réseau social sur lequel il est inscrit). Lesquels solliciteront à leur tour leurs contacts Facebook. En somme, le but est d'éviter de mobiliser quinze ou vingt personnes autour d'une pauvre phrase qui n'a en réalité aucune incidence sur le reste du programme et prendrait dix secondes à restituer en français si elle figurait dans la transcription.

Voilà. Merci d'y penser, la prochaine fois, hein, cher client ou chère boîte de production. Mais surtout cher réalisateur, parce que quand même, il faudra m'expliquer quel est l'intérêt de conserver au montage une phrase prononcée clairement à l'intention de la caméra, mais dont pas grand-monde, de toute évidence, ne comprend le sens. Ou alors tu es machiavélique, cher réalisateur, sache-le.



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Ah, petit scarabée. J'espérais ne pas revenir te raconter ma vie parler sous mes traits de vieille conne, mais quelques conversations et événements pas folichons, récemment, me font penser - à tort ou à raison - qu'il y a un point sur lequel je n'ai peut-être pas assez insisté dans mes dernières divagations en date, un petit grain de sable susceptible de venir gripper le quotidien bien huilé du traducteur indépendant qui commence à avoir des commandes régulières : le fait qu'il arrive qu'on perde un client (un bon client, un client régulier, je veux dire). D'où la nécessité absolue de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et de ne pas se contenter d'un ou deux clients, même s'ils ont l'air a priori de fournir assez de boulot au traducteur freelance pour lui permettre de payer son loyer, ses charges et son bifteck. Je vois une petite dizaine de façons de perdre un client sans difficulté que je m'en vais te narrer pour illustrer cette règle de bon sens.


On peut perdre un client...

... parce qu'on a rendu du mauvais boulot ou une traduction en retard (voire les deux)

C'est vexant et déstabilisant, mais ça arrive, parce qu'il est difficile d'être Super-Traducteur en toutes circonstances. Comme à peu près tout le monde, le traducteur indépendant n'est pas toujours absolument au top dans le travail et comme à peu près tout le monde, il doit parfois faire face à des impondérables qui bouleversent son emploi du temps professionnel.

Le client étant plus ou moins cruel, se montrant plus ou moins compréhensif, ayant plus ou moins confiance dans son traducteur habituel et disposant lui-même d'une marge de manœuvre plus ou moins grande pour repousser l'utilisation de la traduction qu'il a commandée, il sera selon les circonstances plus ou moins enclin à passer l'éponge si ça n'arrive qu'une fois. Mais une traduction en retard peut mettre en péril un certain nombre d'opérations ultérieures (diffusion à une date impossible à modifier dans l'audiovisuel, lancement d'une campagne de publicité, impression de brochures commerciales pour une date donnée, présentation d'un document interne au personnel, etc.) et un mauvais travail peut compromettre une stratégie complète (dans l'hypothèse où une traduction bif-bof serait imprimée telle quelle, par exemple), ce qui risque bien sûr de décourager le client de refaire appel à un prestataire qu'il jugera désormais peu fiable.

À lire : pour les désorganisés chroniques, une série de billets chez Trëma Translations, "Prendre le temps de s'organiser". Intéressant également, toujours chez Trëma Translations : "L'assurance professionnelle : pouvez-vous vous en passer ?" Sur Ferris Translations Blog, "About Translation Complaints in General". Chez Carol's Adventures in Translation, ce billet invité intitulé "Feedback" pas mal non plus. Enfin (j'arrête, ensuite), comme solution ponctuelle ou régulière, on pourra aussi lire avec profit "Traducteurs indépendants et sous-traitance, premiers pas" chez La Marmite du traducteur.


... sans s'en apercevoir, parce qu'on n'est pas assez disponible

Le traducteur indépendant jongle en permanence. Quand il a la chance de se voir proposer plus de travail qu'il ne peut en accepter, plusieurs solutions s'offrent à lui : augmenter ses tarifs ou choisir ses commandes en fonction d'une combinaison de critères subjectifs et objectifs (quel est l'intérêt du projet, s'agit-il d'une langue de travail ou d'une spécialisation que j'ai moins l'occasion de pratiquer qu'une autre, combien serai-je payé, à quelle échéance, le délai est-il compatible avec mes autres boulots en cours, etc.). Mais on oublie parfois un autre paramètre : dire une fois "non" à un client régulier est tout à fait acceptable. Deux ou trois fois de suite, ça devient gênant. À la quatrième fois, on commence à prendre le risque de sortir du "cercle" des traducteurs chouchous dudit client.

Le jeu en vaut-il la chandelle ? Pas toujours, il faut le dire (il y a des clients qu'on est content de perdre, finalement, avouons-le). Mais garder un client auquel on tient, c'est aussi une affaire de disponibilité, c'est comme ça.

À lire : "How to Balance Multiple Clients without Dropping Them", fraîchement publié sur The Quaderno Blog, mais aussi "Consolider sa réputation et renforcer le bouche-à-oreille : la gaffe à éviter" chez Intercultural Zone.


... parce qu'on refuse une évolution, quelle qu'elle soit

Le client passe à un nouveau logiciel, change son mode d'organisation, évolue vers un nouveau marché spécialisé, etc. et vous ne voulez pas suivre le mouvement ? Quelle qu'en soit la raison (l'investissement financier vous semble trop lourd, ça vous barbe pour X raisons, ça demanderait un trop gros investissement en temps de formation par rapport à ce que vous rapporte le client, vous trouvez désagréables les nouvelles conditions imposées, etc.), il y a de fortes chances pour que le client cesse de faire appel à vos services. À vous de voir si c'est une raison valable pour vous passer de lui (une nouvelle spécialisation ou un changement de logiciel peuvent vous ouvrir des pistes auprès d'autres clients, après tout).

À lire : sur l'éternelle question de la spécialisation, "Traducteurs spécialisés, comment se former dans son domaine de spécialisation ?" chez La Marmite du traducteur, ainsi que "L’indispensable formation continue du traducteur" chez Trëma Translations.


... parce que la conjoncture est mauvaise

En DESS de traduction il y a fort longtemps, une traductrice indépendante du français vers l'anglais qui intervenait dans la formation nous avait raconté comment, après le 11-Septembre, elle n'avait pas reçu la moindre commande pendant un ou deux mois. Elle vérifiait régulièrement que sa ligne téléphonique et son adresse électronique fonctionnaient bien, tant ce silence total de ses clients, français comme américains, était soudain.

C'est un cas extrême, je vous l'accorde. Et en l'occurrence, répartition des risques ou pas, le résultat était le même : disparition totale (mais fort heureusement temporaire) de la clientèle. Ceci pour dire que nos activités sont fortement dépendantes de celles de nos clients - lapalissade, quand tu nous tiens - et qu'une conjoncture morose a nécessairement des répercussions sur les volumes de traduction qui circulent. On a cependant plus de chances de s'en sortir si on mise sur un nombre suffisant de clients car statistiquement, il y en aura bien un qui se trouvera dans une situation moins pire que les autres.

À lire : avec un peu d'humour, "Seven Tips for Freelance Translators on Surviving in The Crisis Mode" sur Patenttranslator's Blog, ainsi que "Périodes creuses" chez Naked Translations.


... parce que le contexte change, que la réglementation évolue ou que ledit client perd un marché

Variante de la raison précédente, en moins tragique pour l'ensemble de l'économie, mais presque aussi embêtante pour le traducteur.

Un consœur traductrice de l'anglais et de l'allemand vers le français me disait la semaine dernière qu'elle avait pendant plusieurs années traduit des brevets, jusqu'au jour où ses commandes dans ce domaine s'étaient évaporées. Pourquoi ? Parce que depuis 2008, pour qu'un brevet soit valable dans l'ensemble de l'Union européenne, il n'a plus besoin d'être déposé dans chacun de ses États membres (ni donc traduit dans chaque langue). Une "Étude sur l'impact (sic) (argh) de l'accord de Londres" publiée en 2011 constatait :



80 %, mazette ! L'étude en question (par ici) détaille certaines "mesures d'accompagnement" mises en place pour remédier à la mise au chômage technique de cette catégorie de professionnels de la traduction ultra-spécialisés (formation-reconversion dans le domaine de la veille technologique et du contentieux des brevets, reconversion dans la traduction de normes). Je n'en sais pas assez sur ce secteur pour pouvoir juger de l'efficacité de ces mesures mais il me semble que bon nombre d'entre elles étaient destinées aux traducteurs salariés victimes, du coup, de licenciement économique, sans que soit visiblement envisagé le sort des traducteurs indépendants - c'est toujours commode, ces professions dans lesquelles le droit du travail ne s'applique pas. Toujours est-il que c'est un marché qui a pratiquement disparu du jour au lendemain et démerde-toi avec ça si tu es à ton compte. Coup dur.

Là encore, c'est un cas extrême, mais sans aller jusqu'à l'effacement pur et simple d'un pan d'activité, les clients des traducteurs peuvent eux-mêmes changer de stratégie, changer de clients ou changer de marché. Un exportateur qui décide de cesser de vendre ses produits dans tel territoire (et n'a donc plus besoin de faire traduire sa documentation et ses catalogues dans la langue dudit territoire) ou l'arrêt d'une série de programmes audiovisuels dans une langue donnée à la fin d'une saison peuvent ainsi représenter une sérieuse baisse de volume pour les traducteurs concernés.

À lire : chez La Marmite du traducteur, "Développer votre activité avec la « spéversification »".


... parce qu'il dépose le bilan

Un gros labo de postproduction parisien est en redressement judiciaire depuis la fin du mois de juin. Autant dire qu'un certain nombre de confrères se demandent actuellement à quelle sauce ils vont être mangés. Le redressement judiciaire indique une volonté de maintenir l'activité, c'est une bonne chose. Mais si ça se termine en liquidation, l’État et les salariés sont prioritaires pour récupérer leur dû, les fournisseurs ne pouvant être payés que s'il reste des sous après tout ça. Donc ça sent quand même un peu le roussi. Qu'est-ce qu'on fait dans un cas pareil ? On arrête de travailler pour le client en redressement et on attend de voir ce qui va se passer en faisant ce qu'on peut pour se faire payer. Ce qui suppose d'avoir d'autres clients, là encore, pour faire face aux dépenses courantes dans l'intervalle.

Dans l'audiovisuel en tout cas, les liquidations judiciaires sont un problème récurrent. Certaines boîtes en profitent d'ailleurs pour rouvrir sous un autre nom quelques rues plus loin, quelques mois plus tard, ce qui a de quoi énerver légèrement. C'est un facteur d'instabilité supplémentaire à prendre en compte, malheureusement.

À lire : pour s'informer, la fiche "Liquidation judiciaire : le sort des créanciers" sur Assistant-juridique.fr, ainsi que le "Glossaire des entreprises en difficulté" chez Par Défi.


... parce qu'on le quitte

Ça paraît un peu bizarre, dit comme ça. Mais un client qui devient mauvais payeur avec le temps ou qui impose un beau jour une baisse de tarifs sans discussion possible n'est pas, n'est plus un bon client. Alors oui, parfois, il faut se résoudre à perdre délibérément un client. Aux débuts de ce blog, en 2009, je venais de quitter un des premiers clients à m'avoir confié du travail en traduction technique quelques années auparavant. Leur politique en matière de traductions avait changé, leur réorganisation avait conduit à une renégociation de tarifs foireuse et j'étais très contente à l'époque de pouvoir claquer la porte sans trop de dégâts, d'autant que j'en avais un peu marre de traduire pour eux et que ça ne représentait pas un gros enjeu financier pour moi. Mais quatre ou cinq ans plus tôt, quand cette entreprise m'assurait près de 50 % de mon chiffre d'affaires de débutante, je n'aurais peut-être pas eu les moyens de faire la même chose (ou si je l'avais fait, les conséquences auraient été plus lourdes à supporter). Bon nombre de traducteurs, dans le "pool" de prestataires de langue française, travaillaient d'ailleurs presque exclusivement pour ce client : peut-être se sont-ils tous beaucoup mieux débrouillés que moi pour renégocier leurs tarifs en 2009, je n'en sais rien, mais sans doute certains se sont-ils aussi sentis piégés. Bref, je n'aurais pas aimé être à leur place.

À lire : sur Patenttranslator's Blog, "Should Translators Say Adios to Customers Who Take Too Long To Pay?", sur La Marmite du traducteur "Une rentrée tardive chez La Marmite… et qui commence par un mauvais payeur !" ainsi que "Gérer votre trésorerie : faire de la prévention contre les retards de paiement", et enfin sur Thoughts On Translation, "Dear Client…", qui détaille quelques scénarios de ce genre.


... parce que l'interlocuteur habituel du traducteur s'en va

Ce n'est pas une fatalité. Mais c'est un peu une loterie. Si l'interlocuteur du traducteur part occuper un poste comparable ailleurs, il emportera peut-être dans ses dossiers sa liste de traducteurs indépendants pour refaire appel à eux. Et s'il est remplacé par quelqu'un qui ne sait pas très bien à qui s'adresser ou n'a pas de velléités de changement à tout prix, ce successeur continuera vraisemblablement à faire travailler les mêmes traducteurs, du moment qu'ils donnent satisfaction. C'est évidemment une situation idéale : le traducteur garde son client n° 1 et gagne un client n° 2.

Malheureusement, ça ne se passe pas toujours comme ça. L'interlocuteur historique peut changer complètement de métier (ou au moins de type de poste) et son successeur peut arriver avec son propre carnet d'adresses, ses méthodes, ses habitudes et une volonté de tout révolutionner. Difficile alors de garder sa place de fournisseur. D'autant que parfois, c'est tout bête, mais le courant ne passe pas : l'humain joue un rôle important dans ces relations client-traducteur, et quand l'humain coince, c'est souvent rédhibitoire, malgré tous les efforts qu'on peut déployer.

À lire : beaucoup de chouettes billets sur les relations clients chez La Marmite du traducteur : "Have you hugged your customers today ?", "Les comportements qui font fuir les clients" ou encore "Chocolat (amer) : comment traitez-vous vos clients ?", mais aussi "Fidéliser ses clients : 9 pistes pour sortir du lot" chez Intercultural Zone - autant de conseils valables de façon permanente, bien sûr, mais particulièrement précieux quand on rame un peu pour trouver des atomes crochus avec un nouveau donneur d'ordre.

... à cause d'un (quasi-)confrère

Il y aurait des billets entiers à écrire sur les relations complexes entre traducteurs et relecteurs ou réviseurs, mais ce qui m'intéresse en l'occurrence, c'est qu'il arrive qu'un client fasse davantage confiance à son réviseur qu'à son traducteur - et parfois, il a tort. Pour peu que le réviseur ne soit pas de la même langue maternelle que le traducteur (oui, ça arrive) ou ne maîtrise pas si bien que ça la langue source (oui, ça arrive aussi), qu'il ne soit pas aussi compétent qu'il le présume, qu'il ait des choses à prouver ou estime que plus il corrige plus il justifie sa rémunération, il risque d'avoir la main exagérément lourde et de griller le traducteur. Certes, ce dernier peut se montrer diplomate, argumenter, répondre, contester fermement et réussir à se faire entendre. Mais parfois, malheureusement, il n'y a pas grand-chose à faire (l'humain, on y revient).

À lire : "The Dark Side of Translation Revision", article de Charles Martin dans Translation Journal.

De la même façon, que faire quand un ou plusieurs confrères, ou encore une agence, décident de casser le marché et de proposer leurs services à des prix défiant littéralement toute concurrence à vos clients habituels ? Mettre en avant la qualité de vos prestations, votre spécialisation, votre expérience, la relation de confiance patiemment tissée au fil des ans et toute cette sorte de choses peut tout à fait marcher si votre client a conscience de tout cela et connaît la valeur ajoutée d'une traduction payée au prix juste et réalisée dans des conditions optimales. Mais il suffit qu'il ait une réduction de budget en vue ou qu'il s'agisse d'un remplaçant de votre interlocuteur habituel qui se fiche comme de sa première chemise de la qualité des traductions qu'il commande en n'en voyant que le prix (un petit clic pour rire jaune ?) et paf, tout peut s'écrouler.

À lire : un billet plein de sagesse de Ma Voisine millionnaire, "Qui sont vos concurrents ?" et de bons conseils chez La Marmite du traducteur, "Négociation commerciale : pensez valeur, pas prix".


En résumé ?

Toujours, toujours garder à l'esprit que la belle clientèle qu'on a patiemment conquise et fidélisée est précaire et que tout peut être remis en question du jour au lendemain. Sans vouloir être alarmiste, ma plus grosse vague de "perte de clients" jusqu'à présent a été concentrée sur une année, une seule, 2009 : une baisse de tarifs imposée chez deux clients (il se trouve que l'un d'eux était le labo actuellement en redressement judiciaire, l'autre étant le client de traduction technique dont il est question plus haut) et un allongement considérable (et illégal) des délais de paiement chez un client audiovisuel, toutes choses que je n'avais aucune envie d'accepter. C'est relativement bien tombé, je pouvais me permettre de m'en aller à ce moment-là et de perdre trois clients en quelques mois. Ça m'aurait vraiment, vraiment ennuyée de devoir continuer à travailler pour eux dans de moins bonnes conditions (mais, cela va de soi, avec le même niveau d'exigences), tant pour mon amour-propre que pour mon compte en banque. Mais sur le principe, ça fait beaucoup de clients en même temps. Alors oui, c'est environ mille fois plus facile à dire qu'à faire, mais d'une manière générale, diversifier ses sources de revenus est la seule façon de continuer à dormir sur ses deux oreilles le jour où Untel ou Untel vous lâche sans crier gare, quelle qu'en soit la raison.

C'est noté ?




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ImpÉcr #30
Traduire sans traduire


Ce trentième épisode (oh, ah) de la série des ImpÉcr (les sous-titres qui parlent de traduction, il faut vraiment vous le rappeler ?) est l'occasion d'un petit florilège de sous-titres où il n'est pas vraiment question de traduire au sens purement linguistique où on l'entend habituellement : "déchiffrer", "transposer", "mettre les points sur les i", etc. seraient ici autant de verbes ou expressions de substitution envisageables. Mais vous voulez que je vous dise ? Tant mieux si on emploie "traduire" !

State of Play/Jeux de pouvoir, thriller politique britannique de 2003 en forme de mini-série (créée par Paul Abbott), ici l'épisode 2 :




The Amazing Dr. Clitterhouse/Le Mystérieux docteur Clitterhouse (Anatole Litvak, 1938), chouette petit film noir un peu farfelu avec Edward G. Robinson et Bogart :






Suits (saison 3, épisode 4), sympathique série créée par Aaron Korsh qui se passe dans un cabinet d'avocats :






Et enfin Oz (saison 2, épisode 8), saisissante série située cette fois en milieu carcéral (Tom Fontana) :



(Rappel des épisodes précédents : il y en avait également quelques uns du genre dans The Wire/Sur écoute, par là.)

Bonne fin de semaine !




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Bingo


Votre blogueuse dévouée est joueuse (rappelez-vous, il y a un an). À l'Organisation, il y a maintenant fort-fort longtemps, elle assistait docilement à des réunions de service mensuelles qui lui donnaient souvent envie d'élaborer pour s'occuper une petite grille de Bullshit Bingo (oui, avec des majuscules, parce que c'est un jeu noble). Pour ne rien vous cacher, lecteurs à qui je ne cache rien de ce blog, j'ai même caressé le projet de la publier ici, ma grille de Bullshit Bingo en franglais eurocrate, avec des mots doux du genre "back-up du chef d'unité", "workflow", "correspondants des fenêtres" (ou "fenêtres des correspondants", franchement j'ai oublié), "pré-traitement", "formation hands-on", "traducticiel", "migration informatique", "combler le gap", "quand on révise en track-changes", "pas de création de postes", "on est théoriquement en sureffectif", "évolution du benchmark de l'unité", "langues procédurales", "classement dynamique", "taux de match", "auto-évaluation", mais aussi des sigles et abréviations obscurs du genre "REV", "REX", "COTERM", "CAST" ou "GREV", sans oublier le grand classique "j'ai révisé un free-lance, j'ai dû tout refaire" (plusieurs variantes acceptées).

Et puis finalement non, je ne l'ai pas fait.

Mais puisque j'aime bien le principe et qu'il y a matière à créer des grilles pour plein d'occasions de la vie politique, militante ou, plus récemment, sportive) en voici trois au sujet de la traduction. Elles peuvent servir dans diverses situations où le traducteur a envie de s'endormir/hurler/étrangler son interlocuteur/soupirer à intervalles réguliers. Certes, c'est un chouia caricatural (eh, oh, c'est le principe), mais tout est du vécu (ou presque).

- Pour tenir le coup face aux inconnus rencontrés dans une soirée qui posent toujours un peu les mêmes questions ou face à cousine Adèle qui n'a jamais vraiment compris ce que vous faites dans la vie (et, pourquoi pas, pour passer le temps et limiter les séquelles à la lecture de certains articles de presse sur nos métiers), voici une grille élémentaire, généraliste.



- Pour faire face à peu près aux mêmes si vous êtes traducteur/adaptateur, voici une grille spéciale "audiovisuel" :



- Et pour ne pas pleurer quand vous êtes au téléphone avec un client, amis auteurs de sous-titrage, doublage ou voice-over, voici une grille spéciale "client de traduction audiovisuelle" (mais qui s'applique mutatis mutandis aux agences de traduction technique, si vous voulez mon avis) :

Alors on se détend et on coche les cases. Elle commence bien, cette semaine, non ?




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